La pensée des pères de l'Église concernant l'apostasie

Irenee


[NDLR : Cet article a pour but de montrer qu'avant Augustin les pères de l'Église ne semblaient pas croire en la persévérance inconditionnelle des vrais chrétiens. Il est à noter que nous ne sommes pas nécessairement en plein accord avec la théologie des écrivains cités, leurs citations, ni leurs ouvrages.]

Pour rédiger cet article, j'ai tout d'abord commencé par lire l'ouvrage de référence A Dictionary of Early Christian Beliefs: A Reference Guide to More Than 700 Topics Discussed by the Early Church Fathers[1]Peabody: Hendrickson Publishers, 1998.

Le spécialiste du christianisme patristique David Bercot est l'éditeur de cet ouvrage. Sous le thème « Salut », il existe plusieurs sous-sections dont la sixième est « Ceux qui sont sauvés peuvent-ils se perdre ? ». Les passages bibliques suivants y sont cités :

[...] L’Éternel est avec vous quand vous êtes avec lui ; si vous le cherchez, vous le trouverez ; mais si vous l’abandonnez, il vous abandonnera. (2 Chroniques 15:2)

[...] La justice du juste ne le sauvera pas au jour de sa transgression. [...] (Ézéchiel 33: 12)

Vous serez haïs de tous, à cause de mon nom ; mais celui qui persévérera jusqu’à la fin sera sauvé. (Matthieu 10:22)

Jésus lui répondit : Quiconque met la main à la charrue, et regarde en arrière, n’est pas propre au royaume de Dieu. (Luc 9:62)

si nous persévérons, nous régnerons aussi avec lui ; si nous le renions, lui aussi nous reniera ; (2 Timothée 2:12)

Car, si nous péchons volontairement après avoir reçu la connaissance de la vérité, il ne reste plus de sacrifice pour les péchés, (Hébreux 10:26)

En effet, si après s’être retirés des souillures du monde, par la connaissance du Seigneur et Sauveur Jésus-Christ, ils s’y engagent de nouveau et sont vaincus, leur dernière condition est pire que la première. Car mieux valait pour eux n’avoir pas connu la voie de la justice, que de l’avoir connue et de se détourner du saint commandement qui leur avait été donné. (2 Pierre 2:20-21)

Voir aussi Matthieu 24:13 ; Luc 17:31-32 ; Jean 8:31-32 ; Jean 15:1-2 ; Jean 15:6 ; Galates 6:9 ; Jacques 1:12 ; Hébreux 6:4-6 ; Hébreux 10:36.

Le Dictionary of Early Christian Beliefs fournit également 61 citations des Pères de l'Église primitive[2]Voir p. 586-591.. J'ai voulu éviter d'utiliser cette ressource « comme une simple base de données de textes preuve »[3]C'est l'une des trois erreurs d'usages que Bercot demande aux lecteurs d'éviter. Voir Dictionary of Early Christian Beliefs, Préface, p. xii.. J'ai donc fait l'effort de me référer personnellement à ces écrits afin de prendre connaissance du contexte de chaque citation. Cela signifie que j'ai lu plusieurs chapitres précédant et suivant chacune des citations. Dans plusieurs cas, j'ai estimé qu'il était nécessaire de lire la totalité de la lettre d'où provenait la citation[4]Je l'ai fait pour L'épître de Barnabas, la Didachè, 1 Clément, 2 Clément, L'épître de Polycarpe aux Philippiens, toutes les épîtres d'Ignace (Éphésiens, Magnésiens, Tralliens, Romains, Philadelphiens, Smyrniens, Polycarpe, y compris Le martyre d'Ignace), Traité de la prescription contre les hérétiques [NDT : pseudo-Tertullien] et Le scorpiâque de Tertullien..

Je me suis ensuite référé à l'ouvrage Apostasy and Perseverance in Church History de B. J. Oropeza.[5]OROPEZA, B. J.. Apostasy and Perseverance in Church History. In : Paul and Apostasy: Eschatology, Perseverance, and Falling Away in the Corinthian Congregation. Tübingen : Mohr-Siebeck, 2000, p. 1-34.[6]Les calvinistes traditionnels Thomas R. Schreiner et Ardel B. Caneday recommandent aux lecteurs de lire « l'excellent historique de l'interprétation par Oropeza en matière de persévérance et d'apostasie ». The Race Set Before Us: A Biblical Theology of Perseverance and Assurance. Downers Grove : InterVarsity Press, 2001, p. 10, n. 2.. De la même manière, j'ai considéré chacune des citations et références dans leur contexte[7]Bien entendu, certains contenus se retrouvaient chez Oropeza et chez Bercot..

Enfin, j'ai classé l'ensemble des diverses citations sous « trois dangers fondamentaux qui menaçaient les premières communautés chrétiennes[8]OROPEZA, B. J.. Apostasy and Perseverance in Church History. In : Paul and Apostasy: Eschatology, Perseverance, and Falling Away in the Corinthian Congregation. Tübingen : Mohr-Siebeck, 2000, p. 2, n. 8. « Les spécialistes reconnaissent habituellement ces thèmes dans leurs écrits respectifs ». » :

  • Les tentations : les chrétiens étaient tentés de se livrer à divers vices qui faisaient partie de leur vie avant de devenir chrétiens (idolâtrie, immoralité sexuelle, convoitise, etc.).
  • Les tromperies : les chrétiens ont rencontré diverses hérésies et faux enseignements, diffusés par de faux docteurs et prophètes, qui menaçaient de les séduire et de les détourner de leur pure dévotion à Christ.
  • Les persécutions : les chrétiens étaient persécutés pour leur allégeance à Christ. De nombreux chrétiens ont été menacés d'une mort certaine s'ils ne reniaient pas Christ.

[...] Bercot présente les Pères mentionnés dans cet article de la manière suivante[9]Dictionary of Early Christian Beliefs, Who’s Who in the Ante-Nicene Fathers, p. xv-xx..

Barnabé, épître de (c. 70-100) [NDT: 70-132 selon les sources]. Une œuvre anonyme largement diffusée parmi les premiers chrétiens. De nombreux chrétiens de cette époque pensaient que cet ouvrage avait été écrit par Barnabé, le compagnon d'œuvre bien connu de l'apôtre Paul. Certains écrivains, comme Clément d'Alexandrie, la considéraient même comme faisant partie de l'Écriture. Elle est incluse dans le manuscrit ancien du Codex Sinaiticus, qui contient une grande partie du Nouveau Testament moderne. La plupart des érudits de notre époque doutent du fait que cette épitre ait réellement été écrite par le Barnabé historique.

Clément de Rome (1er siècle). Évêque de l'église de Rome ; il était peut être le compagnon d'œuvre de Pierre et de Paul (Phil. 4:3). Il écrivit une lettre à l'église de Corinthe (vers 95), au nom de l'église de Rome, dans le but de soutenir les dirigeants de l'église ayant été évincés par une faction minoritaire. L'œuvre désignée comme Second Clément a été temporairement attribuée à tort à Clément de Rome. Cependant, il s'agit en fait d'un premier sermon ou d'une homélie dont la paternité est inconnue.

Clément d'Alexandrie (vers 150-215). Enseignant et érudit chrétien d'Alexandrie en Égypte. Il était responsable de l'école catéchétique. Origène était l'un de ses élèves.

Cyprien (mort en 258). Évêque de l'église de Carthage en Afrique du Nord, pendant une période de persécution féroce. Il devait régulièrement travailler de manière clandestine. Il finit par être capturé et exécuté par les Romains. Nous possédons encore une vaste collection de lettres écrites par et pour Cyprien, ainsi que divers traités dont il est l'auteur. Ces travaux donnent un aperçu formidable de la structure de l'église au milieu du IIIe siècle.

Eusèbe (270-340). Évêque de l’église de Césarée à l’époque du règne de Constantin. Son ouvrage Histoire ecclésiastique est la source principale dont nous disposons concernant l'histoire de l'église du premier siècle à l'époque de l'empereur Constantin.

Hermas (1er ou 2e siècle). Auteur d'un ouvrage allégorique intitulé Pasteur d'Hermas qui a été largement lu et tenu en grande estime par de nombreuses églises chrétiennes primitives. Origène croyait que l'auteur était la personne mentionnée par Paul dans Romains 16:14. Le Fragment de Muratori affirme qu'il était le frère de Pie, évêque de Rome du IIe siècle.

Ignace (vers 35-107). Évêque de l'église d'Antioche et disciple personnel d'un ou plusieurs apôtres. Il a été exécuté à Rome c. 107. Lorsqu'il était en route pour Rome en tant que prisonnier, Ignace écrivit une lettre à plusieurs églises. Ces lettres donnent un aperçu considérable de la structure et des croyances des églises d'Asie Mineure à la fin de l'âge apostolique.

Irénée (vers 130-200). Évêque de l'église de Lyon (dans la France moderne), il était originaire de Smyrne. En 190, Irénée écrivit à Victor, évêque de Rome, plaidant pour la tolérance en faveur des chrétiens d'Asie Mineure qui célébraient Pâques un jour différent de celui de Rome.

Justin Martyr (vers 100-165). Philosophe qui s'est converti au christianisme. Il est devenu un évangéliste et un apologiste infatigable. Justin a écrit plus sur le christianisme que toute autre personne auparavant. Il passa les dernières années de sa vie à Rome, où il fut exécuté comme martyr (vers 165).

Lactance (vers 250-325). Éminent professeur romain de rhétorique qui se convertit par la suite au christianisme. Dans son vieil âge, il fut convoqué par l’empereur Constantin en Gaule (France) pour enseigner Crispus, le fils de Constantin.

Polycarpe (c. 69-156). Fidèle évêque de l'église de Smyrne, ami d'Ignace et disciple de l'apôtre Jean. Il a été arrêté dans sa vieillesse et fut brûlé à mort.

Tertullien (vers 160-230). Écrivain chrétien zélé de Carthage, en Afrique du Nord. Peut-être était-il un prêtre ordonné. Il a écrit de nombreuses apologies, des ouvrages contre les hérétiques et des exhortations à d'autres chrétiens (presque toujours en latin). Vers le début du IIIe siècle, il passa sous l'influence de la secte montaniste. Vers 211, il semble avoir quitté l'église pour rejoindre une congrégation montaniste, bien que ce ne soit pas certain.

Tentations : éviter les vices et pratiquer les vertus

Clément de Rome (env. 96) écrivit à la congrégation corinthienne dont l'unité était menacée par le fait que « quelques personnes téméraires et confiantes » suscitèrent des séditions honteuses et détestables à l'encontre de dirigeants établis de la congrégation (1 Clément 1). Cette rivalité et jalousie ont eu raison de la justice et la paix existant jusqu'alors au sein de cette communauté (Clément 3). L’auteur déplore que :

« [...] chacun a délaissé la crainte de Dieu, obscurci le regard de la foi ; personne ne marche plus dans les commandements de Dieu, personne ne mène une vie digne du Christ, mais chacun marche selon les désirs de son cœur pervers, nourrissant en lui la jalousie ennemie de toute justice et de toute piété, par laquelle « la mort est entrée dans le monde ». (1 Clément 3)

L’histoire ayant démontré que de nombreux maux découlaient de l’envie et de la jalousie (1 Clément 4-6), les Corinthiens sont exhortés à se repentir (1 Clément 7-8), à obéir à la « glorieuse volonté » de Dieu et à « abandonner les vaines préoccupations et la jalousie qui mène à la mort » (1 Clément 9:1). En outre, ils doivent avoir « des sentiments humbles, [rejeter] toute jactance, tout orgueil, tout excès, tout emportement » (1 Clément 13), et se « montrer obéissants à Dieu, plutôt que de [se] laisser entraîner dans l'arrogance et l'orgueil par les instigateurs d'une odieuse rivalité. « (1 Clément 14). Il avertit alors : « Car ce n'est pas à un dommage quelconque, mais à un grave danger que nous nous exposons en nous livrant témérairement à la volonté de ces hommes qui ne visent qu'à la discorde et à la sédition, et cherchent à nous rendre étrangers au bien. » (Clément 14 ; cf. 47). Clément demande à ses lecteurs de s’attacher « à ceux qui donnent l'exemple de la paix, en toute sainteté, » (1 Clément 15), et de suivre l’humilité et la soumission que le Christ et d’autres saints ont exercées (1 Clément 16-19), qui apporte la paix et l’harmonie avec les autres (1 Clément 19-20). Clément donne ensuite ces exhortations et avertissements :

« Prenez garde, bien-aimés, que ces nombreux bienfaits ne tournent à notre condamnation, si nous n'adoptons pas une conduite digne de Dieu, en faisant toujours ce qui lui plaît et ce qui lui est agréable, dans la concorde. » (1 Clément 21:1)

« Puisque tout est vu, tout est entendu par Dieu, craignons-le, et abandonnons le désir impur des actions mauvaises, afin que sa miséricorde nous garde des jugements à venir. Où fuir, en effet, sa main puissante ? Quel monde accueillera un déserteur de Dieu ? » (1 Clément 28:1-2)

Clément parle de « biens promis » (1 Clément 35:1) qui sont :

« Vie dans l'immortalité, splendeur dans la justice, vérité dans la confiance parfaite, foi en l'assurance, maîtrise de soi dans la sainteté ! » (Clément 35:2)

« Luttons donc pour obtenir d'être au nombre de ceux qui l'attendent, afin d'avoir part aux biens promis. Et comment y parvenir, bien-aimés ? En attachant à Dieu notre âme de toute notre foi, en recherchant ce qui lui plaît, ce qui lui est agréable, en accomplissant ce qui convient à sa sainte volonté, en suivant la voie de la vérité, en rejetant toute injustice, toute méchanceté, l'ambition, les querelles, la malignité et les ruses, les murmures et les médisances, la haine de Dieu, l'orgueil et la jactance, la vanité, et la porte close aux étrangers. Car ceux qui accomplissent ces choses sont haïs de Dieu, et non seulement ceux qui les accomplissent, mais encore ceux qui les approuvent. » (1 Clément 35:4-6)

« Souvenez-vous des paroles de Jésus, Notre Seigneur : « Malheur à cet homme ! Mieux vaudrait pour lui n'être pas né que de scandaliser un seul de mes élus ! Mieux vaudrait pour lui se voir passer autour du cou une pierre à moudre et être précipité dans la mer que de pervertir un seul de mes élus » (Mt 26, 24 ; Lc 17, 2). Or, votre schisme en a perverti beaucoup, il en a jeté beaucoup dans le découragement, beaucoup dans le doute, nous tous dans la tristesse ! Et votre querelle se prolonge ! » (1 Clément 46:6-9)

« Vous donc qui êtes à l'origine des dissensions, soumettez-vous aux presbytres [anciens], laissez-vous corriger afin de vous repentir et de ployer les genoux de votre cœur. Apprenez à obéir, laissant là votre arrogance et la trop brillante audace de votre langue. Mieux vaut, en effet, pour vous, être petits, mais comptés dans le troupeau du Christ que d'être estimés très haut et de vous voir exclus de l'espérance que nous avons en lui. » (1 Clément 57:1-2)[10]Clément met beaucoup d'emphase sur les œuvres de justice : éviter le péché et poursuivre la sainteté. Cependant, il convient de garder à l'esprit qu'il dit : « Et nous aussi [comme Abraham, Isaac et Jacob] [...] ne sommes pas justifiés par nous-mêmes, ni par notre propre sagesse, notre propre compréhension, ou notre divinité, ou les œuvres que nous avons accomplies dans la sainteté de cœur ; mais par cette foi par laquelle, dès le début, Dieu Tout-Puissant a justifié tous les hommes. » (1 Clement 32).

Tout comme Clément, Ignace d’Antioche (c. 107) met en garde les croyants concernant le danger de suivre une personne schismatique :

Éloignez-vous de ces herbes vénéneuses ; ce n’est pas Dieu qui les cultive, et certes il ne les a pas semées. Grâce à Dieu, je n’ai point trouvé de divisions chez vous, mais peut-être quelques abus à réformer. Quand on est à Dieu et à Jésus-Christ, on est par là même à l’évêque. Ceux que le repentir fera rentrer dans l’unité de l’Église seront encore à Dieu et puiseront en Jésus-Christ une nouvelle vie. Ne vous y trompez pas, mes frères, se déclarer pour ceux qui font schisme, c’est renoncer à l’héritage céleste. (Épître aux Philadelphiens 3)

L'auteur de l'épître de Barnabé (vers 100) avertit et prévient ses lecteurs des dangers à venir :

« Puis donc que les jours sont mauvais et que l’actif ennemi possède la puissance, nous devons être attentifs à nous-mêmes et rechercher soigneusement les volontés du Seigneur. Or notre foi a pour aides la crainte et la patience ; nos alliés sont la longanimité et la maîtrise de nous-mêmes [...] Nous devons donc, mes frères, donner un soin minutieux à notre salut, de peur que le Malin n’insinue furtivement l’erreur en nous et comme avec une fronde ne nous lance loin de notre vie (du salut)[11]B. J. Oropeza indique que ce passage fait référence aux « chrétiens insouciants » qui renoncent à leur « vie salvifique » (Paul and Apostasy, p. 203).. » (Epitre de Barnabé 2:1–2, 10)

« [...] Fuyons absolument les œuvres iniques de peur qu’elles ne se saisissent de nous ; haïssons l’erreur du temps présent afin d’être aimés (sauvés) dans le temps à venir. Ne donnons point à nos âmes congé de courir en compagnie de pécheurs et de méchants de peur de devenir semblables à eux[12]Si des croyants deviennent des pécheurs méchants, ils doivent, dans la pensée de l'auteur, partager le même sort, soit « la mort éternelle avec des punitions » (Épître de Barnabé 20:1).. » (Épître de Barnabé 4:1–2)

« [...] Prêtons donc attention aux derniers jours, car tout le temps de notre vie et de notre foi ne nous servira de rien si, maintenant dans le temps d’iniquité et au milieu des scandales à venir, nous ne résistons pas comme il convient à des fils de Dieu. De peur que le Noir ne se glisse furtivement chez nous, fuyons toute vanité, haïssons à fond les œuvres de la mauvaise voie [...] » (Épître de Barnabé 4:9-10)

« [...] Le Seigneur jugera le monde « sans acception de personne ». Chacun recevra selon ses œuvres : l’homme de bien sera précédé de sa justice, le méchant aura devant lui le salaire de son iniquité. Ne nous abandonnons jamais au repos sous prétexte que nous sommes appelés, au risque de nous endormir dans nos péchés et de voir le mauvais prince prendre autorité sur nous et nous repousser du royaume du Seigneur. » (Épître de Barnabé 4:12-13)

Dans les derniers chapitres de l'Épitre de Barnabé (18-21), l'auteur présente aux chrétiens deux chemins qu'il illustre à travers une métaphore sur la lumière et les ténèbres (en correspondance à l'abstention ou la pratique de vices)[13]Paul and Apostasy, p. 3.. Celui qui marche dans la lumière « sera glorifié dans le royaume de Dieu » (Épître de Barnabé 21:1) et sera « [trouvé] (digne) au jour du jugement. » (Épître de Barnabé 21:6). Tandis que ceux qui marchent dans les ténèbres, connaîtront « le chemin de la mort et du châtiment éternels » (Épître de Barnabé 20:1) et seront « détruits par leurs œuvres » (Épître de Barnabé 21:1).

« La Didachè (c. 100) distingue également deux chemins : le chemin de Vie ou de Mort. Le chemin de Vie est associé à l'amour de Dieu et de son prochain. Il s’agit de s’abstenir des vices mentionnés dans les Dix Commandements ou liés aux convoitises de la chair, la sorcellerie et l’idolâtrie (y compris la viande sacrifiée aux idoles). Le chemin de Mort est associé à la pratique de ces vices (Didachè 1-6)[14]Paul and Apostasy, p. 3.. »

Dans l'épître aux Philippiens de Polycarpe (IIe siècle), le vice de la convoitise est perçue comme un danger critique[15]Paul and Apostasy, p. 4.. Il est ainsi conseillé aux presbytres (anciens) de « se [tenir] éloignés de toute cupidité » (Philippiens 6). Polycarpe exprime son chagrin devant un ancien presbytre, Valens, et son épouse, qui auraient apparemment commis un acte de convoitise. Il espère que le Seigneur leur accordera la repentance[16]Paul and Apostasy, p. 4.. Il enjoint ses lecteurs de « s'abstenir de l'avarice » et de « tout mal » et poursuit par cet avertissement : « Si quelqu'un ne s'abstient pas de l'avarice, il se laissera souiller par l'idolâtrie, et sera compté parmi les païens » (Philippiens 11). Polycarpe demande aux croyants de « marcher d'une façon digne de son commandement et de sa gloire. De même les diacres doivent être sans reproche devant sa justice car ils sont serviteurs de Dieu et du Christ, et non des hommes. Point de calomnie, de duplicité, de cupidité, qu'ils soient chastes en tout, compatissants, zélés, marchant selon la vérité du Seigneur » (Philippiens 5). Enfin, il ajoute :

« [...] si nous lui sommes agréables dans le temps présent, nous obtiendrons aussi le temps à venir, puisqu'il nous a promis de nous réveiller d'entre les morts, et que, si notre conduite est digne de lui, nous régnerons aussi avec lui, si du moins nous croyons. De même, que les jeunes gens aussi soient irréprochables en tout, veillant avant tout à la pureté, refrénant tout le mal qui est en eux. Il est bon, en effet, de retrancher les désirs de ce monde, car tous les désirs guerroient contre l'esprit, et ni les fornicateurs, ni les efféminés, ni les infâmes, n'hériteront du royaume de Dieu, ni ceux qui font le mal. C'est pourquoi ils doivent s'abstenir de tout cela, et être soumis aux presbytres et aux diacres comme à Dieu et au Christ. » (Philippiens 5)

Dans un ancien sermon (c. 150), l'auteur de la Seconde épître de Clément exhorte son auditoire à rechercher la justice et à s'abstenir de tout vice :

Alors, ne l'appelons pas seulement Seigneur, car cela ne nous sauvera pas. Car il dit : « Tous ceux qui me diront Seigneur, Seigneur ne seront pas sauvés, mais celui qui pratique la justice. » C'est pourquoi, frères, confessons-le par nos œuvres, en nous aimant les uns les autres, en ne commettant pas l'adultère, en ne disant pas du mal l'un pour l'autre, ou en nourrissant l'envie ; mais en étant continent, compatissant et bon. Nous devons aussi sympathiser les uns avec les autres et ne pas être avares. Par de telles œuvres, confessons-le, et non par celles qui leur sont opposées. Et il ne convient pas de craindre les hommes, mais plutôt Dieu. Pour cette raison, si nous devions faire de telles choses [méchantes], le Seigneur a dit : « Même si vous étiez rassemblés devant moi dans mon sein, cependant, si vous ne respectiez pas mes commandements, je vous chasserais, et je vous dirais : éloignez-vous de moi ; je ne sais pas d'où vous êtes, ouvriers d'iniquité. » (2 Clément 4)

L'auteur appelle en outre ses lecteurs à « faire la volonté de celui qui nous a appelés » (2 Clément 5) et à considérer :

« [...] que le séjour dans la chair dans ce monde n'est que bref et transitoire, mais la promesse de Christ est grande et merveilleuse, même pour le reste du royaume à venir et pour la vie éternelle. Par quelle ligne de conduite atteindrons-nous ces choses, sinon en menant une vie sainte et juste, en considérant que ces choses du monde ne nous appartiennent pas et en n'en faisant pas l'objet de nos désirs ? Car si nous désirons les posséder, nous nous écartons du chemin de la justice. « (2 Clément 5)

L’écrivain poursuit en affirmant que le monde actuel (qui préconise « l'adultère et la corruption, l'avarice et la tromperie ») est un ennemi du monde à venir (qui « fait ses adieux à ces choses ») et que nous ne pouvons donc pas « être les amis des deux » (2 Clément 6). Donc,

Estimons qu'il vaut mieux haïr les choses présentes, car elles sont insignifiantes, transitoires et corruptibles ; et aimer ceux qui sont à venir comme bons et incorruptibles. Car si nous faisons la volonté de Christ, nous trouverons du repos ; sinon, rien ne nous délivrera du châtiment éternel si nous désobéissons à ses commandements. [...] Comment pouvons-nous espérer entrer dans la résidence royale de Dieu si nous ne gardons pas notre baptême saint et sans tache ? Ou qui sera notre avocat, à moins que nous ne soyons trouvés possesseurs d'œuvres de sainteté et de justice ? (2 Clément 6)

Pendant que nous sommes dans ce monde, repentons-nous de tout notre cœur des mauvaises actions que nous avons faites dans la chair, afin que nous puissions être sauvés par le Seigneur, pendant que nous avons encore une occasion de nous repentir. Car après avoir quitté le monde, plus aucun pouvoir de confession ou de repentance ne nous appartiendra. C'est pourquoi, frères, en faisant la volonté du Père, en sanctifiant la chair et en observant les commandements du Seigneur, nous obtiendrons la vie éternelle. (2 Clément 8)

Oropeza écrit :

Si l'avertissement contre les vices et l'appel à la repentance marquent une facette de l'apostasie dans les écrits patristiques de la fin du premier et du début du deuxième siècle, le Pasteur d'Hermas incarne cet aspect. Ceux qui ont péché gravement et commis l'apostasie sont appelés à la repentance. La chute et le repentir sont décrits de manière complexe, ce qui vient peut-être confirmer la nature multiforme des premiers discours chrétiens sur la question. Contrairement à l’Épître aux Hébreux, qui semble enseigner que les chrétiens baptisés n’ont pas de seconde chance dès lors qu’ils ont apostasiés (cf. Hébreux 6:4–6 ; Hébreux 10:26-31), le Pasteur d'Hermas affirme que les apostats peuvent toujours recevoir le pardon tant qu'il reste le moindre intervalle de temps avant leur dernier souffle de vie sur terre. Le refus de répondre à cette offre entraînera une condamnation définitive. Ceux qui ont renié le Seigneur dans le passé ont une seconde chance, mais ceux qui le renient dans la tribulation à venir seront rejetés « de la vie » (Le Pasteur d'Hermas. Vision 2, chap. 2)

Dans la vision de la tour en construction (l'Église), de nombreuses pierres (croyants) sont rassemblées pour la construction. Parmi ceux qui sont rejetés figurent ceux qui ne sont pas de véritables chrétiens ; ils ont reçu leur foi par hypocrisie. D'autres ne restent pas dans la vérité et ceux qui s'égarent sont finalement brûlés au feu (Le Pasteur d'Hermas. Vision 3, chap. 6-7). Certains sont des novices qui se détournent avant d'être baptisés, et d'autres encore tombent à cause de difficultés, égarés par leurs richesses. Ils peuvent toutefois devenir des pierres utiles s’ils sont séparés de leurs richesses. Les pénitents reçoivent 12 préceptes ; la vie salvifique dépend de leur obéissance (Le Pasteur d'Hermas. Précepte 12, chap. 3-6). Le repentir serait inutile pour le chrétien qui retombe après la restauration (Le Pasteur d'Hermas. Précepte 4, chap. 1:8 ; chap. 3:6)[17]Paul and Apostasy, p. 4–5.

Oropeza ajoute :

Une des paraboles évoque des rameaux ayant des formes et étant dans des états différents pour représenter les différents types de croyants : les trompeurs fidèles, les riches, les irrésolus, ceux qui doutent et les hypocrites. Ceux-ci sont en mesure de se repentir, s'ils ne le font pas, ils perdront la vie éternelle (Le Pasteur d'Hermas. Similitude 8, chap. 6-11). Les apostats et les traîtres qui blasphèment le Seigneur par leurs péchés sont complètement détruits (Le Pasteur d'Hermas. Similitude 8, chap. 6-4). Une autre parabole représente les apostats par des pierres qui sont écartées de la maison de Dieu et remises à des femmes qui représentent 12 vices. Ces pierres sont en mesure de retourner dans la maison de Dieu en suivant des vierges qui représentent 12 vertus. Dans certains cas, des apostats sont devenus pires qu'ils ne l'étaient avant d'avoir cru et subiront la mort éternelle bien qu'ils avaient réellement connu Dieu. Néanmoins, la plupart des personnes, qu'il s'agisse d'apostats ou de ministres déchus, ont la possibilité de se repentir et d'être restaurés (Le Pasteur d'Hermas. Similitude 9, chap. 13-15, 18 et suiv.). Hermas et son auditoire doivent persévérer et pratiquer le repentir s'ils souhaitent participer à la vie (Le Pasteur d'Hermas. Similitude 10, chap. 2-4).[18]Paul and Apostasy, p. 4–5..

Irénée de Lyon (c. 180) relate la manière dont Dieu a agi face aux péchés d'hommes du passé (David et Salomon) :

« Et c'est pour notre instruction [...], d'abord afin que nous sachions qu'il n'y a pour eux et pour nous qu'un seul Dieu, qui n'approuve pas les péchés, même s'ils sont le fait d'hommes illustres, et ensuite afin que nous nous abstenions du mal. Car si les anciens, qui nous ont précédés dans la grâce et pour qui le Fils de Dieu n'avait pas encore souffert, ont encouru de tels reproches pour être tombés dans quelque faute et s'être faits les esclaves de la concupiscence charnelle que ne souffriront pas ceux qui, maintenant, méprisent la venue du Seigneur et se font les esclaves de leurs voluptés ! Pour ceux-là, la mort du Seigneur fut la rémission de leurs péchés ; mais, pour ceux qui pèchent maintenant, « le Christ ne meurt plus, car la mort n'a plus d'empire sur lui » [...] Nous ne devons donc pas nous enorgueillir, dit le presbytre, ni censurer les anciens, mais craindre nous-mêmes que, si, après avoir connu le Christ, nous faisions une chose qui déplaise à Dieu, nous ne puissions plus obtenir le pardon de nos fautes et ne soyons exclus de son royaume. C'est pourquoi Paul a dit : « S'il n'a pas épargné les branches naturelles, il pourrait fort bien ne pas t'épargner non plus, toi qui, n'étant qu'un olivier sauvage, as été enté sur l'olivier franc et rendu participant de sa sève. [Romains 11:21] [...] » (Contre les hérésies, livre 4:3.3)

Irénée poursuit en citant 1 Corinthiens 10:1-12 qui expose le fait qu'Israël soit tombé sous le jugement de Dieu en raison de leur désir porté sur de mauvaises choses. Il commente ce passage :

« [...] et de même que là les injustes, les idolâtres et les fornicateurs perdirent la vie, de même ici le Seigneur déclare que les gens de cette sorte seront envoyés au feu éternel, et l'Apôtre dit : « Ignorez-vous que les injustes n'hériteront pas du royaume de Dieu ? Ne vous y trompez pas : ni les impudiques, ni les idolâtres, ni les adultères, ni les efféminés, ni les infâmes, ni les voleurs, ni les avares, ni les ivrognes, ni les médisants, ni les rapaces n'hériteront du royaume de Dieu » ; et la preuve qu'il ne s'adresse pas aux gens du dehors, mais à nous, de peur que nous ne soyons jetés hors du royaume de Dieu pour avoir agi de la sorte [1 Corinthiens 6:9-10] [...] et l'Apôtre dit encore : « Que nul ne vous abuse par de vaines paroles, car c'est à cause de ces choses que la colère de Dieu vient sur les fils de la désobéissance : n'ayez donc aucune part avec eux » ; [Éphésiens 5:6–7] (Contre les hérésies, livre 4:3.4)

Tromperies : attention aux faux docteurs et aux hérésies

« Les premiers chrétiens croyaient généralement que l'apostasie se produisait par le biais de tromperies instiguées par le diable et que de terribles conséquences attendraient les personnes y cédant[19]Paul and Apostasy, p. 6. ».

Les écrits d'Ignace mettent en garde à plusieurs reprises contre les faux enseignants et contre l'hérésie qu'ils répandent. Dans la lettre aux chrétiens d'Éphèse, Ignace est heureux d'annoncer que « tous vous vivez selon la vérité, et qu'aucune hérésie ne demeure chez vous, mais que vous n'écoutez personne qui vous parle d'autre chose que de Jésus-Christ dans la vérité » (Épître aux Éphésiens 6:2). Il mentionne qu'il y a des faux docteurs qui « ont l'habitude de porter partout le nom de Dieu, mais agissent autrement et de manière indigne de Dieu ; ceux-là, il vous faut les éviter comme des bêtes sauvages. Ce sont des chiens enragés, qui mordent sournoisement. Il faut vous en garder » (Épître aux Éphésiens 7:1).

Les lecteurs sont en outre exhortés : « Que personne donc ne vous trompe » (Épître aux Éphésiens 8:1), et félicités parce que « vous ne les avez pas laissé semer chez vous, vous bouchant les oreilles, pour ne pas recevoir ce qu'ils sèment » (Épître aux Éphésiens 9:1). Ignace donne alors cet avertissement solennel :

Ne vous y trompez pas, « mes frères : ceux qui corrompront les familles n'hériteront pas du Royaume de Dieu » (1 Co 6:9-10). Si donc ceux qui faisaient cela ont été mis à mort, combien plus celui qui corromprait par sa mauvaise doctrine la foi de Dieu, pour laquelle Jésus-Christ a été crucifié ? Celui qui s'est ainsi souillé ira au feu inextinguible et de même celui qui l'écoute. [...] Ne vous laissez donc pas oindre de la mauvaise odeur du prince de ce monde (cf. Jn 12:31 ; Jn 14:30), pour qu'il ne vous emmène pas en captivité loin de la vie qui vous attend. Pourquoi ne devenons-nous pas tous sages, en recevant la connaissance de Dieu, qui est Jésus-Christ ? Pourquoi périr follement, en méconnaissant le don que le Seigneur nous a véritablement envoyé ? (Épître aux Éphésiens 16-17)

Dans l'Épître aux Magnésiens, Ignace avertit ses lecteurs : « ne vous laissez pas séduire par des doctrines étrangères, ni par d’anciennes fables entièrement inutiles. » (Épître aux Magnésiens 8). Plus loin, il écrit :

« je veux seulement, quoique le dernier d’entre vous, vous prémunir contre l’appât trompeur de toute fausse doctrine et rendre votre foi inébranlable sur la naissance, la passion, la résurrection de Jésus-Christ, arrivées sous la préture de Ponce-Pilate, événements qui ne laissent aucun doute, aucune incertitude. Il est notre espérance : puisse aucun de vous n’en être jamais exclu ! » (Épître aux Magnésiens 11).

Dans une autre lettre, Ignace demande à ses lecteurs de :

« [...] ne point chercher d’aliments hors de lui, de vous éloigner de toute plante étrangère, je veux dire l’hérésie. L’hérétique mêle le nom de Jésus-Christ au venin de son erreur, et l’accrédite en la couvrant de ce grand nom, comme ceux qui donnent dans une agréable liqueur un poison mortel ; faute de le savoir, on boit la mort avec un funeste plaisir. Mettez-vous en garde contre ces hommes [...] » (Épître aux Tralliens 6-7)

Il poursuit par cette exhortation :

« Fermez donc vos oreilles, lorsqu’on vous parle sans Jésus-Christ, né de la race de David et du sang de Marie, et véritablement né, puisqu’il a bu et mangé ; véritablement persécuté, véritablement mort sur une croix sous Ponce-Pilate, à la vue du ciel, de la terre et des enfers ; véritablement ressuscité d’entre les morts par la vertu de son père, qui nous ressuscitera nous-mêmes en Jésus-Christ, selon la ressemblance que nous aurons eue avec lui après l’avoir connu par le don de la foi, lui sans qui nous n’avons pas la vraie vie. » (Épître aux Tralliens 9)

« La dernière section de la Didachè fait écho à la tradition synoptique (Matthieu 24:4-13 ; Mt 24:15 ; Mt 24:21-26 ; Marc 13:5 et suiv. ; Luc 21:8 et suiv. ; cf. 2 Thessaloniciens 2:3 et suiv. ; Apocalypse 13:13-14), lorsqu'elle met en garde contre l'apostasie se produisant par le biais de la tromperie des faux prophètes dans les derniers jours »[20]Paul and Apostasy, p. 6. :

« Veillez sur votre vie. Ne laissez ni s’éteindre vos lampes ni se détendre la ceinture de vos reins, mais soyez prêts, car vous ignorez l’heure où notre Seigneur viendra. Assemblez-vous fréquemment pour rechercher ce qui intéresse vos âmes, car tout le temps de votre foi ne vous servira de rien, si au dernier moment vous n’êtes devenus parfaits. Car aux derniers jours, on verra se multiplier les faux prophètes et les corrupteurs, les brebis se changer en loups et l’amour en haine. Avec les progrès de l’iniquité, les hommes se haïront, se poursuivront, se trahiront les uns les autres ; et alors paraîtra le Séducteur du monde, se donnant pour Fils de Dieu ; il fera des signes et des prodiges, la terre sera livrée entre ses mains, et il commettra des iniquités telles qu’il n’en fut jamais commis depuis le commencement des siècles. Alors la création des hommes entrera dans le feu de l’épreuve et beaucoup se scandaliseront et périront ; mais ceux qui auront persévéré dans leur foi seront sauvés par Celui-là même qui aura été un objet de malédiction. » (Didachè 16)

Tertullien [NDT : pseudo-Tertullien] soutient que les croyants ne doivent être ni surpris ni effrayés par l'existence d'hérésies puisque le Christ et ses apôtres[21]Traité de la prescription contre les hérétiques 6. « nous ont prédit qu'il y aurait des hérésies et [...] nous ont enjoint de les fuir » (Traité de la prescription contre les hérétiques 4:1). Les croyants ne doivent pas « s'émouvoir de ces hérésies, aussi bien de leur existence [et] du fait qu'elles renversent la foi de quelques-uns » (Traité de la prescription contre les hérétiques 1:1). Les hérésies sont une épreuve pour la foi, lui donnant ainsi l'occasion d'être éprouvée (Traité de la prescription contre les hérétiques 1). Alors que « les hérésies [n'étaient] faites que pour énerver et faire périr la foi », « elles sont sans vigueur contre une foi vigoureuse. » (Traité de la prescription contre les hérétiques 2:2,8).

Selon Tertullien, l'hérésie est tout ce qui contredit la « règle de la foi »[22]Tertullien définit la règle de la foi ainsi : « qu'il n'y a qu'un seul Dieu qui n'est autre que le Créateur du monde ; que c'est lui qui a tiré l'univers du néant par son Verbe émis avant toutes choses ; que ce Verbe fut appelé son Fils, qu'au nom de Dieu il apparut sous diverses figures aux patriarches, qu'il se fit entendre en tout temps par les prophètes, enfin qu'il descendit par l'Esprit et la puissance de Dieu le Père dans la vierge Marie, qu'il devint chair dans son sein et que né d'elle "sa vie devint celle de Jésus-Christ" ; qu'il "proclama" ensuite la loi nouvelle et la nouvelle promesse du royaume des cieux, qu'il fit des miracles, qu'il fut crucifié, qu'il ressuscita le troisième jour, qu'enlevé aux cieux il s'assit à la droite du Père ; qu'il envoya à sa place la force du Saint-Esprit pour conduire les croyants ; qu'il viendra dans la gloire pour prendre les saints et leur donner la jouissance de la vie éternelle et des promesses célestes, et pour condamner les profanes au feu éternel, après la résurrection des uns et des autres et le rétablissement de la chair. Telle est la règle que le Christ a instituée (comme je le prouverai) et qui ne saurait soulever parmi nous d'autres questions que celles que suscitent les hérésies et qui font les hérétiques. » (Traité de la prescription contre les hérétiques 13:2-6)..

Tertullien voit les hérétiques comme des loups voraces qui « se dissimulent pour infester le troupeau du Christ » (Traité de la prescription contre les hérétiques 4:3). Ils pervertissent les Écritures en les interprétant à leur guise (Traité de la prescription contre les hérétiques 17, cf. 4, 38). Leur enseignement s'oppose à l'enseignement transmis par les « apôtres, les apôtres du Christ, le Christ de Dieu » (Traité de la prescription contre les hérétiques 37:1). Alors « que la persécution fait du moins des martyrs, [...] l'hérésie ne fait que des apostats ! « (Traité de la prescription contre les hérétiques 4:5). Face aux hérésies qui peuvent amener un évêque ou un diacre à s'écarter « de la règle », le chrétien doit rester fidèle à la foi, car « nul n'est chrétien s'il ne persévère jusqu'au bout » (Traité de la prescription contre les hérétiques 3).

L'apologète chrétien Justin Martyr s'engage dans un dialogue avec Tryphon (c. 160), qui déclare : « j'entends dire que plusieurs de ceux qui confessent le Christ, et qu'on appelle Chrétiens, mangent de ces viandes et prétendent ne contracter aucune souillure. » (Dialogue avec Tryphon 35:1). La réponse de Justin souligne l'importance de rester fidèle à « la vraie et pure doctrine de Jésus-Christ » face aux faux docteurs :

[...] Nous ne communiquons point avec ces hommes, nous les savons injustes, impies, athées, sans loi ; ils n'adorent point le Christ, ils ne le confessent qu'en paroles ; ils ressemblent aux gentils, qui impriment le nom de Dieu sur les ouvrages de leurs mains ; ils se parent du nom du Christ, et ils participent à des sacrifices impies, abominables. Les uns s'appellent marcionites, les autres valentiniens, ceux-ci basilidiens, ceux-là satorniliens. Tous portent le nom du chef de leur secte, comme ceux qui veulent, ainsi que je l'ai dit plus haut, s'attacher à une école de philosophie, se plaisent à prendre le nom de l'auteur du système qu'ils embrassent. Nous sommes certains que Jésus-Christ voyait dans l'avenir ce qui arriverait après lui ; témoins les paroles que nous avons citées, et ses prédictions sur le sort réservé à ceux qui croient en lui et confessent son nom ; car il nous avait annoncé tout ce que nous avons à souffrir aujourd'hui de la part de nos proches, qui nous font une guerre à outrance et nous mettent à mort, de sorte qu'on ne peut le trouver en défaut sur rien de ce qu'il a dit ou fait. Voilà pourquoi nous prions pour vous et pour tous ceux qui nous haïssaient : nous demandons que touchés de repentir, à notre exemple, vous rentriez en vous-mêmes, vous cessiez vos blasphèmes contre Jésus-Christ, que sa doctrine, les oracles qui l'ont annoncé, les œuvres, et les prodiges qui s'opèrent en son nom vous montrent si pur et si saint ; et que devenus ses disciples, vous obteniez le salut au jour de son second avènement, lorsqu'il apparaîtra dans toute sa gloire, au lieu d'entendre de sa bouche la sentence qui vous condamnerait à un feu éternel. (Dialogue avec Tryphon 35:5-8)

Clément d'Alexandrie (c. 195) recommande par écrit d'éviter de céder aux hommes hérétiques et à leurs hérésies :

Il suffit de savoir ce que n'ignore pas quiconque attend le repos éternel, c'est-à-dire, que l'entrée en est étroite et laborieuse. Mais vous, sur qui est tombée la prédication de l'Évangile, n'allez point à l'heure où a brillé pour vous la lumière du salut, « regarder en arrière comme la femme de Loth », ni retourner aux premiers errements de cette vie, qui ne s'occupait que des choses sensibles ; encore moins retomber dans l'hérésie [...] quiconque regimbe contre la tradition de l'Église pour embrasser les opinions humaines, perd au même instant la qualité de créature de Dieu et de serviteur fidèle au Seigneur. (Stromates, livre 7:16)

Cyprien (c. 251) questionne ses lecteurs : « la prévoyance n’est-elle pas pour nous un devoir ? Notre pensée toujours en éveil ne doit-elle pas exercer sa vigilance pour comprendre les ruses sournoises de l’Ennemi, et aussi pour nous en préserver ? Autrement, nous autres qui avons revêtu le Christ, Sagesse du Père, nous aurions l’air de manquer de sagesse dans la défense de notre salut. » (De l’unité de l’Église catholique 1). Il met en garde sur le fait que « Ce qui est à redouter, ce n’est pas seulement la persécution, ni les attaques à visage découvert qui visent à abattre et à jeter bas les serviteurs de Dieu », car nous avons un ennemi qui doit être craint davantage et dont il faut se protéger car qui se glisse à petit bruit et qui, sous les dehors d’une paix trompeuse est là pour nous tromper (De l’unité de l’Église catholique 1). En suivant l'exemple du Seigneur en reconnaissant et en résistant aux tentations du diable, les chrétiens ne seront pas « [rejet[és] dans les lacs de la mort », mais continueront à « jouir ainsi des joies de l’immortalité » (De l’unité de l’Église catholique 2). Ce n'est qu'en s'acharnant à apprendre et à faire ce que le Christ a commandé que le chrétien est en sécurité contre les assauts du monde (De l’unité de l’Église catholique 2). Celui qui ne le fait pas « se condamne à chanceler, à perdre sa route, à se laisser emporter à tous les souffles de l’air [...] et jamais |...] ne s’acheminera pour son bonheur au salut, [car il] ne se maintient pas dans la voie salutaire de la vérité. » (De l’unité de l’Église catholique 2) Cyprien dit que le diable, en voyant ses idoles abandonnées et les temples abandonnés par de nouveaux croyants, se déguise « sous l’étiquette du nom chrétien pour mieux tromper les imprudents » (De l’unité de l’Église catholique 3) :

[...] Il a inventé les hérésies et les schismes pour renverser la foi, corrompre la vérité, déchirer l’unité. Ceux qu’il ne peut retenir dans l’aveuglement de la voie ancienne, il les circonvient et les fourvoie dans les détours trompeurs d’un chemin nouveau. Il arrache des hommes à l’Église elle-même et, alors que ceux-ci croient qu’ils s’approchent de la lumière et qu’ils échappent à la nuit du siècle, il les plonge de nouveau dans d’autres ténèbres sans qu’ils s’en rendent compte. Infidèles à l’Évangile du Christ, à ses préceptes et à sa loi, ils s’intitulent chrétiens, et marchant dans les ténèbres, ils croient posséder la lumière : c’est que l’Adversaire les flatte et les dupe ; selon le mot de l’Apôtre, il se transfigure, pour ainsi dire, en ange de lumière et présente faussement comme des serviteurs de la justice ses serviteurs à lui, qui donnent à la nuit le nom de jour, à la mort celui de salut, au désespoir celui d’espérance, à l’incroyance celui de foi, à l’antichrist celui du Christ. Grâce aux dehors spécieux de leurs mensonges, ils font échec par ces subtiles manœuvres à la vérité. Et tout cela arrive, mes frères bien aimés, parce qu’on ne remonte pas à l’origine de la vérité, qu’on n’en cherche pas la source et qu’on ne garde pas la doctrine du magistère céleste. (De l’unité de l’Église catholique 3)

Oropeza déclare :

Selon Eusèbe (env. 260-340), Simon le magicien était l’auteur d'une hérésie (cf. Actes 8:9–24), et le diable est à blâmer pour avoir amené le magicien samaritain à Rome et lui avoir conféré des arts trompeurs qui ont entraîné de nombreux égarés (Eusèbe, Hist. Eccl. 2.13). Le démon était censé aider le magicien et il était vénéré comme un dieu. On pensait que sa compagne, Hélène, était sa première émanation (Justin, Apol. 1,26 ; Irénée, Adv. Haer. 1,33 ; 1,23:1–4). Le successeur de Simon, Ménandre de Samarie, était considéré comme un autre instrument du diable ; il a prétendu sauver l'homme des éons grâce aux arts magiques. Après le baptême, ses fidèles se croyaient immortels dans la vie présente. Il est dit que ceux qui prétendent que de telles personnes sont leurs sauveurs ont perdu tout espoir véritable (Eusèbe, Hist. Eccl. 3,26). Basilide d'Alexandrie et Saturninus d'Antioche ont suivi les voies de Ménandre. Les fidèles du premier ont déclaré que le fait de manger de la viande sacrifiée aux idoles ou de renoncer à la foi en période de persécution était peu importante. Carpocrates est étiqueté comme le premier des gnostiques. Ses disciples auraient transmis la magie de Simon de manière ouverte. Eusèbe affirme que l'intention du diable était de piéger de nombreux croyants et de les amener à l'abîme de la destruction en suivant ces tromperies (Eusèbe, Hist. Eccl. 4.7)[23]Paul and Apostasy, p. 6–7. Oropeza ajoute : L'utilisation d'anathèmes et d'excommunications est devenue le moyen normatif de gérer l'hérésie. Hippolyte (c. 170-236) a affirmé qu'il n'y avait pas de place pour l'hérétique dans l'Église ; l'expulsion de l'Eden terrestre était leur lot. Cyprien (c. 258) considérait les hérétiques comme ceux qui perdent leur salut parce qu'ils se sont placés en dehors de l'unité de l'Église. Cyril d'Alexandrie (c. 444) a anathématisé le nestorianisme et certains credos (comme celui d'Athanase) et déclara des anathèmes sur ceux qui ne s'en tenaient pas aux principes du credo. La condamnation des hérétiques a donné lieu à des abus, car les distinctions entre Église et État ont été brouillées après l'époque de Constantine. (Paul and Apostasy, p. 7)..

Persécutions : persévérance et martyre

Oropeza écrit :

Le martyre de Polycarpe est parfois considéré comme le premier des « actes des martyrs ». Dans ce document, Polycarpe est tué pour avoir refusé de confesser César en tant que Seigneur et refusé de lui offrir de l'encens. Il refusa d'insulter Christ (Martyre de Polycarpe 8 et suiv. ; de même, Ignace, Rom. 7). Les autres chrétiens n'ont pas toujours suivi son exemple. Certains sont tombés dans l'idolâtrie face aux persécutions.

Stimulé par sa propre expérience sous la persécution de Dioclétien (c. 284-305), Eusèbe a écrit Collection de martyres dans laquelle il met l'accent sur la persécution et le martyre au sein de son Histoire de l'Église. Il écrit sur les chrétiens ayant persévéré et les autres étant tombés. Nous constatons, par exemple, que Polycarpe et Germanicus sont restés fidèles dans la persécution à Smyrne (env. 160), mais que Quintus jeta son salut à la vue des bêtes sauvages (Eusèbe, Hist. Eccl. 4.15). Sous le règne de Marc-Aurèle (env. 161-180), Eusèbe affirme que les chrétiens ont confessé leur foi malgré les souffrances qui leur ont été infligées, le pillage, la lapidation et l'emprisonnement. Il est écrit qu'en Gaule, certains sont devenus des martyrs, mais que d'autres, sans formation ni préparation (au nombre d'une dizaine), se sont avérés être des « avortements » (εξετρωσαν), décourageant ainsi le zèle des autres. Une femme nommée Biblias, qui avait auparavant reniée le Christ, le confessa et se joignit aux martyrs. Certains transfuges firent de même, mais d’autres continuèrent à blasphémer la foi chrétienne, ne comprenant pas la correspondance entre le « vêtement de noces » (c’est-à-dire Matthieu 22:11 et suivants) et la foi (Eusèbe, Hist. Eccl. 5.1).

Pendant le règne de Decius (env. 249-51), les chrétiens d'Alexandrie auraient enduré le martyre, la lapidation ou la confiscation de leurs biens pour n'avoir pas adoré des idoles ou chanté des incantations. Cependant, certains ont offert avec facilité des sacrifices impies, prétendant qu'ils n'avaient jamais été chrétiens, tandis que d'autres ont renoncé à leur foi ou ont été torturés jusqu'à ce qu'ils le fassent (Hist. Eccl. 6,41). Dans son récit de la persécution de Dioclétien, Eusèbe félicite les martyrs héroïques, mais est déterminé à ne rien dire concernant ceux qui ont fait naufrage de leur salut, estimant que de tels rapports n'éduqueraient pas ses lecteurs (8.2:3). Il se souvient de chrétiens qui ont souffert de manière horrible, notamment en étant hachés jusqu'à la mort ou en étant brûlés lentement, en se faisant arracher les yeux, en se faisant sectionner les membres ou en ayant leurs dos brûlés avec du plomb en fusion. Certains ont enduré d'avoir des roseaux enfoncées sous les ongles ou des souffrances inavouables dans leurs parties intimes (8.12)[24]Paul and Apostasy, p. 8..

Clément, de son côté, cherche à susciter la persévérance au milieu de la souffrance à travers les mots suivants :

Laissons donc la justice agir afin que nous puissions être sauvés à la fin. Heureux ceux qui obéissent à ces commandements, même si, pendant un bref instant, ils souffrent dans ce monde, ils récolteront le fruit impérissable à la résurrection. Ne laisse donc pas l'homme pieux pleurer ; si, pour le moment, il souffre, le temps qui l’attend là-bas est béni ; ressuscitant avec les pères, il se réjouira à jamais sans douleur. (2 Clément 19).

Cyprien (c. 250), ordonne aux presbytres et aux diacres de prendre soin des pauvres et « ceux qui, debout dans une inébranlable fermeté de foi, n'auraient pas quitté le troupeau du Christ » en prison (Cyprien Lettre 14). Ces « confesseurs glorieux » doivent être informés que :

[I]ls doivent être humbles, modestes, paisibles, garder l'honneur de leur nom, afin que glorieux par le témoignage de leur bouche, ils soient glorieux aussi par leurs mœurs [...]. Il leur reste plus à faire qu'ils n'ont déjà fait, car il est écrit : « Ne louez personne avant la mort »; (Ec 11:30) et encore : « Soyez fidèle jusqu'à la mort, et je vous donnerai la couronne de vie » ; (Ap 2:10) et le Seigneur Lui-même dit : « Celui qui aura souffert jusqu'à la fin, celui-là sera sauvé ». (Mt 10:22). Qu'ils imitent le Seigneur qui, lorsque le temps de sa passion approchait, ne se montra pas plus fier mais plus humble. (Cyprien Lettre 14)

La lettre d'Ignace aux chrétiens de Rome donne un aperçu précieux du cœur d'un chrétien préparé au martyre. Ignace espère les voir lorsqu'il arrivera prisonnier. Il craint que l'amour qu'ils ont pour lui ne le sauve en quelque sorte d'une mort certaine (Épître aux Romains 1-2). Pourtant, il désire « obtenir la grâce de s'accrocher à [son] sort sans entrave jusqu'à la fin » afin qu'il puisse « atteindre Dieu » (Épître aux Romains 1). Il demande une prière pour « à la fois la force intérieure et extérieure » afin de ne pas « simplement s'appeler chrétien, mais réellement l'être », être un chrétien « réputé fidèle » (Épître aux Romains 3). Il dit :

Moi, j’écris à toutes les Églises, et je mande à tous que moi c’est de bon cœur que je vais mourir pour Dieu, si du moins vous vous ne m’en empêchez pas. [...] Laissez-moi être la pâture des bêtes, par lesquelles il me sera possible de trouver Dieu. Je suis le froment de Dieu, et je suis moulu par la dent des bêtes, pour être trouvé un pur pain du Christ. Flattez plutôt les bêtes, pour qu’elles soient mon tombeau, et qu’elles ne laissent rien de mon corps, pour que, dans mon dernier sommeil, je ne sois à charge à personne C’est alors que je serai vraiment disciple de Jésus-Christ, quand le monde ne verra même plus mon corps. Implorez le Christ pour moi, pour que, par l’instrument des bêtes, je sois une victime offerte à Dieu. [...] Mais si je souffre, je serai un affranchi de Jésus-Christ et je renaîtrai en lui, libre. Maintenant enchaîné, j’apprends à ne rien désirer. [...] Que rien, des êtres visibles et invisibles, ne m’empêche par jalousie, de trouver le Christ. Feu et croix, troupeaux de bêtes, lacérations, écartèlements, dislocation des os, mutilation des membres, mouture de tout le corps, que les pires fléaux du diable tombent sur moi, pourvu seulement que je trouve Jésus-Christ. Rien ne me servira des charmes du monde ni des royaumes de ce siècle. Il est bon pour moi de mourir pour m’unir au Christ Jésus, plus que de régner sur les extrémités de la terre. C’est lui que je cherche, qui est mort pour nous ; lui que je veux, qui est ressuscité pour nous. Mon enfantement approche, (Épître aux Romains 4:1-2, 5:3, 6:1)

Tertullien pense que le martyre est parfois nécessaire pour que les soldats de l'armée de Dieu obéissent au commandement de ne pas adorer les idoles.

Il est certain que, dès l'origine, l'idolâtrie a été défendue par des prohibitions répétées autant que menaçantes. Des exemples nombreux et terribles démontrent qu'elle n'est jamais demeurée impunie, et qu'il n'y a pas devant Dieu un crime plus insolent que cette transgression de la loi. Nous sommes donc forcés de le reconnaître de nous-mêmes, l'intention des menaces et des vengeances divines est une autorité en faveur du martyre, qu'il faut non pas accepter avec défiance, mais supporter avec courage. Interdire l'idolâtrie, c'était ouvrir la porte à la confession du nom sacré ; [...] Mon souverain législateur me dit : « Tu ne reconnaîtras d'autre Dieu que moi. De bouche ou d'action, n'importe, tu ne créeras aucun autre Dieu. Tu n'en adoreras point d'autre que celui qui t'a donné ces ordres, quelle que soit la forme d'adoration. « Il me commande encore de le craindre, de peur qu'il ne m'abandonne, et de l'aimer de toutes les facultés de mon être, jusqu'à livrer ma vie pour lui. J'ai fait serment de mourir sous ses drapeaux. Ses ennemis me défient au combat. Leur donner la main, ce serait me montrer aussi lâche qu'eux. Non, je garderai ma foi sur le champ de bataille ; blessé, percé, immolé, que m'importe ? Qui a voulu le trépas de son défenseur, sinon celui qui l'a marqué d'avance pour cet héroïque dévouement ? (Le scorpiâque 4)

Dans le chapitre suivant, Tertullien affirme que « le martyre est bon », en particulier lorsque le chrétien est confronté à la tentation d'adorer des idoles, ce qui est interdit. Il continue à écrire :

Car l'antagoniste de l'idolâtrie est le martyre. Or, qui peut lutter contre le mal, sinon le bien ? [...] Mais autre est l'essence du martyre : il combat l'idolâtrie non pas avec les armes communes, mais par une grâce surnaturelle et spéciale, puisqu'il nous délivre de l'idolâtrie. Qui hésiterait à reconnaître comme un bien ce qui nous affranchit du mal ? Qu'est-ce après tout que l'aversion de l'idolâtrie et du martyre, sinon la haine de la mort et de la vie ? La vie est dans le martyre autant que la mort dans l'idolâtrie. [...] Il en est de même du martyre. S'il paraît sévir, ce n'est que pour sauver. Ne sera-t-il pas permis également à Dieu de guérir pour l'éternité, par la flamme et par le fer, chacune de nos blessures. (Le scorpiâque 5)

Tertullien a longuement discuté de la certitude des persécutions et de la réalité de la mort pour les disciples du Christ. Citant abondamment les enseignements de Jésus, Tertullien exhorte les chrétiens à une endurance fidèle afin d'obtenir le salut final avec Dieu.

Nous démontrerons de la même manière que tout le reste s'applique également au martyre. « Celui qui estime sa vie plus que moi n'est pas digne de moi ; » c'est-à-dire le Chrétien qui aimera mieux vivre en me désavouant que mourir en me confessant. « Celui qui garde sa vie la perdra ; mais celui qui la perdra pour moi la trouvera. » Conséquemment le Chrétien garde sa vie, lorsqu'il la rachète par l'apostasie. Mais il perdra dans l'enfer cette vie qu'il croit avoir gagnée par l'apostasie. Le martyr qui meurt en confessant perd la vie du temps ; mais il retrouvera la vie de l'éternité. Les magistrats eux-mêmes ne nous disent-ils pas, pour nous engager au parjure : Sauvez votre vie ; n'allez pas vous perdre ? Quel langage tiendra le Christ, sinon un langage conforme au sort du chrétien ? « Lorsqu'ils vous feront comparaître devant leur tribunal, ne vous inquiétez pas comment vous parlerez. » Ici Jésus-Christ donne ses instructions à ses serviteurs, et leur promet que l'Esprit saint répondra par leurs lèvres. Nous ordonne-t-il de visiter notre frère dans le cachot ? C'est le confesseur qu'il nous ordonne de soigner. Affirme-t-il que « Dieu vengera ses élus ? » C'est encore les souffrances du martyr qu'il console. Que signifie encore la parabole de la semence qui sèche sur un sol aride, sinon l'ardeur de la persécution ? Si rien de tout cela ne doit se prendre dans un sens naturel, assurément ces paroles cachent quelque mystère, et disent une chose, tandis que le sens en dit une autre, comme dans l'allégorie, la parabole ou l'énigme. [...] (Le scorpiâque 11)

[Chap. Autres passages à considérer, p. 28 à 42 : L'article original mentionne une vingtaine de citations additionnelles de différents auteurs.]

Remarques finales

Il semble plutôt évident que les pères d'avant Nicée croyaient qu'un chrétien pouvait rompre sa relation salvifique avec Christ (c'est-à-dire commettre l'apostasie) en persistant dans un comportement pécheur sans repentance, en s'attachant à de faux enseignements qui pervertissent le message de l'Évangile proclamé par le Christ et ses apôtres, ou en reniant le Christ sous la pression de la persécution. Posséder une foi et un amour durables pour le Christ, suivre un style de vie juste convenant à un chrétien et pratiquer la repentance chaque fois que l'on ne parvient pas à accomplir la volonté de Dieu, sont des thèmes qui imprègnent les écrits des pères de l'Église primitive.

Le spécialiste en patristique David Bercot et le spécialiste du Nouveau Testament B. J. Oropeza ont tous deux conclu de leurs recherches que les chrétiens peuvent commettre l'apostasie[25]B. J. Oropeza écrit : « Les pères de l'Église affirmeraient la réalité du phénomène de l'apostasie » (Paul and Apostasy, p. 13).. Bercot a écrit : « Puisque les premiers chrétiens croyaient que notre foi continuelle et notre obéissance étaient nécessaires au salut, il s’ensuit naturellement qu’ils croyaient qu’une personne "sauvée" pouvait finir par se perdre [par l'apostasie][26]Will the Real Heretics Please Stand Up: A New Look at Today's Evangelical Church in the Light of Early Christianity, p. 65.. »

Dans un débat avec le calviniste réformé James White, le théologien catholique James Akin a déclaré : « La Bible enseigne clairement et sans ambiguïté cela [...] certains vrais chrétiens tombent et seront finalement perdus[27]AKIN, James. Are All True Christians Predestined to Persevere?. In : Nazareth Resource Library. [en ligne]. 1996. Disponible à l'adresse : http://www.cin.org/users/james/files/loss.htm. » Il poursuit :

Si certains chrétiens [...] trouvent cet enseignement inhabituel et nouveau [...] c'est en fait l'enseignement historique de l'orthodoxie chrétienne ainsi que l'enseignement de la grande majorité des chrétiens d'aujourd'hui, constitués par les catholiques, les orthodoxes orientaux, les anglicans, les méthodistes, les pentecôtistes, les membres de l'Église du Christ, les luthériens et une foule d'autres. Les seules personnes qui le contestent sont les presbytériens et la plupart des baptistes, et ceux qui ont été influencés par les presbytériens et les baptistes [...]

[...] Les remarques d'Akin sont exactes et elles sont problématiques pour les calvinistes qui ont besoin de fournir une explication raisonnable concernant le fait que les chrétiens post-apostoliques (vers 100-325) ont affirmé la possibilité de l'apostasie si peu de temps après le décès des premiers apôtres. Si les auteurs du Nouveau Testament ont clairement enseigné que les vrais chrétiens ne peuvent pas commettre d'apostasie, comme le soutiennent les calvinistes, pourquoi tous les premiers écrivains chrétiens en sont venus à affirmer exactement le contraire ?

[...] Quant à la position de l'enseignement « une fois sauvé, toujours sauvé » allant jusqu'à dire que les vrais chrétiens peuvent abandonner Christ, s'éloigner de la foi chrétienne, ou cesser de faire confiance à Jésus tout en continuant à être toujours sur le chemin menant au ciel, celle-ci ne se trouve nulle part dans le christianisme historique avant le vingtième siècle[28]LEHMAN, Chester K.. Eternal Security. In : The Mennonite Encyclopedia: A Comprehensive Reference Work on the Anabaptist-Mennonite Movement. Scottsdale : Mennonite Publishing House, 1956, vol. 2, p. 253. Disponible à l'adresse : https://gameo.org/index.php?title=Eternal_Security. La sécurité éternelle [...], qui dans la logique calviniste correspond à la « persévérance des saints », a été utilisée, en tant que terme spécifique, par Walter Scott (Frères de Plymouth) dès 1913 (SCOTT, Walter. Selections from Our Fifty Years Written Ministry. London : Alfred Holness, 1913, p. 186). Sous un titre de section, « La sécurité éternelle de la brebis », il écrit : « Mes péchés peuvent-ils me séparer de Christ ou briser le lien de la vie éternelle ? Impossible ! » Ailleurs, il déclare : « La vie éternelle ne peut donc pas être perdue : elle est absolument sûre » (Selections, p. 110). L. S. Chafer, dont le ministère évangélique remonte à 1900, ne savait pas quand le terme était entré en usage ; la signification qu'il attachait à cette doctrine est montrée par le traitement de 100 pages qui lui est consacré dans sa vaste théologie systématique. [NDLR : en dehors de l'hérésie gnostique du IIe siècle.].


Article original : WITZKI, Steve. Early Christian Writers on Apostasy. In : Society of Evangelical Arminians. [en ligne]. 2013-02-02 [consulté le 2020-06-15]. Disponible à l’adresse : evangelicalarminians.org/steve-witzki-early-christian-writers-on-apostasy/

Source des citations bibliques : La Sainte Bible : nouvelle édition de Genève 1979. Genève : Société Biblique de Genève, 1979.

Références

1Peabody: Hendrickson Publishers, 1998
2Voir p. 586-591.
3C'est l'une des trois erreurs d'usages que Bercot demande aux lecteurs d'éviter. Voir Dictionary of Early Christian Beliefs, Préface, p. xii.
4Je l'ai fait pour L'épître de Barnabas, la Didachè, 1 Clément, 2 Clément, L'épître de Polycarpe aux Philippiens, toutes les épîtres d'Ignace (Éphésiens, Magnésiens, Tralliens, Romains, Philadelphiens, Smyrniens, Polycarpe, y compris Le martyre d'Ignace), Traité de la prescription contre les hérétiques [NDT : pseudo-Tertullien] et Le scorpiâque de Tertullien.
5OROPEZA, B. J.. Apostasy and Perseverance in Church History. In : Paul and Apostasy: Eschatology, Perseverance, and Falling Away in the Corinthian Congregation. Tübingen : Mohr-Siebeck, 2000, p. 1-34.
6Les calvinistes traditionnels Thomas R. Schreiner et Ardel B. Caneday recommandent aux lecteurs de lire « l'excellent historique de l'interprétation par Oropeza en matière de persévérance et d'apostasie ». The Race Set Before Us: A Biblical Theology of Perseverance and Assurance. Downers Grove : InterVarsity Press, 2001, p. 10, n. 2.
7Bien entendu, certains contenus se retrouvaient chez Oropeza et chez Bercot.
8OROPEZA, B. J.. Apostasy and Perseverance in Church History. In : Paul and Apostasy: Eschatology, Perseverance, and Falling Away in the Corinthian Congregation. Tübingen : Mohr-Siebeck, 2000, p. 2, n. 8. « Les spécialistes reconnaissent habituellement ces thèmes dans leurs écrits respectifs ».
9Dictionary of Early Christian Beliefs, Who’s Who in the Ante-Nicene Fathers, p. xv-xx.
10Clément met beaucoup d'emphase sur les œuvres de justice : éviter le péché et poursuivre la sainteté. Cependant, il convient de garder à l'esprit qu'il dit : « Et nous aussi [comme Abraham, Isaac et Jacob] [...] ne sommes pas justifiés par nous-mêmes, ni par notre propre sagesse, notre propre compréhension, ou notre divinité, ou les œuvres que nous avons accomplies dans la sainteté de cœur ; mais par cette foi par laquelle, dès le début, Dieu Tout-Puissant a justifié tous les hommes. » (1 Clement 32)
11B. J. Oropeza indique que ce passage fait référence aux « chrétiens insouciants » qui renoncent à leur « vie salvifique » (Paul and Apostasy, p. 203).
12Si des croyants deviennent des pécheurs méchants, ils doivent, dans la pensée de l'auteur, partager le même sort, soit « la mort éternelle avec des punitions » (Épître de Barnabé 20:1).
13Paul and Apostasy, p. 3.
14Paul and Apostasy, p. 3.
15Paul and Apostasy, p. 4.
16Paul and Apostasy, p. 4.
17Paul and Apostasy, p. 4–5.
18Paul and Apostasy, p. 4–5.
19Paul and Apostasy, p. 6.
20Paul and Apostasy, p. 6.
21Traité de la prescription contre les hérétiques 6.
22Tertullien définit la règle de la foi ainsi : « qu'il n'y a qu'un seul Dieu qui n'est autre que le Créateur du monde ; que c'est lui qui a tiré l'univers du néant par son Verbe émis avant toutes choses ; que ce Verbe fut appelé son Fils, qu'au nom de Dieu il apparut sous diverses figures aux patriarches, qu'il se fit entendre en tout temps par les prophètes, enfin qu'il descendit par l'Esprit et la puissance de Dieu le Père dans la vierge Marie, qu'il devint chair dans son sein et que né d'elle "sa vie devint celle de Jésus-Christ" ; qu'il "proclama" ensuite la loi nouvelle et la nouvelle promesse du royaume des cieux, qu'il fit des miracles, qu'il fut crucifié, qu'il ressuscita le troisième jour, qu'enlevé aux cieux il s'assit à la droite du Père ; qu'il envoya à sa place la force du Saint-Esprit pour conduire les croyants ; qu'il viendra dans la gloire pour prendre les saints et leur donner la jouissance de la vie éternelle et des promesses célestes, et pour condamner les profanes au feu éternel, après la résurrection des uns et des autres et le rétablissement de la chair. Telle est la règle que le Christ a instituée (comme je le prouverai) et qui ne saurait soulever parmi nous d'autres questions que celles que suscitent les hérésies et qui font les hérétiques. » (Traité de la prescription contre les hérétiques 13:2-6).
23Paul and Apostasy, p. 6–7. Oropeza ajoute : L'utilisation d'anathèmes et d'excommunications est devenue le moyen normatif de gérer l'hérésie. Hippolyte (c. 170-236) a affirmé qu'il n'y avait pas de place pour l'hérétique dans l'Église ; l'expulsion de l'Eden terrestre était leur lot. Cyprien (c. 258) considérait les hérétiques comme ceux qui perdent leur salut parce qu'ils se sont placés en dehors de l'unité de l'Église. Cyril d'Alexandrie (c. 444) a anathématisé le nestorianisme et certains credos (comme celui d'Athanase) et déclara des anathèmes sur ceux qui ne s'en tenaient pas aux principes du credo. La condamnation des hérétiques a donné lieu à des abus, car les distinctions entre Église et État ont été brouillées après l'époque de Constantine. (Paul and Apostasy, p. 7).
24Paul and Apostasy, p. 8.
25B. J. Oropeza écrit : « Les pères de l'Église affirmeraient la réalité du phénomène de l'apostasie » (Paul and Apostasy, p. 13).
26Will the Real Heretics Please Stand Up: A New Look at Today's Evangelical Church in the Light of Early Christianity, p. 65.
27AKIN, James. Are All True Christians Predestined to Persevere?. In : Nazareth Resource Library. [en ligne]. 1996. Disponible à l'adresse : http://www.cin.org/users/james/files/loss.htm
28LEHMAN, Chester K.. Eternal Security. In : The Mennonite Encyclopedia: A Comprehensive Reference Work on the Anabaptist-Mennonite Movement. Scottsdale : Mennonite Publishing House, 1956, vol. 2, p. 253. Disponible à l'adresse : https://gameo.org/index.php?title=Eternal_Security. La sécurité éternelle [...], qui dans la logique calviniste correspond à la « persévérance des saints », a été utilisée, en tant que terme spécifique, par Walter Scott (Frères de Plymouth) dès 1913 (SCOTT, Walter. Selections from Our Fifty Years Written Ministry. London : Alfred Holness, 1913, p. 186). Sous un titre de section, « La sécurité éternelle de la brebis », il écrit : « Mes péchés peuvent-ils me séparer de Christ ou briser le lien de la vie éternelle ? Impossible ! » Ailleurs, il déclare : « La vie éternelle ne peut donc pas être perdue : elle est absolument sûre » (Selections, p. 110). L. S. Chafer, dont le ministère évangélique remonte à 1900, ne savait pas quand le terme était entré en usage ; la signification qu'il attachait à cette doctrine est montrée par le traitement de 100 pages qui lui est consacré dans sa vaste théologie systématique.
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