Les paraboles avaient-elles pour but d'empêcher la conversion des réprouvés ? (Marc 4:12)

Sermon sur la montagne

Lorsqu’il fut à l’écart, ceux qui l’entouraient avec les douze l’interrogèrent sur les paraboles. Il leur dit: C’est à vous qu’a été donné le mystère du royaume de Dieu; mais pour ceux qui sont dehors tout se passe en paraboles, afin qu’en voyant ils voient et n’aperçoivent point, et qu’en entendant ils entendent et ne comprennent point, de peur qu’ils ne se convertissent, et que les péchés ne leur soient pardonnés. (Mc 4:10-12)

Une lecture superficielle de ce passage pourrait nous conduire à l'idée que Jésus parlait en paraboles afin que les réprouvés ne puissent pas saisir le message du salut, et qu'ils deviennent ainsi perdus éternellement parce qu'ils ne feraient pas partis des élus. Il est impossible de comprendre ce passage sans le replacer dans son contexte d'origine, à savoir Ésaïe 6:9-10 :

Il dit alors : Va, et dis à ce peuple:
Vous entendrez, et vous ne comprendrez point;
Vous verrez, et vous ne saisirez point.
Rends insensible le cœur de ce peuple,
Endurcis ses oreilles, et bouche-lui les yeux,
Pour qu’il ne voie point de ses yeux, n’entende point de ses oreilles,
Ne comprenne point de son cœur,
Ne se convertisse point et ne soit point guéri.

Shank observe que :

Juda, qui n'a tiré aucune leçon de l'exemple du déclin spirituel d'Israël et du jugement de Dieu qui en a résulté à travers les Assyriens, méritait la sanction divine annoncée dans Ésaïe 6:9-10 et les précisions du jugement aux versets Ésaïe 6:11-12. La sanction semble définitive et irrémédiable. Cependant, il est nécessaire d'observer qu'Ésaïe, qui a été chargé de prononcer cette sanction solennelle et d'annoncer le jugement à venir, a également été appelé par Dieu à prononcer certains des appels à la repentance les plus compatissants, ainsi que des promesses de pardon et de restauration les plus gracieuses qui soient dans toutes les Saintes Écritures. Par exemple, les supplications Ésaïe 1:16-19 : « Lavez-vous, purifiez-vous, ôtez de devant mes yeux la méchanceté de vos actions ; cessez de faire le mal. Apprenez à faire le bien, recherchez la justice, protégez l’opprimé ; faites droit à l’orphelin, défendez la veuve. Venez et plaidons ! dit l’Éternel. Si vos péchés sont comme le cramoisi, ils deviendront blancs comme la neige ; s’ils sont rouges comme la pourpre, ils deviendront comme la laine. Si vous avez de la bonne volonté et si vous êtes dociles. » (Voir également Es 43:25-26 ; Es 44:22 ou Es 55:6-7.) La signification de la sanction nationale solennelle consignée dans Ésaïe 6:9-10 doit être considérée à la lumière des nombreux appels et promesses gracieuses de Dieu, également déclarés par son serviteur Ésaïe[1]SHANK, Robert. Eleitos no Filho: um étude sur une doutrina da eleição. São Paulo: Reflexão, 2015..

Il poursuit en démontrant le lien entre Ésaïe 6:9-10 et Jérémie 5:21 « Écoutez ceci, peuple insensé, et qui n’a point de cœur ! Ils ont des yeux et ne voient point, Ils ont des oreilles et n’entendent point » ; et Jérémie 6:10 « À qui m’adresser, et qui prendre à témoin pour qu’on écoute ? Voici, leur oreille est incirconcise, Et ils sont incapables d’être attentifs ; Voici, la parole de l’Éternel est pour eux un opprobre, Ils n’y trouvent aucun plaisir ». Dans le texte du prophète Jérémie, « l'aveuglement, la surdité et la dureté du cœur de Juda sont attribués, non à une condamnation divine arbitraire, mais à la volonté humaine, et l'appel gracieux de Dieu à Juda présuppose le fait que l'homme est un agent moral »[2]Ibid., p. 174..

Shank met en avant les passages suivants pour montrer que, même dans sa colère, Dieu restait disposé à faire miséricorde à Juda, mais que cela dépendait du peuple :

  • Jérémie 6:16-19 : Ainsi parle l’Éternel : Placez-vous sur les chemins, regardez, Et demandez quels sont les anciens sentiers, Quelle est la bonne voie ; marchez-y, Et vous trouverez le repos de vos âmes ! Mais ils répondent : Nous n’y marcherons pas. J’ai mis près de vous des sentinelles : Soyez attentifs au son de la trompette ! Mais ils répondent : Nous n’y serons pas attentifs. C’est pourquoi écoutez, nations ! Sachez ce qui leur arrivera, assemblée des peuples ! Écoute, terre ! Voici, je fais venir sur ce peuple le malheur, Fruit de ses pensées ; Car ils n’ont point été attentifs à mes paroles, Ils ont méprisé ma loi.
  • Jérémie 5:22-25 : Ne me craindrez-vous pas, dit l'Éternel, Ne tremblerez-vous pas devant moi ? C'est moi qui ai donné à la mer le sable pour limite, Limite séculaire qu'elle ne doit pas franchir ; Ses flots s'agitent, mais ils sont impuissants ; Ils mugissent, mais ils ne la franchissent pas. Ce peuple a un cœur indocile et rebelle ; Ils se révoltent, et s'en vont. Ils ne disent pas dans leur cœur : Craignons l'Éternel, notre Dieu, Qui donne la pluie en son temps, La pluie de la première et de l'arrière-saison, Et qui nous réserve les semaines destinées à la moisson. C'est à cause de vos iniquités que ces dispensations n'ont pas lieu, Ce sont vos péchés qui vous privent de ces biens.
  • Jérémie 6:8 : Reçois instruction, Jérusalem, De peur que je ne m'éloigne de toi, Que je ne fasse de toi un désert, Un pays inhabité !
  • Jérémie 7:3-7 : Ainsi parle l'Éternel des armées, le Dieu d'Israël : Réformez vos voies et vos œuvres, Et je vous laisserai demeurer dans ce lieu. [...] Si vous réformez vos voies et vos œuvres, Si vous pratiquez la justice envers les uns et les autres, [...] je vous laisserai demeurer dans ce lieu, Dans le pays que j'ai donné à vos pères, D'éternité en éternité.

Ésaïe 6:9-10 est également cité dans un passage au sein de l'évangile de Jean :

Et quoiqu'il eût fait tant de miracles devant eux, ils ne crurent pas en lui ; afin que la parole d'Ésaïe le prophète, qu'il prononça, fût accomplie : « Seigneur qui est-ce qui a cru à ce qu'il a entendu de nous, et à qui le bras du Seigneur a-t-il été révélé ?» [Es 53:1]. C'est pourquoi ils ne pouvaient croire, parce qu'Ésaïe dit encore : « Il a aveuglé leurs yeux et il a endurci leur cœur, afin qu'ils ne voient pas des yeux, et qu'ils n'entendent pas du cœur, et qu'ils ne soient pas convertis, et que je ne les guérisse pas » [Es 6:9-10]. (Jn 12:37-40 DBY)

La conjonction hina (« afin » ou « pour ») peut avoir le sens d'un constat de résultat, et pas nécessairement le sens d'un but. Dans ce cas, il faudrait comprendre que l'incrédulité du peuple a pour conséquence d'accomplir la prophétie de l'Ancien Testament, et non qu'elle a été produite pour que la prophétie de l'Ancien Testament puisse être accomplie. Carson, pour sa part, rejette cette possibilité ici (Il soutient que le contenu du v. 39 ne permet pas d'atténuer la conjonction du v. 38. Carson ne semble pas tenir compte de l'hébraïsme se cachant derrière le passage), alors que Bruce accepte cette possibilité : « Peut-être que nous ne devrions pas forcer la conjonction hina jusqu'à lui donner son sens classique du but (pour que la prophétie d'Ésaïe se réalise) ; dans ce contexte le sens est peut-être que l'incrédulité a accompli ce que le prophète a dit »[3]BRUCE, F. F.. João. Introdução e Comentário. São Paulo: Vida Nova, 1987..

Un peu plus loin, Bruce reprend le passage original d'Ésaïe pour contextualiser sa référence dans le quatrième évangile :

Quand Ésaïe a reçu sa mission de prophète, il a été averti à l'avance que les personnes auxquelles il était envoyé ne feraient pas attention à lui, et plus précisément que toutes ses paroles se retourneraient contre lui et auraient pour effet qu'elles bouchent leurs oreilles avec encore plus de détermination. Cela sera le résultat de son ministère, bien que ce n'était pas son but (le but était « qu'ils soient convertis et guéris »). Cependant, la mission est exprimée comme si Dieu l'envoyait afin que ses auditeurs ne l'entendent pas. Cette manière hébraïque d'exprimer le résultat comme s'il s'agissait du but a influencé le langage de Jean, à la fois dans la phrase d'ouverture du verset 38, « afin que la parole d'Ésaïe le prophète, qu'il prononça, fût accomplie », et dans les mots du verset 39 « c'est pourquoi ils ne pouvaient croire ». Pourtant, aucun d'eux n'était incapable de croire en raison de leur destinée, car plus tard (au verset 42), il est explicite que certains croyaient « Toutefois plusieurs d'entre les chefs mêmes crurent en lui ». La prophétie de l'Ancien Testament devait s'accomplir, et elle s'est accomplie par ceux qui ne croyaient pas[4]Ibid., p. 234..

Berkouwer semble d'ailleurs lancer un avertissement à ses collègues calvinistes :

Il est quasiment incompréhensible qu'Esaïe 6:9-10 ait été mentionné comme « preuve » de l'endurcissement des réprouvés depuis l'éternité[5]BERKOUWER cité par SHANK, Robert. Eleitos no Filho: um étude sur une doutrina da eleição. São Paulo: Reflexão, 2015, p. 179..

Il est intéressant de noter que quelques versets avant Jean 12:37-40, Jésus dit : « Et moi, quand j'aurai été élevé de la terre, j'attirerai tous les hommes à moi » (Jn 12:32). Cela fait clairement référence à l'universalité de grâce de Dieu à travers la crucifixion de Jésus-Christ pour toute l'humanité. Si l'évangéliste, en citant Ésaïe, prétendait que la proclamation de la vérité du salut visait à augmenter la culpabilité des réprouvés, il semblerait fortement contredire les affirmations de Jésus, au verset 32, concernant le désir de salut pour tous.

Pour revenir à Marc 4, il est utile de considérer son parallèle en Matthieu 13:10-15 dans lequel les disciples demandent à Jésus la raison pour laquelle il parlait en paraboles. Jésus leur répond en citant Ésaïe 6:9-10. Il est important de rappeler que Jésus avait prêché en Galilée après l'arrestation de Jean-Baptiste (Mc 1:14-15), et qu'il accomplit de nombreux miracles (Mt 11:2-5). Malgré cela, son message fut rejeté par de nombreuses personnes (Mt 11:16-19), ce qui amena Jésus à condamner ces villes « dans lesquelles avaient eu lieu la plupart de ses miracles, parce qu’elles ne s’étaient pas repenties » (Mt 11:20-24). En dépit de l'entêtement de ce peuple, Jésus propose sa grâce sans exclusion (Mt 11:28-30 « Venez à moi, vous tous qui êtes fatigués et chargés, et je vous donnerai du repos. Prenez mon joug sur vous et recevez mes instructions, car je suis doux et humble de cœur ; et vous trouverez le repos pour vos âmes. Car mon joug est doux, et mon fardeau léger »). Cependant, la dureté du cœur de ses personnes a des conséquences. Jésus explique dans le passage référant la citation d'Ésaïe : « Car on donnera à celui qui a, et il sera dans l’abondance, mais à celui qui n’a pas on ôtera même ce qu’il a » (Mt 13:12). Voilà la raison pour laquelle Jésus parlait en paraboles : ceux qui avaient des oreilles prêtes à entendre recevraient de plus en plus ; ceux qui n'en avaient pas, finiraient par perdre même le peu de disposition qu'ils avaient. Shank dit à ce propos :

L'acceptation de la vérité divine telle qu'elle est offerte est une condition préalable indispensable pour comprendre une vérité supplémentaire. Les gens de Caparnaüm avaient rejeté la prédication de Jésus, et étaient ainsi devenus incapables de comprendre ses paraboles du Royaume. Tous ces « mystères du Royaume des Cieux » resteraient énigmatiques et inintelligibles tant qu'ils persisteraient à rejeter l'Évangile proclamé par le Christ[6]SHANK, Robert. Eleitos no Filho: um étude sur une doutrina da eleição. São Paulo: Reflexão, 2015, p. 176..

L'usage de la parabole sert donc à révéler et à dissimuler. Zuck saisit bien ce point :

Quand les disciples ont demandé à Jésus pourquoi il parlait aux gens en paraboles (Mt 13:10 ; Mc 4:10), il répondit que cela avait deux objectifs. L'un était de révéler des vérités à ses disciples, et l'autre était de cacher la vérité « à ceux du dehors » (Mc 4:11). Bien que cela puisse paraître contradictoire, la réponse à cette tension se trouve dans le caractère des auditeurs. Puisque les docteurs de la loi (Mc 3:22) avaient préalablement manifesté leur incrédulité en rejetant Jésus, ils ont révélé l'endurcissement de leur cœur. Ainsi, ils ne pouvaient pas comprendre le sens des paraboles du Seigneur. Aveuglés par leur incrédulité, ils le rejetèrent. Ainsi, quand il parlait en paraboles, les scribes n'avaient généralement pas accès à leur signification. Alors que de l'autre côté, les disciples du Seigneur, qui étaient ouverts à lui et ses vérités, les comprenaient[7]ZUCK, Roy. La interpretación básica de la Biblia. Morelia : Berea Publishing Company, 2008, p. 229-230..

Paul, des années plus tard, écrivit que l'abandon divin de l'homme au péché ne se produit pas sans que le pécheur lui-même décide de rejeter la vérité, Romains 1:18-32 : « [...] car ce qu’on peut connaître de Dieu est manifeste pour eux, Dieu le leur ayant fait connaître [...] car ayant connu Dieu, ils ne l’ont point glorifié comme Dieu, et ne lui ont point rendu grâces ; mais ils se sont égarés dans leurs pensées, et leur cœur sans intelligence a été plongé dans les ténèbres [...] c’est pourquoi Dieu les a livrés à l’impureté [...] c’est pourquoi Dieu les a livrés à des passions infâmes [...] Comme ils ne se sont pas souciés de connaître Dieu, Dieu les a livrés à leur sens réprouvé, pour commettre des choses indignes [...] bien qu’ils connaissent le jugement de Dieu, déclarant dignes de mort ceux qui commettent de telles choses, non seulement ils les font, mais encore ils approuvent ceux qui les font. »

[N.D.L.R. : pour les anglophones, nous conseillons en complément la lecture suivante : HOLLENBACH, Bruce. Lest They Should Turn and Be Forgiven: Irony. The Bible Translator. 1983, vol. 34, n° 3, p. 312-321. Disponible à l'adresse : http://evangelicalarminians.org/wp-content/uploads/2013/02/Hollenbach.-Lest-They-Should-Turn-and-Be-Forgiven.-Irony.pdf

Hollenbach défend avec précision l'idée qu'Ésaïe 6:9-10 est une ironie, au même titre que son utilisation dans le NT. En dehors de l'aspect ironique de la citation, la raison de l'utilisation de paraboles pourrait être double selon lui « [...] Jésus explique son utilisation des paraboles comme un moyen de limiter la compréhension de "ceux du dehors" (Marc 4.11), qui se sont montrés initialement hostiles à son évangile du Royaume. Ce procédé est donc nécessaire, car ils ont en horreur l'idée de se repentir et d'être pardonné. [...] Il ne sert pas à grand-chose de clarifier le message pour ces personnes. C'est même une miséricorde de ne pas le faire. Leur résistance ne fait qu'augmenter à mesure qu'ils améliorent leur compréhension [...] Il se peut bien que Jésus non seulement protégeait ses auditeurs incroyants d'un endurcissement plus grand, mais préservait également son propre ministère d'une fin trop précoce. Jésus a finalement été condamné non pas au moyen de mensonges inventés par ses opposants, mais en raison d'une compréhension assez précise de ses affirmations, bien qu'elles furent mal assimilées. »]


Source : TITILLO, Thiago. Eleição Condicional. Brésil : Reflexão, 2015, chap. 6, p. 28-31. Disponible à l'adresse : https://diariosdelaiglesia.files.wordpress.com/2018/07/eleccion-condicional-doctrina-biblica.pdf

Références

Références
1SHANK, Robert. Eleitos no Filho: um étude sur une doutrina da eleição. São Paulo: Reflexão, 2015.
2Ibid., p. 174.
3BRUCE, F. F.. João. Introdução e Comentário. São Paulo: Vida Nova, 1987.
4Ibid., p. 234.
5BERKOUWER cité par SHANK, Robert. Eleitos no Filho: um étude sur une doutrina da eleição. São Paulo: Reflexão, 2015, p. 179.
6SHANK, Robert. Eleitos no Filho: um étude sur une doutrina da eleição. São Paulo: Reflexão, 2015, p. 176.
7ZUCK, Roy. La interpretación básica de la Biblia. Morelia : Berea Publishing Company, 2008, p. 229-230.
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