Les erreurs de la théologie évangélique scolastique

Dieu Homme

Depuis longtemps déjà, je suis très étonné par le décalage qu'il existe entre la théologie évangélique scolastique et celle des évangéliques laïcs même pieux et instruits. Qu'est-ce que j'entends par « théologie évangélique scolastique » ? Je ne connais pas de meilleur terme pour désigner la théologie « officielle », considérée comme évidente et désignée comme « orthodoxie » par de nombreux théologiens évangéliques conservateurs [NDLR : le plus souvent calvinistes]. Lorsque j'étais au séminaire biblique, nous devions lire la théologie systématique du baptiste calviniste Augustus Hopkins Strong ainsi que celle du théologien réformé Louis Berkhof (à ne pas confondre avec le théologien réformé révisionniste Hendrikus Berkhof). Ce sont des parfaits exemples de ce que j'entends par « théologie évangélique scolastique ». Il existe, bien entendu, des travaux similaires chez les arminiens-wesleyens, bien que d’après moi ils ne soient pas en si grand nombre.

Bien que Strong et Berkhof ne soient plus de ce monde depuis longtemps, leurs influences perdurent. La plupart des théologies systématiques évangéliques populaires à notre époque ne sont guère plus que des mises à jour de celles de Strong et Berkhof, ou pourrait-on aussi dire, celles de Hodge et Warfield qui ont influencé Berkhof. Si l’on remonte un peu dans le temps, nous pouvons découvrir que ce que j'appelle la « théologie évangélique scolastique » dérive de l'orthodoxie scolastique protestante et est fortement influencée par celle-ci. L’orthodoxie scolastique protestante est un sujet technique connu par peu de monde excepté les théologiens historiques. Le meilleur exemple de ce sujet se trouve certainement dans l'œuvre de Francis Turretin (mort en 1687). Son Institutio Theologiae Elencticae était une lecture obligatoire pour les étudiants du séminaire théologique de Princeton jusqu'à ce que la théologie systématique de Charles Hodge la remplace à la fin du XIXe siècle. L’Insitutio de Turretin est un des ouvrages les plus influents de la scolastique protestante surtout réformée.

Lorsque je lis Hodge, Strong, Berkhof et leurs successeurs contemporains, soit les théologiens évangéliques conservateurs, je constate toujours avec stupéfaction que personne ne peut entrapercevoir à travers la lecture de la Bible ce que ces théologiens prônent comme étant l'« orthodoxie », et cela tout particulièrement en ce qui concerne la doctrine sur Dieu. Bien entendu, il existe certaines nuances parmi eux. Cependant, la plupart d’entre eux articulent, défendent et promeuvent comme « orthodoxie biblique » ce qui est, à mon avis, une version légèrement christianisée de la théologie philosophique grecque. Cette démarche s'est enclenchée avec la seconde génération d’apologètes chrétiens Justin Martyr et Athénagoras et les pères de l'église d'Alexandrie, Clément d'Alexandrie et Origène. Même Athanase et les Cappadociens étaient influencés par cette démarche. Bien qu'ils aient travaillé à la christianisation de la théologie philosophique grecque, je ne pense pas qu'ils y soient entièrement parvenus.

Quel laïc chrétien lambda, à la simple lecture de sa Bible et sans l'aide des théologies systématiques évangéliques conservatrices, arriverait un jour à professer les doctrines de la simplicité, de l’immuabilité ou de l'impassibilité de Dieu telles qu'elles sont articulées par ces théologiens ? La Confession de Westminster décrit Dieu comme étant « sans corps ni parties ni passions »;  sans corps, d'accord, mais sans parties ni passions ? Le lecteur moyen, en lisant Osée, par exemple, y trouvera l'image d'un Dieu passionné. Si « parties » n'est certes pas le meilleur terme pour désigner les personnes de la Trinité, néanmoins une personne lambda lisant la Bible considérera probablement Dieu comme un être complexe et dynamique et non pas comme une « substance simple ».

Considérons la doctrine de l'« aséité » de Dieu. Selon la scolastique protestante et catholique, ainsi qu’une grande partie de la théologie évangélique conservatrice, Dieu ne peut être affecté par rien en dehors de Lui. Il est « actualité pure sans potentialité ». Qui pourrait le deviner rien qu'en lisant la Bible ? Je ne le devinerais pas. Et pourtant, cette position est présentée par de nombreux évangéliques conservateurs comme une doctrine orthodoxe qui ne doit en aucun cas être remise en question. La remettre en question reviendrait à déshonorer Dieu et porter atteinte à sa gloire !

Je préfère de loin le « personnalisme biblique », terme que j'emprunte à Emil Brunner. Je ne rejoins pas Brunner sur toute la ligne, mais il a eu raison de ramener la doctrine de Dieu à la Bible en la dépouillant du théisme philosophique, en particulier des attributs dérivés de l'idée grecque de la perfection. Le Dieu de la Bible est profondément personnel, relationnel, interactif, émotionnel, voire réactionnel. Ou alors devrions-nous rejeter Osée du canon biblique ?

Oh, je me souviens très bien de la réponse du séminaire biblique à ce sujet : c'est de l'« anthropomorphisme ». Il y a de l'anthropomorphisme dans la Bible, c'est à dire que Dieu n'a pas littéralement de mains ou des yeux comme nous en avons, excepté lors de l'incarnation. Néanmoins, tenter d'expliquer les émotions de Dieu mentionnées dans Osée, ou d'autres passages bibliques, comme le fait du seul anthropomorphisme, c'est s'engager sur la voie de la dépersonnalisation de Dieu. L’aboutissement de cette démarche est le « fondement de l'être » de Tillich. Bien sûr, les évangéliques conservateurs n'atteignent jamais ce point. Cependant, ce qu'ils affirment des attributs de Dieu peut parfois rendre le cœur des personnes froid, tant Dieu semble être insensible et non relationnel.

J'ai enseigné la doctrine chrétienne et la théologie systématique pendant trente-deux ans. J'ai pu constater de manière récurrente que lorsque je présente l'enseignement évangélique conservateur habituel des attributs de Dieu, à des étudiants ayant grandi dans des foyers et des églises chrétiennes évangéliques et qui ont une connaissance de la Bible, ils en viennent à me dire « Je n'ai jamais rien entendu de tel » ou à me demander « Où est-ce que cela est mentionné dans la Bible ? » Je suis d'accord avec eux pour dire qu'une grande partie de ces enseignements sont étrangers à la Bible, étrangers à l'expérience chrétienne, et spirituellement mortifères. Comment se comporter face à un Dieu « sans émotions » ?

Il ne fait aucun doute que de nombreux théologiens évangéliques conservateurs et d'autres pensent honorer Dieu en lui faisant des compliments métaphysiques dérivés de la théologie philosophique d'inspiration grecque. Cependant, ce qu'ils font en réalité, c'est éloigner Dieu de l’image transmise par Jésus, qui, lui, pleurait, était sujet à la colère, se réjouissait, etc. La théologie scolastique a tendance à dire que ces émotions n'ont été vécues par le Fils de Dieu que dans et par son humanité, comme si les émotions étaient de facto incompatibles avec la divinité. Il est intéressant de noter que pratiquement tous les théologiens qui dépeignent Dieu comme impassible sont des hommes, et que les hommes sont souvent enclins à considérer les émotions comme féminines et donc impropres à Dieu. Se pourrait-il que la théologie scolastique traditionnelle, en niant que le Dieu de la Bible puisse avoir des émotions, démontre qu’elle est influencée par cette tendance masculine de rejet de toutes formes d’émotions, et plus particulièrement celles associées à la tendresse ?

C'est là que la théologie narrative peut être utile. Notre doctrine de Dieu ne devrait pas être dérivée de présuppositions philosophiques sur ce qui est approprié ou non pour le divin. Elle devrait être principalement dérivée de la narration biblique de Dieu. Elle devrait donc partir de Jésus-Christ, comme étant la révélation la plus complète de la personne et du caractère de Dieu, pour nous amener à la révélation du Dieu de la Bible qui a osé s'ouvrir à la douleur et à la paix, à la tristesse et à la joie, face au monde qu’il a créé. Cela fut possible car les sentiments et les émotions font partie de l'être personnel et que Dieu est l’être personnel de toute éternité. Alors que la théologie scolastique tend à dépeindre l'image de Dieu comme apathique, sa raison écrasant constamment ses émotions, en réalité ressentir des sentiments émotionnels appropriés est une vertu portée par l'être à l'image de Dieu.


Article original : OLSON, Roger E.. Intuitive Evangelical Theology versus Scholastic Evangelical Theology: “Classical Christian Theism” as Case Study. In : Roger E. Olson: My Evangelical, Arminian Theological Musings [en ligne]. Patheos, 2014-08-15 [consulté le 2020-06-20]. Disponible à l’adresse : https://www.patheos.com/blogs/rogereolson/2014/08/intuitive-evangelical-theology-versus-scholastic-evangelical-theology-classical-christian-theism-as-case-study/

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