1. Introduction
Dans le christianisme évangélique, le débat sur la question de savoir si un croyant peut ou non renoncer à sa foi et, par conséquent, perdre son salut fait rage depuis la Réforme.
Il y a une pléthore de passages bibliques pertinents des deux côtés de ce débat et je ne peux pas tous les examiner dans cet article. Au lieu de cela, je me limiterai à examiner deux passages pertinents de l'Épître aux Hébreux. Comme on le verra, ces passages sont des plus controversés du Nouveau Testament car ils semblent donner un témoignage clair du fait que les croyants peuvent s’éloigner de la foi. Les défenseurs de la doctrine de la préservation inconditionnelle (l’idée qu’un croyant authentique ne perdra jamais son salut) proposent certaines lectures particulières de ces passages. Cet article examinera ces lectures en détail et soutiendra qu’elles ne sont pas défendables. La conclusion de l'étude sera qu'Hébreux 6:4-6 et 10:26-29 soutiennent effectivement la doctrine arminienne selon laquelle les chrétiens authentiques peuvent abandonner la foi et perdre leur salut.
2. Préparer le terrain
Le livre des Hébreux est écrit à l'attention de chrétiens d'origine juive. Les destinataires de la lettre semblent faire face à de graves persécutions en raison de leur foi chrétienne et, par conséquent, ils subissent des pressions pour retourner au judaïsme1LANE, William. Hebrews: A Call to Commitment. p. 25.. L’un des thèmes majeurs de l’auteur2J'utilise le terme vague « d'auteur » car l'auteur du livre des Hébreux est inconnu. est la supériorité du Christ et son sacrifice en tant que prêtre par rapport au sacerdoce lévitique et les sacrifices effectués sous celui-ci. Ce thème de la supériorité de Christ sert d’argument pour expliquer pourquoi ces chrétiens juifs devaient conserver leur foi chrétienne et ne devaient pas retourner au judaïsme. L’auteur craint que la persécution à laquelle ses lecteurs sont confrontés ne les amène à quitter le Christ, et c’est la raison même de cet écrit. L’affirmation de la préservation inconditionnelle ne constitue donc pas simplement un déni de quelques passages éparpillés dans le livre des Hébreux. En fait, c'est un déni d'une thèse centrale de ce livre, à savoir la possibilité d'apostasie.
Une caractéristique déterminante du livre des Hébreux est la présence constante de nombreux avertissements. Ces avertissements varient en termes de gravité. Certains des avertissements les moins sévères peuvent être trouvés aux versets He 2:1-3, 3:6, 3:12-14 et 4:1. Mais dans cet article, nous allons nous intéresser aux deux avertissements les plus forts que l'on trouve aux versets He 6:4-6 et 10:26-29.
3. Hébreux 6:4-6 dans son contexte
Au chapitre 6, l'auteur propose une solution au problème qu’il explicite depuis le chapitre He 5:11. A partir de ce point, l’auteur explique que Jésus est un souverain sacrificateur « selon l’ordre de Melchisédec ». Soudain, il change de ton et dit que les choses qu’il souhaite transmettre à ses lecteurs au sujet de Jésus sont difficiles à comprendre parce que son public n’est pas encore assez mûr pour les recevoir. Il réprimande gentiment son public pour son immaturité spirituelle dans le reste du chapitre 5. Il dit à ses membres qu’ils devraient maintenant grandir spirituellement. Ils devraient avoir une compréhension plus profonde des choses de Dieu, au point même qu’ils devraient être capables d’en enseigner d’autres. Le chapitre He 6 se poursuit dans cette ligne de pensée. L’auteur dit : « C’est pourquoi, laissant les éléments de la parole de Christ, tendons à ce qui est parfait, sans poser de nouveau le fondement du renoncement aux œuvres mortes, de la foi en Dieu ». C’est, à leur égard une exhortation à grandir en maturité. Cela découle du contexte immédiat et n’est pas sujet à controverse. De même, il exhorte à ne pas reposer le fondement : « de la doctrine des baptêmes, de l’imposition des mains, de la résurrection des morts, et du jugement éternel ».
Ici, l’auteur énumère des doctrines spécifiques que son public devrait avoir compris. En He 6:3, l’auteur poursuit en disant : « C’est ce que nous ferons, si Dieu le permet. » La question qui se pose à ce stade est de savoir pourquoi Dieu ne permettrait pas à quelqu’un d’aller au-delà de ces doctrines rudimentaires. Pourquoi Dieu ne permettrait-il pas à un croyant d’aller jusqu’à la maturité ? L’auteur répond à cette question dans les trois versets suivants. Ces versets sont les plus controversés du livre des Hébreux (si ce n’est de tout le Nouveau Testament) et ce sont ces versets auxquels nous nous intéresserons. L’auteur écrit:
« Car il est impossible que ceux qui ont été une fois éclairés, qui ont goûté le don céleste, qui ont eu part au Saint-Esprit, qui ont goûté la bonne parole de Dieu et les puissances du siècle à venir, et qui sont tombés, soient encore renouvelés et amenés à la repentance, puisqu’ils crucifient pour leur part le Fils de Dieu et l’exposent à l’ignominie. » (He 6:4-6)
4. Les arguments contre la préservation inconditionnelle
Pour qu’Hébreux 6:4-6 apporte des preuves évidentes contre la préservation inconditionnelle, nous devons établir deux choses:
- Que le passage parle effectivement des croyants.
- Que la « chute » fait référence à la perte du salut.
4.1. L'avertissement se porte sur les croyants
Répondons d’abord à la question de savoir si ce sont ou non les croyants dont parle ce passage. Comme nous l’avons déjà noté, Hébreux 6:4-6 apparaît au milieu d’une discussion exhortant les lecteurs à grandir en maturité. Ceci est important car cela constitue le contexte de l’avertissement. De manière évidente les incroyants ne sont pas concernés par l’exhortation à grandir en maturité. Il est donc évident que l’avertissement apparaît dans une section qui s’adresse aux chrétiens authentiques. Les défenseurs de la préservation inconditionnelle le reconnaissent, mais ils soulignent qu’il doit y avoir eu des incroyants au sein de la communauté. James White affirme ainsi: « Le livre des Hébreux est écrit à tous ceux qui font partie de cette communauté, y compris les non-croyants, dont certains n’étaient tout simplement pas complètement convaincus de la supériorité de Christ par rapport à la loi et d’autres qui étaient tout simplement hypocrites. Les avertissements qui sont donnés sont nécessaires car nous ne pouvons pas, en tant qu’êtres humains, voir dans le cœur de tous les hommes3WHITE, James R.. God’s Sovereign Grace. p. 156.. »
Laissant de côté le fait qu’il n’y a aucun sens d’avertir les gens qui, comme James White le croit, ont été inconditionnellement prédestinés au paradis ou à l’enfer, l’argument de White est insuffisant. S’il est vrai qu’il y avait probablement de faux convertis au sein de l’église, cela ne touche pas à l’argument contre la préservation inconditionnelle. Le fait est que les termes descriptifs spécifiques utilisés en He 6:4-6 ne peuvent être correctement appliqués qu’aux croyants authentiques. Se référer au fait qu’il peut y avoir des incroyants au sein de la congrégation n’explique pas comment on pourrait dire de manière juste que ceux-ci aient été éclairés, qu’ils aient goûtés au don céleste, qu'ils soient devenus participants au Saint-Esprit, et ainsi de suite. Aucune interprétation sérieuse de ce passage peut soutenir que les incroyants sont mis en garde sans s’attaquer à ces descriptions. Examinons donc de plus près ces descriptions et voyons si elles peuvent être raisonnablement appliquées aux incroyants.
4.1.1. Éclairer
Tout d’abord il est dit qu’ils ont été « éclairés ». Si la signification d’un mot dans les Écritures n’est pas claire, il est toujours conseillé de voir comment le mot est utilisé ailleurs par le même auteur. Heureusement, l’auteur utilise à nouveau ce mot en He 10:32-33. Où il est écrit :
« Souvenez-vous de ces premiers jours, où, après avoir été éclairés, vous avez soutenu un grand combat au milieu des souffrances, d’une part, exposés comme en spectacle aux opprobres et aux afflictions, et de l’autre, vous associant à ceux dont la position était la même. » (He 10:32-33)
Les « lumières » décrites ici semblent être une référence à la conversion. Rappelez-vous que l’auteur s’adresse aux chrétiens persécutés (il s’adresse aux destinataires de cette déclaration spécifique en tant que frères en He10:19). Dans ce passage, il relie directement leur souffrance à ces lumières. Puisque la persécution a eu lieu en conséquence directe de leur foi en Christ, il semble que « éclairés » soit ici un synonyme du salut.
Il a été suggéré que « éclairés » pourrait simplement signifier être sensibilisé à l’Évangile. John Lennox plaide en faveur d’une telle lecture en disant : « Jean parle de la Parole comme de la vraie lumière qui éclaire tout le monde (voir Jn 1:9). Nulle part les Écritures n’enseignent que tout le monde sera sauvé; c'est le contraire en fait. Par conséquent, il s’avère qu’être éclairé n’est pas la même chose que d’être sauvé 4LENNOX, John C.. Determined to Believe?. p. 342.. » Il faut tout d’abord noter que l’interprétation de Lennox n’est pas acceptable pour les calvinistes. Les calvinistes soutiennent que les gens sont incapables de comprendre l’évangile avant la régénération sur la base de leur interprétation de 1 Corinthiens 2:14. Néanmoins, est-il possible d’avoir une interprétation également pour le non-calviniste ? Dans ce cas, nous avons deux significations possibles pour le mot « éclairés ». Basé sur Jean 1:9, ce mot pourrait signifier une simple compréhension intellectuelle, et basé sur Hébreux 10:32, ce mot se référerait au salut. Dans leur excellente introduction à l’interprétation biblique, Klein, Blomberg et Hubbard nous rappellent que « le sens donné aux mêmes mots dans des passages plus proches que celui étudié ont plus de poids que celui de passages plus éloignés. Ainsi, le sens que l’auteur donne à ce mot dans le même livre a plus de pertinence que le sens que l’auteur donne à ce même mot dans d’autres livres. De là, nous examinerons comment d’autres auteurs du même testament utilisent ces mots5KLEIN, William W., BLOMBERG, Craig L., HUBBARD, Robert L.. Introduction to Biblical Interpretation. p. 196.. » Alors, pourquoi Lennox donne-t-il la priorité au sens donné à ce mot dans l’Évangile de Jean plutôt que le sens donné par l’auteur de l’épître aux Hébreux lui-même pour ce mot ? La seule raison à cela est qu’il a présupposé véridique la préservation inconditionnelle. Pourtant sur une base exégétique, la lecture arminienne est plus probable.
4.1.2. Goûter le don céleste
Deuxièmement, il est dit que ces personnes ont « goûté au don céleste ». Tout d’abord, nous devrions nous demander à quoi fait référence le don céleste ? Il semblerait raisonnable de voir le don céleste comme équivalent au don de Dieu qui est identifié à plusieurs reprises comme le salut dans les Écritures (Ephésiens 2:8-9, Romains 6:23, 2 Corinthiens 9:15, Jean 4:10). Il est difficile de voir quelle autre chose on pourrait appeler à juste titre le don de Dieu.
Parfois, ceux qui croient en la préservation inconditionnelle essaieront de suggérer que le mot « goûté » signifie simplement avoir grignoté ou pris un échantillon. Mais cela semble peu probable compte tenu de la façon dont le même mot est utilisé en Hébreux 2:9 où l’auteur dit que Christ « goûta la mort pour tout. » (DBY) De toute évidence, Jésus ne s’est pas contenté de prendre un échantillon ou de grignoter la mort. Christ a pleinement expérimenté la mort. F. Leroy Forlines dit : « Ma position est que le mot goûté est l’un des mots les plus forts qui auraient pu être utilisés. Dans la dégustation, il y a toujours une conscience de la présence de ce qui a été goûté6FORLINES, F. Leroy. Classical Arminianism. p. 316.. Ainsi, nous devrions comprendre l’expression « goûté au don céleste » comme exprimant « a pleinement expérimenté le salut de Dieu ».
4.1.3. Avoir part au Saint-Esprit
Troisièmement, ces personnes sont décrites comme ayant été participantes au Saint-Esprit. C’est sans doute la description la plus difficile à contourner pour les défenseurs de la préservation inconditionnelle. Certains ont essayé de dire que cela signifie simplement que les apostats ont été influencés par le Saint-Esprit. Mais ce n’est pas un sens possible du mot utilisé ici. Le mot grec traduit par « participants » est metochos et signifie être un participant, un associé ou un partenaire.
Tous ces termes exigent une réelle connexion avec le Saint-Esprit. Cette conclusion est encore renforcée par un examen de la façon dont le mot « participants » est utilisé dans l’épître aux Hébreux. Non seulement le terme parle toujours d’une pleine participation, mais il est également exclusivement utilisé pour les croyants.
Examinons les passages suivants :
« C’est pourquoi, frères saints, qui avez part à la vocation céleste, considérez l’apôtre et le souverain sacrificateur de la foi que nous professons, Jésus » (He 3:1). Puisque le terme « frères » est utilisé ici, il est clair que les participants sont des croyants.
« Car nous sommes devenus participants de Christ, pourvu que nous retenions fermement jusqu’à la fin l’assurance que nous avions au commencement » (He 3:14). Ce verset est intéressant. Selon la doctrine de la Trinité, Christ et le Saint-Esprit sont tous deux également Dieu. Il serait extrêmement peu plausible pour le défenseur de la préservation inconditionnelle de suggérer que l’on peut être participant au Saint-Esprit et en même temps ne pas être participant avec le Christ et ne pas être sauvé.
« Supportez le châtiment : c’est comme des fils que Dieu vous traite ; car quel est le fils qu’un père ne châtie pas ? Mais si vous êtes exempts du châtiment auquel tous ont part, vous êtes donc des enfants illégitimes, et non des fils. » (He 12:7-8) Ce dernier exemple est frappant. On dit en fait que de participer à la discipline est la caractéristique distinctive des enfants de Dieu.
Et comme si tout cela ne suffisait pas, le fait que des incroyants ne peuvent pas participer au Saint-Esprit est le coup de grâce pour quiconque cherche à prouver que cette phrase décrit les incroyants. Romains 8:9 dit :
« Pour vous, vous ne vivez pas selon la chair, mais selon l’Esprit, si du moins l’Esprit de Dieu habite en vous. Si quelqu’un n’a pas l’Esprit de Christ, il ne lui appartient pas. »
Jean 14:17 est encore plus explicite en disant :
« l’Esprit de vérité, que le monde ne peut recevoir, parce qu’il ne le voit point et ne le connaît point; mais vous, vous le connaissez, car il demeure avec vous, et il sera en vous. »
Ces versets font qu’il est impossible de considérer un participant au Saint-Esprit comme une personne non sauvée. Les incroyants ne peuvent pas recevoir le Saint-Esprit et Il ne peut pas demeurer en eux. En effet, ces passages indiquent que l’incroyant est totalement étranger au Saint-Esprit. B. J. Oropeza enfonce le clou : « Ils ont aussi "partagé l’Esprit Saint" [...] une pensée qui se rapproche de l’union mystique d’un partage en relation avec le Christ (cf. He 3:1, 14). Ici, l’accent est mis sur la relation, la communion et la solidarité de l’Esprit avec les croyants, une caractéristique chrétienne primitive pour caractériser le commencement de la conversion, la vie nouvelle et la sanctification. Il n’y a en fait aucun passage dans le Nouveau Testament qui affirme que les incroyants ou les faux chrétiens ont une part dans le Saint-Esprit7OROPEZA, B. J.. Churches Under Siege of Persecution and Assimilation. p. 35-36.. »
4.1.5. Goûter la bonne parole de Dieu
Bien que moins concluante que les trois premières descriptions, la déclaration « ont goûté le don céleste, qui ont eu part au Saint-Esprit » semble également décrire les croyants authentiques. Comme nous l’avons vu, « goûté » fait référence à une expérience complète. La bonne parole de Dieu est probablement une référence à l’évangile, bien qu’elle puisse aussi se référer à Christ (Jn 1:1). Les puissances du siècle à venir sont vraisemblablement une référence aux dons spirituels. Si c’est le cas, cela renforce la conclusion que ce sont les croyants qui sont décrits puisque les dons spirituels ont été accordés aux croyants. Mis à part les preuves que nous avons déjà examinées, tous les termes de

