[Note éditoriale : Cet article fait partie d’un dossier sur la résurrection de Jésus. Il présente le cadre méthodologique (faits minimaux vs faits maximaux) nécessaire pour comprendre l’argument maximaliste exposé dans l’étude principale.
Lire l’étude principale (publication planifiée le 30/03/2026) : Peut-on défendre historiquement la résurrection de Jésus ? Exposé de l’argument maximaliste.]
1 Comprendre les différentes approches de la défense de la résurrection
Dans l'apologétique chrétienne contemporaine, deux manières différentes de défendre la résurrection de Jésus coexistent, reflétant deux approches différentes des apologètes à l'égard des Évangiles. Ces approches peuvent être qualifiées de « minimalisme » et de « maximalisme ». Si vous connaissez un tant soit peu l'apologétique chrétienne contemporaine, vous connaissez sans doute mieux le minimalisme. Cette approche fondamentale est utilisée par de nombreux apologètes défendant la résurrection comme William Lane Craig, Gary Habermas et Michael Licona. J’ai conscience que Craig a rejeté l'étiquette « minimaliste » ailleurs1CRAIG, William L. An Objection to the Minimal Facts Argument. In : Reasonable Faith [en ligne]. 2018-05-06 [consulté le 2025-07-18]. Disponible à l’adresse : https://www.reasonablefaith.org/media/reasonable-faith-podcast/an-objection-to-the-minimal-facts-argument, mais pour des raisons de praticité je l’inclurai dans cette approche. Au moment opportun, j'expliquerai dans mon étude en quoi Craig diffère de l'approche classique des faits minimaux.
Le minimalisme se caractérise par deux engagements clés. Le premier est le désir d’éviter d'utiliser des hypothèses ou des prémisses controversées pour soutenir la résurrection. Le second est une attitude de forte déférence à l’égard des experts du Nouveau Testament. En résulte une défense de la résurrection qui commence par tenter de repérer un petit nombre de faits incontestés ou censés l'être parmi les spécialistes du Nouveau Testament, puis qui tente de démontrer que la résurrection de Jésus constitue la meilleure explication de ces faits. L'exemple le plus connu est peut-être celui de Gary Habermas, qui a élaboré un argumentaire de référence en faveur de la résurrection basé sur des faits minimaux. Comme il l'explique dans son récent ouvrage sur le sujet, « depuis cinq décennies, je soutiens qu'il existe un important corpus de données probantes sur la fin de vie de Jésus que les spécialistes de presque toutes les convictions religieuses et philosophiques qui publient sur ces sujets reconnaissent comme historiques. […] La principale raison de ce large consensus parmi les chercheurs sur l'historicité de chacun de ces faits est l'excellente preuve que chacun d'eux possède en sa faveur, généralement issue de diverses considérations historiques et autres. […] Quelles sont les conditions préalables pour qu'un événement soit qualifié de fait minimal ? Dès le début de mes études sur la mort et la résurrection de Jésus, j’ai soutenu qu'il existait au moins deux exigences majeures pour qu'un événement soit qualifié de fait minimal. Chacun de ces événements doit être établi par une abondance de preuves solides, généralement par de multiples arguments historiques indépendants et vérifiés de manière critique. De plus, la grande majorité des chercheurs contemporains publiés et qualifiés dans les domaines d'études concernés doit reconnaître l'historicité de l'événement2HABERMAS, Gary R. The Resurrection of Jesus, Volume 1: Evidences. Nashville: College Press, 2021, p. 90–92. »
Comme je l'ai déjà souligné, le minimalisme est une approche particulière des Évangiles. S'attachant à n'utiliser que des faits non controversés, il ne peut pas considérer les récits évangéliques comme un rapport historique fiable, car cette interprétation est rejetée par la majorité des spécialistes du Nouveau Testament. La marjorité des spécialistes contemporains considèrent en effet les Évangiles comme des récits tardifs, anonymes et largement légendaires concernant Jésus. Cependant, la plupart d'entre eux estiment que les Évangiles contiennent des éléments historiques qui peuvent être exploités grâce à ce que l'on appelle les « critères d'authenticité ». Comme l'explique William Lane Craig, « si nous adoptons une position de neutralité face aux Évangiles, comment dépasser cette neutralité pour affirmer qu'un événement est réellement historique ? Les spécialistes ont développé un certain nombre de « critères d'authenticité » pour nous permettre d'y parvenir. […] Ces critères sont en réalité des signes de crédibilité historique. Un récit des Évangiles présentant l'un de ces signes a, toutes choses égales par ailleurs, plus de chances d'être historique qu'il ne l'aurait été sans eux3CRAIG, William Lane. On Guard: Defending Your Faith with Reason and Precision. Colorado Springs: David C. Cook, 2010, p. 194. » Andrew Loke ajoute : « Néanmoins, le processus consistant à passer au crible les quatre Évangiles pour déterminer quels événements attribués à Jésus peuvent être rattachés au Jésus historique se heurte à diverses difficultés. Pour y remédier, les historiens ont élaboré divers critères d'authenticité, tels que le critère d'attestation multiple, le critère de la gêne et le critère de la dissemblance4LOKE, Andrew. Investigating the Resurrection of Jesus Christ: A New Transdisciplinary Approach. London: Routledge, 2020, p. 16. » Et Habermas explique : « Les chercheurs critiques récents ont tendance à appliquer divers principes analytiques au texte du Nouveau Testament afin de déterminer quelles parties individuelles sont les plus susceptibles de fournir des éclairages historiques légitimes. L'application de ces normes permet d'isoler des parties du texte, fournissant des aperçus distincts. […] Les critères textuels d’authenticité sont les règles qui soutiennent la probabilité de paroles ou d’événements particuliers de l’histoire, en l’occurrence de la vie de Jésus5HABERMAS, Gary R. The Resurrection of Jesus, Volume 1: Evidences. Nashville: College Press, 2021, p. 42–43. »
Soyons clairs : tous les minimalistes ne s'accordent pas à dire que les Évangiles sont un mélange de vérité et d'embellissement. Michael Licona semble accepter cette thèse générale, affirmant : « Comme tous les êtres humains depuis l’existence du monde, les évangélistes et leurs sources avaient une mémoire imparfaite. Ils étaient partiaux. Leur objectif était de nous fournir un portrait littéraire de Jésus. […] Les Évangiles ne sont pas tout à fait des portraits [c’est-à-dire une construction artistique]. Ils ne sont pas non plus tout à fait des photographies [c’est-à-dire un instantané précis de la réalité]. Ils contiennent des éléments de photographie et de portrait. Il serait peut-être plus juste de les considérer comme des hybrides6LICONA, Michael R. “The Resurrection of Jesus, Realism and the Role of the Criteria of Authenticity”. In: BOCK, Darrell L. and KOMOSZEWSKI, J. Ed., eds. Jesus, Skepticism, and the Problem of History: Criteria and Context in the Study of Christian Origins. Grand Rapids: Zondervan Academic, 2019, p. 291–292. » Et plus loin : « L'exactitude historique de la littérature ancienne peut être considérée de la même manière que ce que nous observons aujourd'hui dans les salles de cinéma. Certains films prétendent au début être « basés sur des faits réels », tandis que d'autres prétendent être « inspirés de faits réels ». Ces derniers impliquent davantage de liberté scénaristique que les premiers. Cependant, même dans les premiers, nous nous attendons à ce que les conversations reconstituées soient réécrites à des degrés divers pour plus de clarté, d'impact scénique et d'amélioration artistique7LICONA, Michael R. Why Are There Differences in the Gospels? What We Can Learn from Ancient Biography. Oxford: Oxford University Press, 2016, p. 6. »
D'autres minimalistes, comme Habermas et Craig, adhèrent personnellement à des doctrines telles que l'inerrance biblique pour des raisons théologiques, mais se contentent d'accepter la position dominante pour les besoins de l'argumentation. Quoi qu'il en soit, les apologètes minimalistes partent du principe qu'il faut accepter la doctrine dominante, même s'ils ne sont pas nécessairement d'accord avec l'idée que les Évangiles sont tardifs, anonymes ou contiennent des inventions. En appliquant le critère d'authenticité, ils tentent ainsi d'argumenter que suffisamment de détails dans les Évangiles et chez Paul sont historiquement factuels pour conclure que la résurrection est la meilleure explication.
Les faits exacts pouvant être présentés comme historiques varient toutefois selon la personne interrogée. Par exemple, pour William Lane Craig, le tombeau vide de Jésus est essentiel à la thèse de la résurrection et peut être démontré comme authentique selon les critères d'authenticité, même s'il ne bénéficie pas d'un soutien académique suffisant pour être considéré comme l'un des faits minimaux de Gary Habermas. À l'inverse, des minimalistes comme Mike Licona (du moins dans certains contextes) tentent de défendre la résurrection sans faire référence au tombeau vide, car celui-ci ne bénéficie pas du large soutien académique dont pourraient jouir d'autres faits. Comme l'explique Licona, « le tombeau vide ne bénéficie pas d'une majorité quasi unanime. […] La majorité qui accorde du crédit au tombeau vide ne se compose pas non plus d'un nombre significatif de spécialistes de diverses convictions théologiques. […] Je ne pense pas que nous disposions ici d'éléments suffisants pour justifier l'inclusion du tombeau vide dans notre socle historique. […] Puisque […] il ne remplit pas les conditions requises pour faire partie de ce socle historique, je m’abstiendrai […] de l'utiliser dans une hypothèse explicative de la résurrection8LICONA, Michael R. The Resurrection of Jesus: A New Historiographical Approach. Downers Grove: IVP Academic, 2010, p. 462–463. »
Malgré ces désaccords, tous les minimalistes partagent la même approche fondamentale : ils supposent, au moins pour les besoins de l’argumentation, que les Évangiles ne sont pas fiables. Ils essaient ensuite d'extraire tous les faits qu’ils peuvent, en se référant soit aux critères d'authenticité, soit à un large consensus académique. Puis, ils tentent de démontrer que la résurrection de Jésus constitue la meilleure explication de ces faits. Comme le dit Habermas, « l’approche des faits minimaux présente l’avantage de potentiellement indiquer que la résurrection de Jésus a eu lieu, même si les textes du Nouveau Testament sont considérés comme peu fiables9HABERMAS, Gary R. The Resurrection of Jesus, Volume 1: Evidences. Nashville: College Press, 2021, p. 90. » Licona ajoute : « Nous aborderons les Évangiles avec une neutralité méthodologique, c’est-à-dire ni avec approbation ni avec scepticisme. Les affirmations relatives à un texte particulier portent la charge de la preuve. Par conséquent, ni l’inspiration divine ni la fiabilité générale ne joueront un rôle dans notre enquête10LICONA, Michael R. The Resurrection of Jesus: A New Historiographical Approach. Downers Grove: IVP Academic, 2010, p. 207–208. »
À l’inverse, le maximalisme rejette toute approche fragmentaire des Évangiles et de l'histoire en général. Il se demande pourquoi nous intéresser à ce sur quoi s'accordent la majorité des spécialistes, alors que nous disposons de preuves solides pour étayer nos croyances. Au lieu de tenter d'extraire des Évangiles quelques faits que les spécialistes sont prêts à accepter, cette approche considère que les Évangiles présentent un récit fidèle des propos des premiers disciples de Jésus. Il est important de comprendre que le maximalisme ne prétend pas que tout ce que disent les Évangiles est nécessairement vrai. Il affirme simplement que les Évangiles sont au moins des déclarations exactes de ce que les premiers disciples de Jésus ont réellement affirmé. Comme le dit Lydia McGrew : « Je soutiens fermement qu'il est impossible de fournir un argument solide en faveur de la résurrection corporelle de Jésus sans être prêt à défendre la proposition selon laquelle les récits évangéliques de la résurrection de Jésus sont des récits non embellis et fiables, au moins comme des comptes rendus de ce que les premiers témoins prétendaient avoir vu11MCGREW, Lydia. On the Minimal Facts Case for the Resurrection: Part 1--A statement of my central objections. In : Extra Thoughts [en ligne]. 2021-11-22 [consulté le 2025-07-18]. Disponible à l’adresse : https://lydiaswebpage.blogspot.com/2021/11/on-minimal-facts-case-for-resurrection.html. » Cette distinction est importante, car certains détracteurs du maximalisme, comme Paulogia, ont tendance à prétendre que le maximalisme est un simple appel au « parce que la Bible le dit », comme si le raisonnement était aussi trivial que :
- Tout ce que disent les Évangiles est vrai.
- Les Évangiles disent que Jésus est ressuscité des morts.
- Par conséquent, Jésus est ressuscité des morts.
Habermas a également fait cette même erreur d’interprétation du maximalisme en affirmant : « La principale préoccupation concerne la manière dont ces arguments sont couramment employés. […] Certains auteurs pourraient partir de la conclusion d’une fiabilité textuelle générale pour aboutir à des conclusions théologiques particulières, souvent majeures. Ainsi, après avoir tiré la conclusion initiale concernant des indications particulières selon lesquelles certains auteurs ou textes sont des écrits dignes de foi, le chercheur peut immédiatement passer à plusieurs autres croyances chrétiennes fondamentales. […] Le principal problème est qu’un livre généralement fiable ne garantit même pas nécessairement ou automatiquement la véracité de tous les récits qu’il contient12HABERMAS, Gary R. The Resurrection of Jesus, Volume 1: Evidences. Nashville: College Press, 2021, p. 113-115. » Or, le maximalisme est plus subtil. L’argument se contente d’affirmer que les Évangiles reflètent fidèlement ce que les premiers disciples de Jésus affirmaient. Il laisse la vérité de ces affirmations une question ouverte à régler par l'examen de prémisses supplémentaires.
Il n'est pas non plus vrai que cette prémisse de fidélité est injustifiée, car les maximalistes sont prêts à offrir des arguments solides pour soutenir l'authenticité des Évangiles. Comme l'explique Jake O'Connell : « Tout d'abord, nous examinons la Bible comme nous le ferions pour tout autre document historique. En appliquant les mêmes critères que pour tout autre document historique (par exemple, en examinant les questions de paternité, de datation et de confirmation par d'autres sources), nous avons établi que certaines parties de la Bible sont historiques (dans certains cas, peut-être un livre entier, dans d'autres cas, peut-être seulement des passages spécifiques)13O’CONNELL, Jake H. The Resurrection of Jesus: A Historical Examination of the Gospel Narratives and the Post-Resurrection Appearances. Eugene: Wipf & Stock, 2014, p. 29. » Lydia McGrew ajoute : « De multiples sources de preuves, y compris des coïncidences non intentionnelles, des confirmations externes et des arguments moins connus tirés d'allusions inexpliquées, de détails inutiles, de variations conciliables et de personnalités uniques, témoignent de l'intention historique des auteurs ainsi que de leur capacité à relater des faits exacts. Les confirmations externes étayent également ces conclusions. […] Il existe de solides arguments empiriques selon lesquels les Évangiles sont des miroirs de Jésus plutôt que des masques littéraires14MCGREW, Lydia. The Mirror or the Mask: Liberating the Gospels from Literary Devices. DeWard Publishing, 2019, p. 484–485. »
Étant donné que les Évangiles reflètent fidèlement le témoignage des disciples, un trilemme se présente : Le témoignage de la résurrection de Jésus est soit délibérément faux, soit involontairement erroné, soit vrai. Le maximaliste tente alors de démontrer que les deux premières possibilités ne sont pas crédibles, laissant ainsi comme seule possibilité, la troisième : le témoignage est vrai. Or, si le témoignage relatif à la résurrection de Jésus est vrai, alors la résurrection a réellement eu lieu. Et si la résurrection a réellement eu lieu, alors nous avons d’excellentes raisons de croire que le christianisme est vrai.
2 Pourquoi privilégier l’approche maximaliste ?
2.1 Remarque préliminaire
Même si ce survol du minimalisme et du maximalisme fut très bref, j'espère que mes lecteurs ont désormais une idée suffisamment claire de ces deux approches de défense de la résurrection de Jésus. Mais en quoi tout cela est-il important ? Eh bien, c'est parce que mon argument en faveur de la résurrection s'inscrit résolument dans le camp maximaliste, et lorsque j'examinerai les objections à la résurrection, la distinction entre ces approches deviendra importante. En effet, le maximalisme échappe tout simplement à bon nombre de ces objections et permet de mieux surmonter d’autres. Il est donc important que mes lecteurs comprennent dès le début en quoi le minimalisme diffère du maximalisme. Je les exhorte donc à ne pas négliger cette partie de mon travail, car cela se révèlera d'une grande utilité par la suite.
Le minimalisme est actuellement la méthode la plus répandue pour défendre la résurrection de Jésus au sein des apologètes chrétiens contemporains. De ce fait, il est probable que ce soit la seule méthode de défense de la résurrection de Jésus que beaucoup de mes lecteurs aient rencontrée. Ma démarche constitue donc non seulement une défense de la résurrection de Jésus, mais aussi, pour plusieurs de mes lecteurs, une approche inédite. Ainsi, bien que cette étude n'ait pas pour but de critiquer le minimalisme, je pense qu'il est utile que je prenne un peu de temps pour expliquer pourquoi je privilégie la thèse maximaliste.
L'appellation « maximalisme » a malheureusement semé la confusion. Certains pensent que le maximaliste doit exploiter toutes les preuves disponibles concernant la résurrection de Jésus. Or, ce terme désigne simplement le refus d'introduire une quelconque restriction arbitraire (comme un large consensus académique) quant aux faits pouvant servir à étayer sa thèse. Autrement dit, les maximalistes ne sont pas disposés à se limiter exclusivement à un certain ensemble de faits. Tout fait justifié, quel que soit son degré de reconnaissance par d’autres, est valable.
2.2 Le maximalisme est cohérent
Le maximalisme présente plusieurs avantages par rapport au minimalisme. Il ne concède pas de terrain au sceptique en lui permettant de supposer que les Évangiles ne sont pas fiables. Il n'est pas non plus vulnérable à l'éventualité que l'opinion académique contemporaine change, modifiant ainsi les faits auxquels on est en droit de faire appel. Curieusement, Habermas lui-même semble penser que son argument pourrait encore être défendu, même si le consensus académique venait à lui être défavorable : « Si la question de l’historicité a déjà été résolue [par des preuves solides […] validées de manière critique], alors il s’agit d’une conclusion indépendante qui reste valable, peu importe le nombre de spécialistes qui y souscrivent. Il est bien connu que les acclamations savantes évoluent fréquemment, et que même les avis les plus érudits peuvent être erronés. Dans un tel cas, l’argument des faits minimaux perdrait l’accord quasi unanime des spécialistes sur les données, mais il conserverait toujours la partie la plus cruciale et factuelle de son raisonnement, à condition que l’abondance des preuves demeure15HABERMAS, Gary R. The Resurrection of Jesus, Volume 1: Evidences. Nashville: College Press, 2021, p. 92. »
Mais, sur un plan purement définitionnel, Habermas se trompe clairement en affirmant que dans une telle situation, il s’agirait encore de l’argument des faits minimaux. Selon ses propres critères, un large consensus académique est une condition nécessaire pour qu'un fait soit qualifié de fait minimal. Il a répété à maintes reprises : « Dans notre approche des faits minimaux, nous ne retenons que les contenus […] considérés comme historiques par pratiquement tous ceux qui étudient le sujet16HABERMAS, Gary R. and LICONA, Michael R. The Case for the Resurrection of Jesus. Grand Rapids: Kregel Publications, 2004, p. 46. » « Quelles sont les critères pour qu'un événement soit qualifié de fait minimal ? […] La grande majorité des chercheurs contemporains publiés et spécialisés dans les domaines d'études concernés doivent reconnaître l'historicité de l'événement17HABERMAS, Gary R. The Resurrection of Jesus, Volume 1: Evidences. Nashville: College Press, 2021, p. 91–92. » Et « Presque tous les chercheurs critiques qui explorent ce sujet s'accordent à dire qu'il s'agit d'un nombre minimal de faits historiques connaissables18MIETHE, Terry L. and HABERMAS, Gary R. Why Believe? God Exists!. Nashville: Thomas Nelson, 1993, p. 263. »
Ainsi, si l’opinion académique venait à lui être défavorable, même s’il pourrait encore défendre que la résurrection est la meilleure explication pour ce même ensemble de faits, par définition, ce ne serait plus l’argument des faits minimaux.
2.3 Le maximalisme a une méthodologie solide
En laissant de côté les considérations terminologiques, cette position rend également la question suivante particulièrement pressante : pourquoi Habermas juge-t-il si important de s’attacher aux tendances de la recherche académique contemporaine ? S’il entend faire appel aux mêmes faits, que la majorité des chercheurs y souscrive ou non, alors pourquoi ne se limite-t-il qu’à ces faits-là ? Pourquoi ne pas faire appel à tout fait bien étayé, indépendamment de son niveau de reconnaissance par le monde académique ?
La réponse semble clairement indiquer qu'Habermas accorde une importance épistémique considérable au consensus académique. Il ne pense certes pas que ce soit la seule source de preuve. Cependant, dans certains passages, il semble clairement penser que le consensus académique accroît la probabilité qu'une proposition soit vraie ou qu'un fait soit réel. Il le nie lorsqu'on lui pose directement la question, mais d'autres de ses propos sur le sujet semblent sans équivoque.
Par exemple, plus loin dans le même chapitre où il affirme que le consensus académique n'est pas probant à lui seul, Habermas se demande : « Comment de telles affirmations [comme la crucifixion, certaines expériences des disciples, etc.] peuvent-elles être soutenues (et dans de nombreux cas avec force) par des chercheurs qui, d’ordinaire, se méfient des Évangiles et de nombreux autres livres du Nouveau Testament […] ? […] On doit reconnaître un quelque chose de semblable aux affirmations d'Ehrman ci-dessus : des données solidement étayées résident souvent dans des textes considérés pourtant comme biaisés19HABERMAS, Gary R. The Resurrection of Jesus, Volume 1: Evidences. Nashville: College Press, 2021, p. 1. » Ailleurs, il écrit : « Les érudits critiques approuvent ces données précisément parce qu'elles sont solidement étayées par des faits, souvent pour de multiples raisons20HABERMAS, Gary R. “Evidence for the Resurrection of Jesus”. In: BECKWITH, Francis J., CRAIG, William Lane and MORELAND, J. P., eds. To Everyone an Answer: A Case for the Christian Worldview. Downers Grove: IVP Academic, 2004, p. 180. »
Ces affirmations sont sans équivoque. Habermas accorde une importance épistémique absolue au consensus scientifique. Selon lui, si la plupart des chercheurs acceptent un fait, c'est qu'ils doivent avoir de bonnes raisons de le faire. C'est, bien sûr, une hypothèse désastreuse. Les chercheurs en général, et les spécialistes de la Bible en particulier, ne sont pas à l'abri des influences sociales telles que la contagion intellectuelle, la pression des pairs, le conformisme et l'obéissance implicite à la norme. Le fait que la plupart des chercheurs acceptent un fait ne constitue pas une raison indépendante de croire qu'il est vrai. Comme l'admet Mike Licona lui-même, « les historiens ont tendance à ne pas accorder beaucoup d'attention à l'épistémologie ni à justifier leurs méthodes21LICONA, Michael R. The Resurrection of Jesus: A New Historiographical Approach. Downers Grove: IVP Academic, 2010, p. 19. » Et Robert Stewart d'ajouter : « La méthode des faits minimaux exige d'exclure de nombreuses propositions parfaitement justifiées, simplement parce que seule une nette majorité (et non la grande majorité) des chercheurs les affirme. Or, la justification ne dépend pas de la croyance de quiconque : les propositions sont justifiées ou injustifiées, même si personne n'y croit. La croyance responsable repose sur la justification, et non l'inverse. C'est là un problème évident pour la méthode des faits minimaux22STEWART, Robert B. “On Habermas’s Minimal Facts Argument”. In: BECK, W. David and LICONA, Michael R., eds. Raised on the Third Day: Defending the Historical Reliability of the Resurrection of Jesus. Bellingham: Lexham Press, 2020, p. 9–10. »
Considérons également ces déclarations de Mike Licona : « Un consensus peut être précieux pour reconnaître l’objectivité lorsque le groupe est composé de chercheurs de tous les courants concernés23LICONA, Michael R. The Resurrection of Jesus: A New Historiographical Approach. Downers Grove: IVP Academic, 2010, p. 64. » et « Ces chercheurs couvrent un très large éventail de convictions théologiques et philosophiques, et incluent des athées, des agnostiques, des juifs et des chrétiens se situant aux deux extrémités du spectre théologique, ainsi qu’à tous les niveaux intermédiaires. Nous avons donc l’hétérogénéité que nous souhaitons dans un consensus, et cela nous donne l’assurance que notre propre vision du monde ne nous égarera pas totalement24LICONA, Michael R. The Resurrection of Jesus: A New Historiographical Approach. Downers Grove: IVP Academic, 2010, p. 280. » Commentant ce passage dans une recension du livre de Licona, Habermas déclare : « Licona fait ici une remarque pertinente sur la nécessité de se protéger de notre propre vision du monde. Nous devons nous méfier de nos propres biais implicites. Lorsque j’aborde les faits minimaux, j’ai toujours volontairement inclus des notes à chaque point de discussion listant un nombre représentatif de sceptiques de divers horizons qui confirment les données en question. Il s’agit d’une procédure méthodologique importante qui sert plusieurs objectifs. Elle garantit, entre autres, que les lecteurs ne sont pas tenus d'accepter quelque chose qui ne serait cru que par des conservateurs, ou qui ne serait reconnu que par ceux qui adhèrent à la véracité du texte du Nouveau Testament, etc. Après tout, cette reconnaissance et cette approbation généralisées sont précisément ce qu'exige notre méthode25HABERMAS, Gary R.. The Minimal Facts Approach to the Resurrection of Jesus: The Role of Methodology as a Crucial Component in Establishing Historicity. In : Dr. Gary R. Habermas [en ligne]. 2012-08-02 [consulté le 2025-07-18]. Disponible à l’adresse : https://www.garyhabermas.com/articles/southeastern_theological_review/minimal-facts-methodology_08-02-2012.htm. »
Encore une fois, nous voyons ici Habermas et Licona accorder tous deux une valeur épistémique très importante au consensus scientifique. La raison invoquée pour justifier cette exigence, mentionnée par Licona et renforcée par Habermas, est que le consensus scientifique est nécessaire pour nous protéger de nos propres préjugés. Autrement dit, sans consensus scientifique, nous ne pourrions pas être certains que nos préjugés n'influencent pas notre jugement. Malgré les protestations d'Habermas et, dans une moindre mesure, de Licona, selon lesquelles seules les preuves comptent, ces citations montrent que ce n'est pas tout à fait ce qu’ils pensent. Ils estiment, en effet, que le consensus académique apporte un soutien épistémique supplémentaire, car il protège contre les préjugés personnels. Lydia McGrew réfute à juste titre cette position de déférence envers la recherche moderne en affirmant : « Il semble que la réponse à la question de savoir pourquoi nous n’attribuons pas certains qualificatifs [comme « faits connus »] sur la seule base de la solidité des preuves soit la suivante : « Ce n'est pas une protection suffisante contre nos propres préjugés. » Si c'est une approche correcte, ne devriez-vous pas craindre que, si vous pensez que les arguments en faveur d'une proposition sont très solides, mais que le « consensus hétérogène » ne la soutient pas, vous soyez trop influencé par vos propres préjugés et que vous devriez donc corriger votre confiance « trop élevée » dans cette proposition ? C'est précisément ce que j'entends par confusion entre sociologie et épistémologie. J’entends par là le fait d’accorder, selon moi, une importance gravement excessive à des considérations purement sociologiques. L’attribution d’un label à portée épistémique apparente (comme « faits historiques établis » ou « socle historique ») se retrouve ainsi otage d'un fait sociologique purement contingent ; à savoir l’existence ou non d’un certain consensus, aussi varié soit-il, à propos de ce fait. Et cela est fait au motif que, sans cela, nous serions trop susceptibles d’être personnellement biaisés26MCGREW, Lydia. On the minimal facts case for the resurrection, Part 2: Confusing sociology and epistemology. In : Extra Thoughts [en ligne]. 2021-11-29 [consulté le 2025-07-18]. Disponible à l’adresse : https://lydiaswebpage.blogspot.com/2021/11/on-minimal-facts-case-for-resurrection_29.html. »
2.4 Le maximalisme met l'accent sur les bons critères
Les apologètes des faits minimaux privilégient fortement la proximité d'une source avec un événement plutôt que la crédibilité de celle-ci. C'est l'une des raisons pour lesquelles ils sont si focalisés sur 1 Corinthiens 15 et si réticents à utiliser les Évangiles. Comme l'explique Gary Habermas, « en général, les sources anciennes et autres preuves précoces sont nettement préférées aux données plus tardives. Bien que l’on admette de plus grands écarts temporels, surtout en histoire ancienne, une différence d’une ou deux décennies peut être décisive. […] Appliqué à la question du Jésus historique, tout document écrit entre 30 et 50 après J.-C. serait considéré comme particulièrement exemplaire. […] Des récits d'une période aussi ancienne seraient en réalité antérieurs à la forme écrite des quatre Évangiles canoniques, ou à tout autre écrit similaire. Un exemple célèbre est la liste pré-paulinienne des apparitions de Jésus après sa résurrection, que l'apôtre Paul livre à ses lecteurs en 1 Co 15:3-8. Le consensus critique est que Paul a très probablement reçu au moins la matière sur laquelle se fonde cette tradition ancienne, et plus probablement le credo lui-même, entre le début et le milieu des années 3027HABERMAS, Gary R. The Resurrection of Jesus, Volume 1: Evidences. Nashville: College Press, 2021, p. 44. »
Mike Licona ajoute : « Paul aurait pu recevoir la ou les traditions contenues dans 1 Corinthiens 15:3-7 à Damas, après sa conversion. Il aurait pu la recevoir trois ans plus tard, lors d'un séjour avec Pierre à Jérusalem, ou quatorze ans plus tard, lors d'une autre visite aux dirigeants de Jérusalem. […] Bien qu'il soit impossible de savoir quand Paul la reçut et de qui, on peut affirmer que la ou les traditions concernant la résurrection de Jésus, inscrites dans 1 Corinthiens 15:3-7, sont antérieures à la fondation de l'Église de Corinthe par Paul en 51 apr. J.-C. et pourraient remonter aux tout premiers temps de l'Église post-pascale28LICONA, Michael R. “The Primacy of Paul in the Discussion of the Resurrection of Jesus”. In: BECK, W. David and LICONA, Michael R., eds. Raised on the Third Day: Defending the Historical Reliability of the Resurrection of Jesus. Bellingham: Lexham Press, 2020, p. 293. » Ailleurs, il écrit également : « Pratiquement tous ceux qui étudient le christianisme du premier siècle admettent que Paul est le premier auteur connu à commenter la résurrection de Jésus. Par conséquent, ses opinions sur ce qui est arrivé à Jésus après sa crucifixion ont une grande importance29LICONA, Michael R. “Paul on the Nature of the Resurrection Body”. In: QUARLES, Charles L., ed. Buried Hope or Risen Savior? The Search for the Jesus Tomb. Nashville: B&H Academic, 2008, p. 180. » Et encore : « Paul est très important [car] il est notre plus ancienne source écrite mentionnant la résurrection de Jésus30LICONA, Michael R. The Resurrection of Jesus: A New Historiographical Approach. Downers Grove: IVP Academic, 2010, p. 208. »
Puisque les écrits de Paul sont presque unanimement reconnus comme antérieurs aux Évangiles, les partisans de l'approche des faits minimaux supposent qu'ils sont automatiquement plus précieux. Je pense que c'est une erreur. Bien que je suggère plus tard dans cette étude que certains Évangiles ont été écrits bien plus tôt qu'on ne le suppose généralement, voire avant certains écrits de Paul, je m'intéresse davantage à l'origine de l'information qu'à sa proximité avec les événements.
Plus précisément, je m'intéresse à la capacité de la source à connaître la véracité de ce qu'elle rapporte. C'est pourquoi je préfère un récit de première main rédigé 30 ans après un événement à un récit de onzième main rédigé le lendemain. De même, parce que je revendique la paternité traditionnelle des Évangiles, je les préfère au crédo de 1 Corinthiens 15, même s'il date de quelques mois après la résurrection, car je ne suis pas certain de sa provenance.
Évidemment, ces questions ne sont pas totalement indépendantes. Les sources doivent avoir été rédigées suffisamment tôt pour avoir été écrites par des personnes proches des événements. Cela marque néanmoins une différence significative entre ma thèse maximaliste sur la résurrection et l'approche des faits minimaux. Je privilégie la position et la compétence de mes sources plutôt que leur date de rédaction.
2.5 Le maximalisme est à l'abri des modes universitaires
Le maximalisme est immunisé contre les développements récents dans les études sur le Jésus historique, qui remettent en question l'utilité des critères d'authenticité traditionnels. Comme le formule Anthony Le Donne dans l'introduction d'un ouvrage important critiquant ces critères : « Presque tous les historiens contemporains de Jésus qui emploient les critères traditionnels d'authenticité le font avec des réserves et des réserves répétées. On peut difficilement reprocher aux historiens d'établir des règles méthodologiques ou de viser une certaine rigueur historiographique. Mais à mesure que les réserves à l'égard de ces critères traditionnels s'accentuent et que les réserves formulées par leurs adeptes se font plus marquées, il convient de se demander si ces méthodes traditionnelles sont mal fondées ou ne devraient pas être purement et simplement abandonnées. C'est pourquoi les auteurs de cet ouvrage estiment qu'il est temps de repenser de fond en comble la quête traditionnelle d'authenticité31LE DONNE, Anthony. “The Rise of the Quest for an Authentic Jesus: An Introduction to the Faulty Foundations of Jesus Research”. In: KEITH, Chris and LE DONNE, Anthony, eds. Jesus, Criteria, and the Demise of Authenticity. London: T&T Clark, 2012, p. 3–4. »
Or, les arguments minimalistes en faveur de la résurrection, notamment ceux de William Lane Craig, dépendent étroitement de l’usage des critères traditionnels d'authenticité. Comme Craig l'a clairement exprimé : « Pour qu'une apologétique fondée sur les affirmations du Christ soit efficace, nous devons effectuer le travail préliminaire nécessaire permettant d’identifier les affirmations de Jésus qui peuvent être établies comme authentiques, puis en extraire les implications. Cela suppose non seulement de maîtriser le grec, mais aussi les méthodes de la critique moderne et les critères d'authenticité32CRAIG, William Lane. Reasonable Faith: Christian Truth and Apologetics. 3rd ed. Wheaton: Crossway, 2008, p. 328. »
Mais à mesure que ces critères deviennent obsolètes, les arguments qui en dépendent le deviennent aussi. Tel est le risque de trop lier son argumentation sur la résurrection aux courants changeants de l'opinion dominante au sein des études néotestamentaires. En revanche, de telles évolutions ne peuvent jamais remettre en cause une thèse maximaliste en faveur de la résurrection, car le maximalisme ne s’impose pas la contrainte auto-limitative selon laquelle les seuls faits acceptables sont ceux qui bénéficient d'un large consensus académique.
Ce qui est encore plus préoccupant, c'est que les critères d'authenticité reposent eux-mêmes sur l'idée que les Évangiles sont largement mythiques (c'est précisément pour cette raison que ces critères existent). Les utiliser pour défendre la résurrection revient donc implicitement à admettre que les Évangiles sont, dans l’ensemble, peu fiables. Comme le souligne Raphael Lataster, « Craig s'appuie sur les critères d'authenticité : des outils utilisés par les chercheurs sur Jésus pour dénicher les quelques parcelles de vérité enfouies dans le matériau légendaire des textes bibliques, et déterminer ainsi ce que Jésus a réellement dit et fait. C’est là un développement assez contre-intuitif, car ces outils ont été conçus et utilisés par des spécialistes critiques qui rejettent déjà le Christ de la foi auquel Craig croit, et qui partent du principe que le Nouveau Testament est rempli d’embellissements mythiques33LASTASTER, Raphael. The Case Against Theism: Why the Evidence Disproves God’s Existence. Singapore: Springer, 2018, p. 219. »
Même si la résurrection pouvait être établie selon les critères d'authenticité, on ignore comment l'apologète minimaliste parviendrait à passer de la résurrection à la vérité d'un théisme chrétien solide. Tout ce qui aura été établi, c'est qu'un ensemble de documents, probablement peu fiables, contient suffisamment d'informations historiques pour déduire la résurrection de Jésus. Comme le dit McGrew : « L'approche critériologique est conçue pour étayer uniquement des passages spécifiques plutôt qu'un document dans son ensemble. Si l'on utilise ces critères pour établir des faits minimaux tout en évitant explicitement toute intention de prétendre que l'ensemble des documents est fiable et représente un témoignage apostolique authentique, alors la question se posera naturellement de savoir ce qu'il en est des passages qui n'ont pas été authentifiés34MCGREW, Lydia. Hidden in Plain View: Undesigned Coincidences in the Gospels and Acts. DeWard Publishing, 2017, p. 222. »
2.6 Le maximalisme donne un sens à la résurrection
Plus important encore, le maximalisme fournit à l'apologète les informations contextuelles nécessaires pour comprendre la résurrection et sa signification. Admettons pour l'instant que la résurrection corporelle de Jésus soit la meilleure explication des faits minimaux (une conclusion que je remettrai en question plus tard). Si l'on ajoute à cela l'idée que les Évangiles ne sont généralement pas fiables (ce que les minimalistes semblent prêts à admettre pour les besoins de l'argumentation), il est très difficile de comprendre ce que nous devrions penser de la résurrection de Jésus.
Supposons que le roi Ferdinand II d'Aragon revienne à la vie demain. Ce fait serait intéressant. Mais nous ne pourrions pas en conclure qu'il était Dieu, ni que cela avait des implications religieuses importantes. Nous serions totalement incapables de comprendre un tel événement. Les miracles, pris isolément, sont ambigus. Il est nécessaire de prendre en compte le contexte du miracle pour le comprendre. Cependant, en reconnaissant le manque de fiabilité fondamental des Évangiles, les partisans du minimalisme privent également les sceptiques de toute possibilité de comprendre la signification de la résurrection, même s'ils peuvent en établir l'existence. Sans le contexte des affirmations divines de Jésus et de sa prédiction de résurrection comme justification divine de ces affirmations, la résurrection de Jésus est aussi ambiguë que la résurrection hypothétique du roi Ferdinand demain. En utilisant les Évangiles comme sources d'information holistiques, le maximalisme évite ce problème. Il facilite grandement la compréhension de la signification théologique de la résurrection, car il permet aux Évangiles de la resituer dans son contexte. Lydia McGrew déclare à juste titre : « Je ne prétends pas que l'approche des faits minimaux soit dénuée de toute valeur, et son utilisation répandue pourrait en partie s'expliquer par le fait qu'elle offre un modèle simple de débat. Cependant, je tiens à préciser qu'elle est incomplète, et que sa promotion excessive et son utilisation quasi exclusive dans les cercles apologétiques chrétiens peuvent, peut-être involontairement, donner une impression erronée regrettable. Cette impression erronée est que nous ne pouvons pas établir la grande fiabilité des Évangiles et/ou des Actes par des moyens neutres et historiques, et que nous devrions donc éviter tout argument reposant sur une prémisse de fiabilité. Une erreur corollaire est que nous ne pouvons pas établir de manière neutre que les récits de résurrection dans les Évangiles et les Actes proviennent des apôtres eux-mêmes, plutôt que d'être, en tout ou en partie, des ajouts ultérieurs de personnes qui ne sont pas en mesure de savoir ce qui s'est réellement passé ou ce que les apôtres ont affirmé35MCGREW, Lydia. Hidden in Plain View: Undesigned Coincidences in the Gospels and Acts. DeWard Publishing, 2017, p. 220–221. »
2.7 Le maximalisme soutient plus clairement l'idée d'une résurrection corporelle
Mais surtout, il est clair qu'un argument maximaliste soutient la résurrection corporelle de Jésus. Le minimalisme est vulnérable à l'accusation selon laquelle la résurrection corporelle de Jésus ne constituerait pas la meilleure explication des faits minimaux, une fois que l'on connaît les éléments réellement admis par la grande majorité des érudits. Autrement dit, les faits minimaux sont peut-être trop peu nombreux pour permettre d'établir la résurrection corporelle de Jésus. Cela devient particulièrement évident lorsque l'on comprend la faible conception d'une « apparition » de résurrection que la plupart des érudits sont prêts à reconnaître aux disciples. Malheureusement, lorsque des apologètes comme Gary Habermas et Mike Licona affirment que la plupart des érudits croient en des « apparitions » post-mortem de Jésus, le chrétien moyen a tendance à supposer que la plupart des érudits admettent des apparitions de Jésus telles que celles décrites dans les Évangiles. Or, c'est tout simplement faux, et il est trompeur d'affirmer cela sans apporter de réserves significatives.
Stephen T. Davis pose les bonnes questions, en disant : « Supposons[…] que les témoins de la résurrection aient, comme on le prétend, vu Jésus ressuscité. De quelle sorte de « vision » s'agissait-il ? S'agissait-il d'une vision normale ou anormale ? La chose qu'ils ont vue, c'est-à-dire le corps ressuscité de Jésus, était-elle une chose matérielle, comme un arbre, une maison ou un autre corps humain ? Les processus perceptifs à l'œuvre pour voir Jésus étaient-ils normaux […]36DAVIS, Stephen T. “Seeing the Risen Jesus”. In: DAVIS, Stephen T., KENDALL, Daniel, S.J., and O’COLLINS, Gerald, S.J., eds. The Resurrection: An Interdisciplinary Symposium on the Resurrection of Jesus. Oxford: Oxford University Press, 1997, p. 126 ? » Je ne pense pas que la plupart des partisans de l'argument des faits minimaux réalisent que la plupart des spécialistes ne croient pas, en réalité, qu'il s'agissait d'une perception visuelle normale d'un objet physique. Comme le souligne Gerald O'Collins, « la plupart des spécialistes du Nouveau Testament seraient réticents à affirmer que le Christ ressuscité est devenu présent de telle manière que des spectateurs neutres (voire hostiles) auraient pu l'observer de manière « physique » ordinaire37O’COLLINS, Gerald. The Resurrection of Jesus Christ. Valley Forge, PA: Judson Press, 1973, p. 59. »
Lorsque la plupart des spécialistes parlent d’« apparitions » de Jésus, ils font référence à des visions ou à des hallucinations liées au deuil. Par exemple, Bart Ehrman affirme : « Par « vision », j'entends simplement quelque chose qui est « vu », qu'il soit réel ou non38EHRMAN, Bart D. How Jesus Became God: The Exaltation of a Jewish Preacher from Galilee. New York: HarperOne, 2014, p. 186. » Ainsi, si l'on veut limiter son argumentation sur la résurrection aux seuls faits admis par l'écrasante majorité des spécialistes critiques, on ne peut argumenter qu'à partir de ces « apparitions » de Jésus de type visionnaire ou hallucinatoire. Mais une fois ce point bien compris, on se demande pourquoi la résurrection corporelle de Jésus constitue la meilleure explication. Il n'y a aucune raison de penser que la croyance des disciples en la résurrection corporelle de Jésus était rationnelle, si elle s'est formée en réponse à ces vagues expériences visionnaires. Rappelons que le tombeau vide n'est pas un fait minimal, selon Habermas et Licona.
Habermas et Licona multiplient les preuves pour démontrer la sincérité de la croyance des disciples. Toutefois, notez que la question que je soulève concerne la rationalité de la croyance des disciples, et non la sincérité. En effet, toutes les preuves existantes de la sincérité de leur croyance ne suffiront pas à démontrer la rationalité de leur croyance. C'est l'essence même de ce que l'on appelle le « problème du goulot d'étranglement » de l'argument des faits minimaux. Comme l'explique McGrew, « même si le sceptique admet pleinement que les disciples y croyaient fermement, cela a une force limitée pour étayer la conclusion que cela s'est réellement produit, en l'absence d'informations supplémentaires sur les raisons de leur croyance. On ne peut pas combler cette lacune simplement en fournissant toujours plus de preuves de leur sincérité39MCGREW, Lydia. On the Minimal Facts Case for the Resurrection: Part 1--A statement of my central objections. In : Extra Thoughts [en ligne]. 2021-11-22 [consulté le 2025-07-18]. Disponible à l’adresse : https://lydiaswebpage.blogspot.com/2021/11/on-minimal-facts-case-for-resurrection.html. »
Le maximalisme, en revanche, ne fait pas face à ce problème. En effet, il peut exploiter les détails des apparitions de la résurrection rapportés dans les Évangiles. Si ces détails décrivent fidèlement les expériences vécues par les disciples, il est alors aisé de comprendre la rationalité de leur croyance en la résurrection, car le caractère phénoménologique de ces expériences de Jésus ressuscité serait identique à celui de toute autre expérience véridique d'un être humain. Il n'y a aucune possibilité que ces expériences aient pu s'apparenter à des rêves ou des visions quant à leur texture phénoménologique. Comme le disent Timothy et Lydia McGrew, « les récits des rencontres des onze avec Jésus sont frappants à plusieurs égards. Si, dans le contexte de cet argument, nous ne sommes pas autorisés, sous peine de circularité, à présumer la véracité de ces récits, il est essentiel de bien cerner le type d’affirmation avancé. […] Premièrement, les récits des apparitions de Jésus aux disciples ne sont ni vagues ni « spiritualisés », mais plutôt circonstanciels, empiriques et détaillés. Non seulement ils prétendent reprendre plusieurs de ses déclarations, mais ils affirment aussi expressément qu’il a délibérément démontré empiriquement qu’il n’était pas un esprit, mais plutôt un être physique. Il s’agissait donc d’une affirmation de résurrection physique formulée par les disciples40MCGREW, Timothy and MCGREW, Lydia. “The Argument from Miracles”. In: CRAIG, William Lane and MORELAND, J. P., eds. The Blackwell Companion to Natural Theology. Chichester: Wiley-Blackwell, 2009, p. 609. »
William Lane Craig admet que « chaque apparition de résurrection relatée dans les Évangiles est une apparition physique et corporelle. […] Toutes leurs sources d’information concordent sur le fait que Jésus est apparu physiquement et corporellement aux disciples et aux autres témoins. On ne trouve aucune trace d’apparitions non physiques dans ces sources, ce qui serait remarquable si toutes ces apparitions étaient réellement visionnaires, comme certains critiques voudraient nous le faire croire41CRAIG, William Lane. The Son Rises: The Historical Evidence for the Resurrection of Jesus. Eugene: Wipf & Stock, 2000, p. 116–117. »
Cependant, on ne comprend pas pourquoi Craig pense pouvoir faire appel aux apparitions de résurrection dans les Évangiles, puisqu'il n'a pas démontré que ces récits ou les détails qu'ils contiennent répondaient aux critères d'authenticité. Le maximaliste n'a pas à s'en inquiéter, car il utilise explicitement les Évangiles comme sources holistiques. Cependant, les limites que s'imposent les minimalistes, comme Craig, les empêchent de faire appel aux détails des récits de résurrection dans les Évangiles.
2.8 Le maximalisme établit la rationalité de la croyance des disciples
Il est non seulement important d'établir que les apôtres croyaient sincèrement en la résurrection, mais aussi qu'ils étaient rationnels en le faisant. Si nous voulons fonder notre croyance en la résurrection de Jésus sur celle des apôtres, il est absolument essentiel que cette croyance soit rationnelle. Pour que leur croyance soit rationnelle, il fallait que leurs expériences de Jésus ressuscité correspondent à leur croyance en sa résurrection corporelle. Et pour établir cela, nous avons besoin de détails sur les apparitions de la résurrection. Pour cela, nous avons besoin du témoignage des Évangiles.
Comme l'observe Lydia McGrew, « une préoccupation particulière concerne la nature des apparitions aux disciples, considérées comme l'un des faits minimaux, et le lien entre les détails de ces apparitions lors de la résurrection corporelle de Jésus. Ce fait minime est généralement énoncé en termes très généraux, comme « d'une certaine manière, les premiers disciples de Jésus pensaient avoir vu Jésus ressuscité » ou « les disciples ont vécu des expériences qui les ont amenés à croire et à proclamer que Jésus était ressuscité et leur était apparu ». Cette formulation limitée et l'absence de détails font partie intégrante de la méthode, sans doute pour pouvoir prétendre à un large soutien de la part de l'ensemble des spécialistes. Cependant, si nous ne pouvons absolument pas être certains que les récits des Évangiles et du premier chapitre des Actes représentent au moins ce que les disciples ont affirmé, l'argument en faveur de la résurrection corporelle de Jésus est considérablement affaibli. […] Ce sont ces détails qui donnent une force considérable au témoignage des apôtres et à leur volonté de mourir pour lui, car c'est grâce à eux que nous pouvons conclure avec certitude qu'ils n'étaient pas victimes d'hallucinations, qu'ils n'étaient pas victimes d'un événement paranormal non physique, qu'ils n'avaient pas de visions, ou qu'ils n’étaient tout simplement pas trompés. Pourtant, la grande majorité des spécialistes du Nouveau Testament n'admettront en aucun cas que les amis proches de Jésus aient vécu ce genre d'expériences42MCGREW, Lydia. Hidden in Plain View: Undesigned Coincidences in the Gospels and Acts. DeWard Publishing, 2017, p. 222–223. »
On ne peut pas extraire ce genre de détails du credo de 1 Corinthiens 15. C'est tout simplement impossible. C'est pourquoi les Évangiles sont nécessaires pour établir non seulement que les disciples croyaient en la résurrection, mais aussi qu'ils le faisaient pour de bonnes raisons. Comme le résume Erik Manning : « Je ne dis pas que le credo n'a aucune valeur. Mais voici le problème majeur : que nous apprend le credo sur la nature des apparitions ? Pas grand-chose. Les Évangiles nous présentent un Jésus qui marche, parle, mange avec les gens et les invite à le toucher, notamment chez Luc et Jean. Or, la plupart des spécialistes ne reconnaissent pas ce genre d'apparitions. Au contraire, ils les nient explicitement et les qualifient d'embellissements tardifs. […] Les apparitions vagues et fugaces ne sont pas si convaincantes. Un Jésus flottant ne nous ferait pas penser à sa résurrection, mais plutôt à une sorte d'apparition. Et c'est là le talon d'Achille de l'argument des faits minimaux : il est très difficile d'évaluer la rationalité des croyances des disciples lorsque nous ne sommes pas en mesure de décrire en détail leurs expériences. Il y a beaucoup de choses que nous aimerions savoir et que ce simple credo ne peut pas nous fournir, car il n’est pas là pour cela43MANNING, Erik. Why Minimal Facts Isn’t Enough. In : Is Jesus Alive ?[en ligne]. 2021-11-18 [consulté le 2025-07-18]. Disponible à l’adresse : https://isjesusalive.com/why-minimal-facts-isnt-enough/. »
3 Conclusion
Je comprends que les partisans de l'approche des faits minimaux tentent de s'appuyer sur des prémisses non controversées pour étayer leur argumentation en faveur de la résurrection. Après tout, en règle générale, les arguments qui s'appuient sur des prémisses plus largement acceptées sont plus susceptibles de convaincre. Toutefois, si les problèmes que j'ai soulevés à l’encontre de l'approche des faits minimaux sont décisifs, alors l’apologète de la résurrection devra simplement admettre que la cause de la résurrection ne peut être défendue en s'appuyant exclusivement sur des prémisses non controversées. Des questions et des désaccords plus fondamentaux devront alors être abordés. C'est la raison pour laquelle j'ai consacré tant de temps à préparer le terrain de cette étude dans mes travaux précédents. La résurrection peut certes être défendue avec force, mais la plupart des controverses porteront sur des questions qui ne sont pas directement liées à celle-ci.
Je comprends que cette section ait pu contrarier certains lecteurs. Après tout, dans une étude consacrée à la défense de la résurrection de Jésus, pourquoi commencer par attaquer l'argument le plus populaire concernant cet événement ? Certains lecteurs partagent peut-être l'inquiétude de Gary Habermas lorsqu'il déclare : « À mon avis, soulever des objections (au nom d’un non-croyant) contre l’historicité de la résurrection de Jésus, contre sa vision de Dieu, sa divinité ou la véracité de son message, n’est certainement pas une manière de s’opposer à un autre évangélique, même si l’on conteste ses méthodes ! Cela me donne presque l’impression qu’on brûle le message en même temps que le messager44HABERMAS, Gary R. “Evidential Apologetics Methodology: The Montgomery-Bahnsen Debate”. In: DEMBSKI, William A. and SCHIRRMACHER, Thomas, eds. Tough-Minded Christianity: Honoring the Legacy of John Warwick Montgomery. Nashville: B&H Academic, 2008, p. 438 ! »
Je tiens à préciser que je n'émets aucune objection quant à l'historicité de la résurrection de Jésus. J'essaie plutôt d'attirer l'attention sur des distinctions très importantes qui seront absolument cruciales lorsque nous aborderons les objections à la thèse de la résurrection. Il est essentiel que les lecteurs comprennent clairement comment et pourquoi mon argument sur la résurrection diffère des faits minimaux, afin qu'ils saisissent pourquoi il est mieux à même de répondre aux objections.
Source : PALLMANN, David. Resurrected: The Case for the Resurrection of Jesus [vidéo en ligne]. YouTube, 2025. [consulté le 28 juillet 2025]. Disponible à l'adresse : https://www.youtube.com/watch?v=UqI0EQcsUe4



