La pensée des Pères de l'Eglise au sujet de la réconciliation

Concil de Nicea
Icône : ANONYME. Le synode des saints pères [détail représentant l'empereur Constantin (au centre), avec les évêques du concile de Nicée (325)]. s. d.

La théologie ante-nicéene primitive affirmait une réconciliation potentiellement illimitée. Cela se trouve bien exprimé notamment dans l'enseignement d'Irénée (140-202), d'Hippolyte (170-235) et de Clément d'Alexandrie (150-212).

Dans ses ouvrages, Démonstration de la prédication apostolique et Contre les hérésies, Irénée enseigne que, suite à la désobéissance d'Adam et Ève dans le jardin, chaque être humain souffre des conséquences du péché originel qui sont l'éloignement de Dieu, la mort et la menace de corruption éternelle. Cependant, grâce à l'obéissance du Christ dans l'œuvre de récapitulation, le salut est rendu possible pour « tous les hommes »1Irénée. Against Heresies. In : Ante-Nicene Fathers. Buffalo, NY : Christian Literature Publishing Co., 1885, vol. 1, 3.18.1 [Version française disponible à l'adresse : https://web.archive.org/web/20160303182301/http://livres-mystiques.com/partieTEXTES/StIrenee/livre3.html].  Il affirme, « Dieu récapitulant en lui-même cet antique ouvrage modelé qu'était l'homme, afin de tuer le péché, de détruire la mort et de vivifier l'homme »2Irénée. Against Heresies. In : Ante-Nicene Fathers. Buffalo, NY : Christian Literature Publishing Co., 1885, vol. 1, 3.18.7 [Version française disponible à l'adresse : https://web.archive.org/web/20160303182301/http://livres-mystiques.com/partieTEXTES/StIrenee/livre3.html].  Cependant, bien que l'œuvre rédemptrice du Christ soit destinée à tous, l'humanité a le libre arbitre de résister à l'appel au salut lancé par le Saint-Esprit, de rejeter la grâce de Dieu en Christ, de suivre de faux enseignements et de subir le jugement final de Dieu pour le péché.

Dans Démonstration du Christ et de l'Antichrist, Hippolyte parle du Fils de Dieu comme de celui qui éclaire les saints, instruit les ignorants, ramène dans la bonne voie les égarés, ne méprise pas les pauvres, et « ne hait pas la femme dont la désobéissance produisit le péché originel, et il ne condamne pas l’homme à l’opprobre, parce qu’il viola la loi qui lui avait été donnée : mais il ouvre à tous le trésor de ses miséricordes, et il désire les sauver tous. Il offre son aide à tous les enfants de Dieu »3Hippolytus. On Christ and the Antichrist. In : AnteNicene Fathers. Buffalo, NY : Christian Literature Publishing Co., 1886, vol. 5, 3.11 [Version française : https://fr.wikisource.org/wiki/Les_P%C3%A8res_de_l%E2%80%99%C3%89glise/Tome_8/D%C3%A9monstration_du_Christ_et_de_l%E2%80%99Antechrist_(saint_Hippolyte)]. Hippolyte identifie ensuite ce désir de Dieu de sauver tous les hommes et toutes les femmes comme la raison de l'incarnation du Christ et le fait qu'il fut « mis en lambeaux sur l’arbre de la croix »4Ibid., p. 4..

Clément d'Alexandrie, dans son Discours aux Gentils, proclame l'intention de Dieu de rendre la rédemption possible pour chaque personne par le Fils. Il présente Christ comme celui qui « a tant aimé le genre humain » qu'il « ne se propose d’autre but que le salut des hommes »5Clement of Alexandria. Exhortation to the Heathen. In : Ante-Nicene Fathers. Buffalo, NY : Christian Literature Publishing Co., 1885, vol. 2, p. 9. [Version française disponible à l'adresse : https://fr.wikisource.org/wiki/Les_P%C3%A8res_de_l%E2%80%99%C3%89glise/Tome_4/Discours_aux_Gentils_(saint_Cl%C3%A9ment)]. Parce que Christ est le « sauveur de tous les hommes », les « gentils » peuvent être confiants dans le fait que Christ les aime et utilise plusieurs moyens différents pour les amener au salut. Il conclut son appel par cette exhortation « emparez-vous de la grâce » qui est disponible pour tous6Ibid., p. 12..

Au début de la période ante-nicéenne, aucun Père notable tentant de limiter la portée du salut, ou la réconciliation, ne peut être légitimement cité. Au contraire, les Pères ont été tentés d'étendre les limites, parfois au-delà même de l'humanité. Origène (185-254), dans son Commentaire sur Saint Jean, écrit que, en tant que « grand prêtre », le Christ s'est offert en sacrifice non seulement pour toute l'humanité mais aussi pour tout « être spirituel », y compris le diable et les anges déchus. Il affirme que le Christ « n'est pas seulement mort pour les hommes, mais aussi pour tous les êtres spirituels [...] Il est mort pour tous sans Dieu, car "par la grâce de Dieu, il a goûté la mort pour tous" »7HEINE, Ronald E.. The Fathers of the Church. Washington, MI : The Catholic University of America Press, 1989, vol. 80, 1.255-6.. Origène considérait son enseignement comme le prolongement logique de l'enseignement de la « règle de foi » concernant l'œuvre rédemptrice du Christ8Origène. First Principles. In : Ante-Nicene Fathers. Buffalo, NY : Christian Literature Publishing Co., 1885, vol. 4, préface, p. 2..

Alors que la doctrine de la réconciliation d'Origène, exagérément optimiste, sera rejetée par les Pères ultérieurs, le travail d'interprétation fondamental de ce sujet a été développé de diverses manières par les auteurs ante-nicéens ultérieurs. Il a trouvé un terrain fertile chez des théologiens comme Victorinus (250-303) qui a explicitement relié la prise en charge de la nature humaine par Christ et son œuvre efficace avec la compréhension platonicienne des universaux. Parce que le Christ a assumé la nature universelle de l'humanité, la nature humaine du Christ est efficace pour toute l'humanité. Il enseigne :

« Mais, lorsqu'il a pris la chair, c'est le Logos universel de toute chair qu'il a assumé. C'est en effet pour cela qu'il a triomphé, en sa chair, de toute puissance de la chair […] [De même, c'est le Logos universel de toute âme.] […] [Ainsi, c'est l'homme tout entier] qui est assumé, non seulement assumé, mais libéré. Car, en lui, toutes choses ont été contenues sous un mode universel : la chair fut universelle, l'Ame fut universelle ; et ces universels ont été élevés sur la Croix et purifiés par le Dieu Logos Sauveur, universel de tous les universels »9Citation extraite de KELLY, J.N.D.. Early Christian Doctrines. New York, NY : Harper & Row, 1960, p. 386-7..

L'usage de la philosophie platonicienne dans la compréhension de l'étendue illimitée de l'œuvre rédemptrice du Christ pour l'humanité est devenue courante chez les pères ultérieurs. Nous le voyons par exemple chez Hilaire de Poitiers (300-368), qui enseigne :

« Car il n'avait nul besoin de se faire homme, celui par qui l'homme a été fait. Mais c'est nous qui avions besoin que Dieu se fît chair et qu'il habitât parmi nous, c'est-à-dire qu'il fit sa demeure à l'intérieur même de toute chair, en prenant en lui la chair qui est l'unique chair de tous. [...] Car pour le genre humain, le Fils de Dieu est né [...] L'homme fait à partir de la Vierge devait recevoir en elle la nature de la chair, et devait faire en sorte qu'existe ce corps qu'est le genre humain, sanctifié par la compagnie de ce mélange d'homme et de Dieu. Et de même que tous sont créés en lui du fait qu'il voulût être dans un corps, ainsi lui, devait revivre en tous, par ce qui en lui, est invisible »10POTIERS, Hilaire, WATSON, E. W. [trad.], Pullan, L. [trad.]. On The Trinity. In : SCHAFF, Philip [ed.], WACE, Henry [es.]. Nicene and Post-Nicene Fathers Second Series. Buffalo, NY : Christian Literature Publishing Co., 1899, vol. 9, 2.25 [Version française disponible à l'adresse : http://www.migne.fr/images/gestionnaire-migne/documents/Hilaire_Trinite_PDF19.pdf].

Si Victorinus représente une ligne d'interprétation de l'enseignement ante-nicéen primitif, Lactance (260-330) représente celle qui suit. Il a continué de développer la compréhension des Pères avant lui concernant la croix en tant qu'exemple d'humiliation pour toute l'humanité. Dans son enseignement sur la « puissance admirable » de la croix qu'il « [tâche] d'expliquer » dans Institutions Divines, Lactance soutient que « pour [que l'humanité voit] qu'il n'y en avait aucun qui ne dût avoir part à l'espérance du salut, [Christ] choisit le genre de mort que l'on faisait souffrir aux personnes les plus viles et les plus méprisables »11LACTANCE, FLETCHER, William [trad]. Divine Institue. In : Ante-Nicene Fathers. Buffalo, NY : Christian Literature Publishing Co., 1886, vol. 7, IV. 26 [Version franç