Les pères de l'église sur la prédestination et le libre arbitre

Pères-de l'Eglise

Comment Dieu agit-il dans l’homme ? Cet homme, est-il libre de ses choix ? Tout est-il déterminé d’avance ? Je ne vais pas évaluer l’enseignement de ces auteurs anciens. Je veux les faire connaître, pour que nous puissions en parler avec plus d’équilibre. Aujourd’hui, dans nos milieux protestants, on pense que l’enseignement d’Augustin et de Calvin est le seul qui soit bibliquement fondé. Découvrons donc ces autres auteurs qui croyaient tout autant être dans le droit fil de la révélation chrétienne. Augustin autant que Calvin et ses successeurs ont été accusés d’avoir introduit une doctrine nouvelle. Même si on croit que leur doctrine est juste, il n’est pas superflu de comprendre les raisonnements de ceux qui ont pensé autrement. Le danger est toujours présent que nous déformions ce que d’autres enseignent, et que nous nous fabriquions un homme de paille.

Le libre arbitre avant Augustin

La question sur le libre arbitre et l’élection irrésistible au salut fait surface pour la première fois, dans l'Église chrétienne, au temps d’Augustin (354-430). Jusque-là, c’est un sujet quasi absent dans les écrits des premiers chrétiens. On parle du libre arbitre, notamment de celui que Dieu a donné à l’homme lors de la création, mais peu ou pas du libre arbitre après la chute, et encore moins de l’élection ou d’un déterminisme divin de tout et de tous.

Sur le libre arbitre, nous trouvons ce passage chez Justin Martyr (100-165) :

Que d’ailleurs, si nous parlons de prescience et de prédiction, on se garde bien de conclure que nous croyons à la fatalité et au destin. Non, et en voici la preuve. Il est, disons-nous, pour les méchants des punitions et des supplices, pour les bons des récompenses et des bienfaits; les prophètes nous ont appris cette doctrine, et nous en soutenons la vérité. S’il n’en était pas ainsi, si tous suivaient la loi du destin, où serait le libre arbitre ? car si c’était par nécessité que celui-ci est bon, celui-là mauvais, le premier ne serait pas digne d’éloges, pas plus que le second ne serait coupable. Et si le genre humain n’avait pas le pouvoir de choisir par un acte de sa libre volonté le sentier de la vertu ou le chemin du vice, il n’aurait pas à répondre de ses actions.

Mais l’homme a cette liberté de faire le bien ou le mal à son choix : nous le pouvons. Ne voit-on pas en effet le même homme tenir la conduite la plus diverse. Si la loi du destin le forçait à être méchant ou vertueux, certes il ne serait pas soumis à ces contradictions et à ces perpétuelles variations. Loin de là, il n’y aurait ni un homme vertueux ni un homme dépravé, puisque le destin serait la cause du mal et en même temps la cause du bien. Ou encore, nous tomberions dans cette doctrine dont nous avons parlé plus haut, et qui consiste à nier la vertu et le vice, et à ne voir dans le bien et le mal que des opinions différentes; ce qui est aux yeux de la saine raison une impiété et une absurdité monstrueuses.

Pour le destin inévitable tel que nous l’entendons, c’est celui qui attend les bons pour les récompenser selon leurs mérites, et les méchants pour leur infliger les supplices qu’ils ont encourus. Car Dieu n’a pas créé l’homme comme les plantes et les brutes qui ne savent ce qu’elles font; et l’homme ne mériterait ni récompense ni louange s’il n’avait pas le choix de la vertu et s’il y naissait tout façonné; de même qu’il ne pourrait encourir aucune peine s’il était méchant, et qu’il ne le fut pas de lui-même, mais qu’enchaîné au vice par sa naissance, il ne pût se délivrer de son joug. (Justin Martyr, Première apologie, 43)

Parmi ces rares mentions, on ne peut pas ne pas citer Irénée, évêque de Lyon (c. 130-202). Dans son livre Contre les hérésies, il écrit quelques passages qui touchent directement au libre arbitre.

... que Dieu a sauvegardé en tout temps et le libre arbitre de l’homme et son exhortation à lui, afin que ceux qui auront désobéi soient jugés justement pour avoir désobéi, et que ceux qui auront obéi et cru en lui soient couronnés de l’incorruptibilité. (livre 4,1,5)

Pour Irénée, il semble que le libre arbitre est le fondement du jugement. Leur désobéissance est fruit de leur liberté de choix, de même que la couronne de la vie semble être accordée selon la même raison. Il poursuit dans la section suivante, toute entière consacrée au sujet de la liberté humaine :

Cette parole : « Que de fois ai-je voulu rassembler tes enfants, et vous n’avez pas voulu ! » illustrait bien l’antique loi de la liberté de l’homme. Car Dieu l’a fait libre, possédant dès le commencement sa propre faculté de décision, tout comme sa propre âme, pour user du conseil de Dieu volontairement et sans être contraint par celui-ci. La violence, en effet, ne se tient pas aux côtés de Dieu, mais le bon conseil l’assiste toujours. Et c’est pourquoi, d’une part, il donne le bon conseil à tous; d’autre part, il a mis dans l’homme le pouvoir du choix, comme il l’avait fait déjà pour les anges — car ceux-ci sont raisonnables —, afin que ceux qui auront obéi possèdent en toute justice le bien donné par Dieu et gardé par eux, tandis que ceux qui n’auront pas obéi se trouveront dépossédés de ce bien en toute justice et subiront le châtiment mérité. Car Dieu, dans sa bonté, leur avait donné le bien; mais eux, au lieu de le garder avec un soin scrupuleux et de l’estimer à sa valeur, ont méprisé la suréminente bonté de Dieu. Pour avoir rejeté le bien et l’avoir en quelque sorte craché loin d’eux, ils encourront donc le juste jugement de Dieu, comme l’a attesté l’apôtre Paul dans l’épître aux Romains, lorsqu’il dit : « Méprises-tu les richesses de sa bonté, de sa patience et de sa longanimité, ignorant que la bonté de Dieu te pousse à la pénitence ? Par ton endurcissement et ton cœur impénitent, tu t’amasses un trésor de colère pour le Jour de la colère et de la révélation du juste jugement de Dieu. » « Mais en revanche, dit-il, gloire et honneur pour quiconque fait le bien. »

Irénée ne parle pas ici d’Adam et Eve, mais, comme sa citation de Romains l’indique, au-delà du premier couple, il parle de la liberté de choix accordée aux hommes comme aux anges et dont ils se sont mal servis. Par la suite, cela devient encore plus clair :

Et ce n’est pas seulement dans les actes, mais jusque dans la foi, que le Seigneur a sauvegardé la liberté de l’homme et la maîtrise qu’il a de soi-même : « Qu’il te soit fait selon ta foi », dit-il, déclarant ainsi que la foi appartient en propre à l’homme par là même que celui-ci possède sa décision en propre. Et encore : « Tout est possible à celui qui croit. » Et encore : « Va, qu’il te soit fait selon ta foi. » Et tous les textes analogues qui montrent l’homme libre sous le rapport de la foi. Et c’est pourquoi « celui qui croit en lui a la vie éternelle, tandis que celui qui ne croit pas au Fils ne verra pas la vie, mais la colère de Dieu demeure sur lui ». C’est donc en ce sens que le Seigneur, tant pour montrer son bien à lui que pour signifier le libre arbitre de l’homme, disait à l’adresse de Jérusalem : « Que de fois ai-je voulu rassembler tes enfants comme la poule rassemble ses poussins sous ses ailes, et vous n’avez pas voulu ! C’est pourquoi votre maison va vous être abandonnée. »

 

[...] Mais, objecte-t-on, il n’aurait pas dû faire les anges tels qu’ils pussent désobéir, ni les hommes tels qu’ils devinssent aussitôt ingrats envers lui par là même qu’ils seraient doués de raison et capables d’examen et de jugement, et non — comme les êtres dépourvus de raison et de vie qui ne peuvent rien faire par leur propre volonté, mais sont traînés au bien par nécessité et par force — assujettis à une unique tendance et à un unique comportement, inflexibles et privés de jugement, incapables d’être jamais autre chose que ce qu’ils auraient été faits.

Dans une telle hypothèse, répondrons-nous, le bien n’aurait aucun charme pour eux, la communion avec Dieu serait sans valeur, et il n’y aurait rien de désirable dans un bien qui leur serait acquis sans mouvement ni souci ni application de leur part et aurait surgi automatiquement et sans effort; par suite, les bons n’auraient aucune supériorité, puisqu’ils seraient tels par nature plus que par volonté et qu’ils posséderaient le bien automatiquement et non par libre choix; aussi ne comprendraient-ils même pas l’excellence du bien et ne pourraient-ils en jouir. Car quelle jouissance du bien pourrait-il y avoir pour ceux qui l’ignoreraient? Quelle gloire, pour ceux qui ne s’y seraient pas exercés ? Quelle assurance, pour ceux qui n’y auraient pas persévéré ? Quelle couronne enfin, pour ceux qui n’auraient pas conquis celle-ci de haute lutte ?

 

[...] La lumière ne subjugue personne de force : Dieu ne violente pas davantage celui qui refuserait de garder son art. Ceux qui se sont séparés de la lumière du Père et ont transgressé la loi de la liberté se sont séparés par leur faute, puisqu’ils avaient été faits libres et maîtres de leurs décisions. Et Dieu, qui sait toutes choses par avance, a préparé aux uns et aux autres des demeures appropriées : à ceux qui recherchent la lumière de l’incorruptibilité et courent vers elle, il donne avec bonté cette lumière qu’ils désirent; mais à ceux qui la méprisent, se détournent d’elle, la fuient et, en quelque sorte, s’aveuglent eux-mêmes, il a préparé des ténèbres bien faites pour ceux qui se détournent de la lumière, et à ceux qui fuient la soumission à Dieu il a préparé un châtiment approprié. Or la soumission à Dieu est l’éternel repos, en sorte que ceux qui fuient la lumière aient un lieu digne de leur fuite et que ceux qui fuient l’éternel repos aient une demeure appropriée à leur fuite. Car, comme tous les biens se trouvent auprès de Dieu, ceux qui fuient Dieu de leur propre mouvement se frustrent eux-mêmes de tous les biens : ainsi frustrés de tous les biens qui se trouvent auprès de Dieu, ils tomberont à bon droit sous le juste jugement de Dieu. Car ceux qui fuient le repos vivront justement dans la peine, et ceux qui ont fui la lumière habitent justement les ténèbres. Il en est comme de cette lumière passagère : ceux qui la fuient sont cause de ce qu’ils sont privés de la lumière et habitent les ténèbres, et ce n’est pas la lumière qui est pour eux cause d’un tel séjour, ainsi que nous l’avons dit plus haut; de même ceux qui fuient l’éternelle lumière de Dieu qui renferme tous les biens, habiteront par leur faute d’éternelles ténèbres, privés qu’ils seront de tous les biens pour avoir été pour eux-mêmes cause d’un tel séjour. (Livre 4, 3, 2)

Tout cela est frappé du bon sens, bien sûr. Mais notez qu’Irénée ne semble rien savoir d’une éventuelle doctrine de deux volontés en Dieu. Notez qu’il ne relie ces choix et leurs conséquences à aucune décision divine antérieure. Il aurait probablement été choqué par une telle pensée ! Selon lui, si l’homme ne possédait pas de libre arbitre, il deviendrait à l’image des bêtes. Il serait programmé, en quelque sorte. L’absence du libre arbitre n’est donc pas équivalente à la souveraineté totale de Dieu qui déterminerait les choix humains, mais à une vie inférieure.

Dans le livre cinq, nous trouvons encore le passage suivant où Irénée redit ce qu’il croit au sujet de la liberté humaine :

Si donc la venue du Fils, tout en atteignant pareillement tous les hommes, est cependant propre à opérer un jugement et à séparer les croyants d’avec les incrédules — car c’est de leur propre mouvement que les croyants font sa volonté, comme c’est aussi de leur propre mouvement que les incrédules ne reçoivent pas son enseignement —, il est clair que son Père aussi a créé pareillement tous les hommes possédant chacun sa propre capacité de décision et son libre arbitre, mais qu’il n’en veille et n’en pourvoit pas moins à toutes choses, « faisant lever son soleil sur les méchants et sur les bons, et pleuvoir sur les justes et sur les injustes ». (Livre 5, 3, 1)

La fin de cette citation ne veut pas dire que Dieu agit en fait « par derrière », mais que cette liberté ne s’exerce pas pour autant dans un vide : Dieu agit sur les circonstances qui influencent les hommes. Mais cela n’annule pas cette liberté.

Irénée n’écrit pas un traité sur la question. Sa préoccupation est ailleurs. Mais « en passant », il montre comment était comprise la liberté humaine en son temps. Il ne faut pas non plus oublier le lien étroit qui le relie, via des hommes comme Polycarpe de Smyrne, aux apôtres.

Un autre témoin de cette même époque est Clément d’Alexandrie (c. 150-215). Il écrit :

Mais nous qui, grâce au témoignage des saintes Écritures, sommes convaincus que Dieu a communiqué à l’homme la libre et souveraine faculté de choisir ou de rejeter, appuyons-nous sur la foi avec la confiance d’un jugement inébranlable, avec l’ardeur d’un esprit zélé. N’avons-nous pas choisi le Verbe qui est la vie ? En croyant à sa voix nous avons cru en Dieu ; en effet, qui croit au Verbe connaît la vérité. (Clément d’Alexandrie, Stromata II, 4)

Je pourrais ajouter cette citation de Cyprien de Carthage (c. 200-258) :

Il dépend de notre libre arbitre de croire ou de ne pas croire. Au Deutéronome : « J'ai mis devant vous la vie et la mort, le bien et le mal; choisissez donc la vie, afin que vous viviez. » (Dt 30:19) ... (Les témoignages contre les Juifs, livre 3, 52)

Bien plus tard, vers la fin du quatrième siècle, c’est toujours essentiellement de la même façon que réagit un Jean Chrysostome, évêque de Constantinople :

Certainement tout au monde est soumis à la divine puissance, mais de telle sorte que, notre libre arbitre n’en est aucunement blessé. — Mais alors, si tout dépend de Dieu, direz-vous, pourquoi nous attribue-t-il la faute ? — Aussi bien ai-je dit : De telle sorte cependant que notre libre arbitre n’en est point blessé. L’œuvre dépend donc à la fois et de son pouvoir et de notre pouvoir. Il faut, en effet, que nous choisissions d’abord le bien, et après notre choix fait, Dieu apporte son concours. Il ne prévient pas nos volontés, pour ne pas anéantir notre liberté. Mais quand nous avons choisi, aussitôt il nous apporte un secours abondant. (Jean Chrysostome (347-407), Homélie 12.3 sur Hébreux)

Il y a là une distinction importante à faire : Dieu n’anéantit pas notre liberté de choix, mais nous rend dépendant de son secours. Il donne le pouvoir, sans lequel le salut serait hors d'atteinte pour tout homme.


Source : EGBERTS, Egbert. Une tulipe peu ordinaire : le calvinisme en question. Olonzac : Éditions l’Oasis, 2016, p. 7-13.

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