1 Introduction
L'Ancien Testament de la Bible contient de nombreux passages difficiles à accepter pour les chrétiens de notre époque. Certaines lois et prescriptions peuvent sembler arbitraires, comme l'interdiction de consommer certains aliments (porc, crustacés, etc.) ou de mélanger certains tissus. D'autres paraissent cruelles, comme l'ordre de lapider à mort les enfants désobéissants ou de couper la main d'une femme qui touche les parties génitales d'un homme. Autres passages dérangeants : ceux décrivant la manière appropriée de traiter des esclaves ou ceux cautionnant implicitement la capture d'ennemis, incluant la possibilité de les réduire en esclavage. Plus troublants encore sont les versets qui semblent approuver la capture de femmes ennemies et leur mariage forcé avec des soldats israélites. Et bien sûr, un texte particulièrement troublant expose l'ordre divin d'exterminer les Cananéens, y compris les non-combattants, comme les femmes, les enfants et même les nourrissons. Ce texte explorera ces problématiques et la manière dont les chrétiens y ont fait face. Je présenterai tout d'abord les positions radicales, puis je proposerai ce qui me semble être la réponse la plus prometteuse.
2 Pourquoi ces textes choquent aujourd’hui
2.1 Le défi moral et théologique
La plupart des chrétiens connaissent vaguement ces passages difficiles de l'Ancien Testament. Ils semblent les oublier, ainsi que les défis qu'ils soulèvent, par commodité. Enfant, à l'école du dimanche, je chantais l'amour de Jésus pour les petits enfants du monde, je mémorisais des versets comme Jean 3:16 qui expliquait combien Dieu aimait le monde, et on m'enseignait avec ferveur que Dieu voulait le salut de chaque individu. Je me souviens de la première fois où j'ai découvert ces textes troublants, et de l'incohérence que j'ai alors perçue entre ma conviction que Jésus aime tous les enfants du monde et ce texte exposant l'ordre de Dieu de tuer les nourrissons.
Je me souviens de la première fois où j'ai interrogé mon professeur d'école du dimanche à ce sujet. Il a semblé très mal à l'aise et m'a conseillé de m'adresser plutôt au pasteur. Lorsque je l'ai fait, il a semblé lui aussi très mal à l'aise. Il a parlé des voies mystérieuses de Dieu, de son droit de créer et de reprendre la vie quand il le voulait. Il m'a également exhorté à faire très attention à mettre en cause les actions de Dieu. Je n'ai donc plus jamais abordé le sujet, mais je n'étais absolument pas satisfait des réponses qui m'avaient été apportées. Le problème de fond n'a finalement pas été abordé. Comment le même Dieu qui avait envoyé son Fils mourir pour les péchés du monde pouvait-il ordonner le génocide de peuples entiers ? Pour le meilleur et pour le pire, j'ai fini par laisser tomber la question. Comme la plupart des chrétiens, j'ai fini par enfouir ces textes troublants dans mon subconscient. J'en avais vaguement conscience, mais je n'y pensais plus. Je les ignorais tout simplement.
2.2 Le défi apologétique : l’objection des sceptiques
Cependant, dès que je me suis impliqué dans l'apologétique chrétienne et que j'ai commencé à interagir avec des sceptiques, il est devenu évident que je ne pouvais plus ignorer ces textes. Les sceptiques soulevaient en effet ce sujet comme une preuve majeure de l'incohérence de la nature du Dieu de la Bible. Comme le soulignent Paul Copan et Matthew Flannagan, « si l'on prend ces passages littéralement, ils relatent la mission d'une “guerre sainte” approuvée par Dieu (une guerre totale menée sur ordre de Dieu) non seulement contre les combattants ennemis, mais aussi contre les non-combattants, comme les femmes et les enfants. À la lumière de cela, les détracteurs du théisme chrétien demandent souvent : “Comment un Dieu bon et aimant pourrait-il ordonner l'extermination des Cananéens ?”1COPAN, Paul et FLANNAGAN, Matthew. “The Ethics of ‘Holy War’ for Christian Morality and Theology”. In: THOMAS, Heath A., EVANS, Jeremy et COPAN, Paul (éd.). Holy War in the Bible: Christian Morality and an Old Testament Problem. Downers Grove: IVP Academic, 2013, p. 202. » Malheureusement, je n'avais pas de réponse à cette question. J'ai donc été contraint de me confronter à nouveau à ce problème.
3 Les principales réponses chrétiennes (et leurs limites)
En tant que jeune apologète chrétien, je savais ce que je devais faire : lire ce que d'autres apologètes chrétiens respectés avaient écrit sur le sujet. Quelqu'un avait forcément déjà résolu ce problème. J'ai facilement trouvé plusieurs ouvrages traitant de ce sujet. Mais à ma grande déception, il ne semblait pas y avoir de solution consensuelle. J'ai découvert des réponses très diverses, allant de l'idée que Dieu faisait en réalité une faveur aux Cananéens à celle de l’abandon de l'historicité fondamentale de ces textes.
3.1 Dieu peut tout ordonner (volontarisme / Merrill)
Je me suis retrouvé face à un éventail d'options différentes. Du côté du conservatisme radical, des érudits comme Eugene Merrill soulignaient l'autorité absolue de Dieu à faire ce qu'il veut. Merrill déclare : « La question ne peut donc pas être de savoir si le génocide est intrinsèquement bon ou mauvais, le jugement d'un Dieu saint règle cette question. [...] Nous soutenons ici que le génocide biblique faisait partie d'une politique de guerre de Yahvé mise en place dans une situation unique, dirigée contre un peuple particulier et conforme au caractère de Dieu lui-même. Une politique dont la conception dépasse l'entendement humain, mais qui n'est pas pour autant injuste ou immorale. [...] Le dilemme moral et éthique de la guerre de Yahvé doit également rester sans explication rationnelle satisfaisante. Au risque du cliché, tout ce que l'on peut dire, c'est que si Dieu est tout ce que la Bible dit qu'il est, tout ce qu'il fait doit être bon - et cela inclut son autorisation du génocide2MERRILL, Eugene H. In: Show Them No Mercy: Four Views on God and Canaanite Genocide. Grand Rapids: Zondervan, 2003, p. 93–94. ». Si Merrill a clairement raison de dire que Dieu a le pouvoir de faire tout ce qu'il veut, ce genre de réponses ne résout pas l'incohérence fondamentale. Certes, Dieu peut ordonner la mort d'enfants en bas âge. Cependant, les déclarations bibliques sur l'amour universel de Dieu semblent contredire l'idée qu'il puisse jamais ordonner une telle chose.
3.2 Hyperbole et langage de guerre (Copan / Flannagan)
Des érudits conservateurs, mais moins radicaux, comme Paul Copan et Matthew Flannagan, ont tenté de dissiper mes inquiétudes en affirmant que les injonctions de tuer les Cananéens étaient hyperboliques et ne devaient pas être lues littéralement. « [Les athées] ont raison lorsqu'ils affirment que si nous lisons ces versets isolément du reste du récit et de manière littérale, il semble qu'Israël ait commis un génocide sur ordre de Dieu, massacrant jusqu'au dernier habitant du pays de Canaan. Il existe cependant de bonnes raisons pour lesquelles ces passages ne devraient pas être lus de manière littérale. [...] Premièrement, il est tout à fait invraisemblable que ceux qui ont autorisé la version finale du texte aient affirmé que tous les Cananéens avaient été exterminés sur ordre de Dieu. Deuxièmement, les récits qui semblent dire le contraire utilisent de nombreuses hyperboles et ne sont pas destinés à être pris dans un sens littéral3COPAN, Paul et FLANNAGAN, Matthew. Did God Really Command Genocide? Coming to Terms with the Justice of God. Grand Rapids: Baker Books, 2014, p. 84–85.. » Cela m’aidait, mais lorsque j'ai réalisé que la proposition de Copan et Flannagan reconnaissait toujours que Dieu ordonnait la mort d'enfants (même si ce n'était pas autant que le suggérait une lecture littérale), le problème est revenu. Même si Dieu n'ordonnait la mort que de certains enfants cananéens, et non tous, cela reste en contradiction avec l'idée que Dieu aime tout le monde.
J'ai également découvert d'autres propos de Copan et Flannagan qui m'ont dérangé. Par exemple, pour défendre l'idée que Dieu ait ordonné la mort d'enfants, Copan tente de minimiser la chose en affirmant que c'était en réalité une bonne chose : « Si des nourrissons et des enfants ont été tués, ils sont entrés en présence de Dieu. Bien qu’ils aient été privés d'une vie précoce, ces jeunes êtres n'ont pas été privés du plus grand bien : jouir d'une amitié éternelle avec Dieu4COPAN, Paul. Is God a Moral Monster? Making Sense of the Old Testament God. Grand Rapids: Baker Books, 2011, p. 189.. » Mais ce n'est pas une défense. Même si Dieu n'a pas privé les nourrissons et les enfants du plus grand bien, il les prive néanmoins d'un bien très important. D’autant plus qu’il le fait sans raison apparente. La mort de tous les nourrissons cananéens aurait pu être évitée simplement en donnant l'ordre de ne pas les tuer.
Et pourquoi ce type de raisonnement n'est-il employé que dans ce cas précis ? Copan ne penserait sûrement pas qu'un massacre de nourrissons de notre époque ne serait moins grave simplement parce que ces derniers iraient au paradis. Son raisonnement semble donc être une rationalisation a posteriori. Qu'elle soit approuvée par Dieu ou non, la mort d'un nourrisson reste une chose terrible.
D’autre part, ce raisonnement semble saper, par exemple, l’opposition à l'avortement. Car s'il était bon pour les nourrissons cananéens d'obtenir un aller simple pour le ciel en mourant en bas âge, pourquoi ne le serait-il pour les nourrissons de notre époque ? Copan réfute cette critique en affirmant : « Lorsque le tueur prend les choses en main, il agit avec présomption. Le tueur ne fait pas de bien à l'enfant ; il ne fait que lui nuire. Le tueur n'apporte que la mort, pas de bienfaits ; c'est Dieu qui accorde le bénéfice de la vie céleste. Le tueur n'est pas « responsable » d'avoir amené un enfant au ciel5COPAN, Paul. Is God a Moral Monster? Making Sense of the Old Testament God. Grand Rapids: Baker Books, 2011, p. 194.. »
Mais il est difficile de comprendre en quoi cela résout le problème soulevé. La question est de savoir pourquoi il ne serait pas bon que les nourrissons de notre époque meurent, alors que cela fut bon pour les nourrissons cananéens. Dire que le tueur n'a pas le droit divin l’autorisant à le faire ou que les bienfaits sont accordés par Dieu ne répond pas vraiment à cette question précise. Par ailleurs, on peut supposer que les soldats hébreux qui ont massacré des nourrissons ne leur ont pas non plus accordé la vie éternelle, mais que c'est Dieu qui l'a fait. L’argument de Copan ne semble donc pas résoudre cette objection pertinente.
3.3 Erreur des auteurs bibliques (Boyd)
Du côté du libéralisme, des érudits modérés comme Greg Boyd ont affirmé l'historicité essentielle des récits de conquête, tout en soutenant qu'un Dieu d'amour n'aurait pas pu ordonner de telles choses. Pour Boyd, les auteurs bibliques ont dû tout simplement mal comprendre les commandements de Dieu. Comme il le dit : « Dieu a ainsi [choisi] le moindre mal lorsqu'il a décidé de contrer l'attrait de l'idolâtrie polythéiste en s'abaissant à permettre aux Juifs de lui offrir leurs sacrifices. Ce faisant, Dieu a permis à son peuple de continuer à croire que Yahweh, comme tous les autres dieux du Proche-Orient antique, souhaitait (voire avait besoin de) [la violence]. Et puisque c'est ainsi que son peuple le percevait, c'est ce qu’il a consigné dans le récit biblique6BOYD, Gregory A. The Crucifixion of the Warrior God: Interpreting the Old Testament’s Violent Portraits of God in Light of the Cross. Vol. 1. Minneapolis: Fortress Press, 2017, p. 439–440.. » Si cette solution évite l'incohérence, elle le fait à un prix élevé. Elle implique en effet que la révélation de Dieu dans les Écritures peut exprimer des incompréhensions fondamentales sur Lui. Cela pose de sérieux défis à la théologie biblique. Une fois admis que l'Écriture, correctement interprétée, ne communique pas infailliblement les intentions de Dieu, se pose la question de savoir quelles parties de l'Écriture peuvent être considérées comme révélant Dieu et lesquelles non. Il est difficile de trouver une solution non subjective à ce dilemme.
3.4 Les récits ne sont pas historiques (Rauser)
Des érudits libéraux plus radicaux, comme Randal Rauser, soutiennent que les chrétiens devraient nier catégoriquement l'historicité des récits de conquête, car notre intuition morale nous dit que Dieu n'aurait jamais ordonné de telles choses. Rauser déclare : « Ainsi, en réfléchissant à ces questions, je constate que ma conscience m'interdit très certainement d'envisager l'idée que Dieu ait ordonné l'éradication historique et génocidaire de sociétés entières. Il s'ensuit que, quoi que les textes bibliques puissent vouloir nous enseigner, ils ne peuvent pas avoir l'intention de nous enseigner cela. Et si votre conscience vous interdit également de penser que Dieu ait ordonné de telles atrocités morales, vous ne devriez pas y croire non plus7RAUSER, Randal. Jesus Loves Canaanites: Biblical Genocide and Divine Command. [s.l.] : Randal Rauser, 2015, p. 75.. » Selon Rauser, au lieu de relayer de réels commandements divins, Dieu doit avoir un autre but en incluant ces récits non historiques dans les Écritures. On ne peut que spéculer sur ce but. Mais, plus fondamentalement, la position de Rauser soulève les mêmes problèmes que celle de Boyd, et probablement dans une plus forte mesure. J'ai donc dû poursuivre mon chemin à la recherche d’une meilleure solution.
[Nous avons donc quatre grandes réponses : le volontarisme, l’hyperbole, l’erreur d’interprétation des auteurs, ou la non-historicité. Aucune n’est pleinement satisfaisante, ce qui conduit à chercher une méthode plus globale.]
4 Le mouvement rédempteur : une méthode pour interpréter les textes difficiles
J’ai fini par découvrir une voie médiane se situant entre la défense extrême soutenant que Dieu a réellement ordonné la mort de tous les non-combattants et celle soutenant que les commandements ont été mal compris ou ne sont pas historiques. Cette voie médiane présente en outre l'avantage de pouvoir rendre compte des textes relatifs au génocide, mais aussi de la plupart des passages difficiles de l'Ancien Testament. Dans la suite de mon étude, je proposerai une herméneutique pour la lecture de ces passages difficiles. Je l'appliquerai de manière concrète à certains textes de l'Ancien Testament.
4.1 Qu’est-ce que l’herméneutique du mouvement rédempteur ?
La méthode de lecture que je propose s'appelle l'herméneutique du Mouvement Rédempteur. Elle a été principalement développée par le bibliste William Webb, qui l'utilise pour analyser plusieurs textes bibliques, notamment ceux relatifs au génocide cananéen. Cette approche repose sur deux hypothèses fondamentales. La première est que l'humanité est profondément dépravée et éloignée de Dieu à cause du péché. La deuxième hypothèse est que Dieu, bien qu'il soit saint, désire sincèrement établir une relation d'amour avec les êtres humains pécheurs. Dieu désire que les humains agissent conformément à ses normes de sainteté. Cependant, pour des êtres aussi pécheurs que nous le sommes, si Dieu exigeait une perfection immédiate comme condition d'une relation d'amour, presque personne (ou plutôt personne) ne pourrait entrer dans cette relation. Selon le modèle du Mouvement Rédempteur, Dieu a donc choisi d'appeler les êtres humains à un niveau supérieur de manière progressive, pas à pas. Au lieu d'exiger une transformation totale du jour au lendemain, Dieu a choisi d'accepter temporairement une partie des péchés des êtres humains afin de permettre une amélioration progressive de leur comportement. Comme le dit Greg Boyd, « la principale stratégie pour expliquer les portraits violents de Dieu dans l'Ancien Testament[...] repose sur le fait que Dieu a toujours dû adapter sa révélation aux limites et à l'état déchu de son peuple. Sa stratégie consistait à accroître progressivement la capacité de son peuple à le connaître tel qu'il est vraiment. La révélation de Dieu dans le témoignage écrit, « inspiré par Dieu », décrivant son alliance fidèle, se déploie ainsi progressivement. [...] La volonté de Dieu de s'abaisser au niveau nécessaire de chaque époque dans le but de maintenir une relation d'alliance transformatrice avec son peuple est un motif récurrent dans les deux Testaments8BOYD, Gregory A. The Crucifixion of the Warrior God. Vol. 1. Minneapolis: Fortress Press, 2017, p. 398–402.. »
Les lois énoncées dans l'Ancien Testament ne constituent donc pas la norme idéale de Dieu. Elles témoignent plutôt d'un appel divin à atteindre un niveau supérieur par rapport aux normes sociales de l'époque où elles ont été édictées. Elles sont donc éloignées de la volonté parfaite de Dieu. Elles constituent un compromis entre la dépravation totale de l'homme et la perfection sainte de Dieu. Il est tout à fait plausible que Dieu ait pu agir ainsi, comme en témoigne plusieurs récits bibliques. Après tout, même après avoir miraculeusement libéré son peuple de l'esclavage, nous lisons que le peuple a continué avec régularité de se plaindre et de se rebeller. Même après avoir reçu la terre promise, son peuple continua de se rebeller et de tomber dans l'idolâtrie. Il existe donc de nombreuses preuves bibliques de la dureté de cœur des peuples anciens à l’égard de Dieu. Ainsi, nous pouvons penser que Dieu a peut-être dû faire des compromis pour maintenir une relation avec eux.
Pour illustrer concrètement cette logique, prenons un exemple représentatif en lisant Deutéronome 21:10–14 : « Lorsque tu iras à la guerre contre tes ennemis, si l'Éternel les livre entre tes mains, et que tu leur fasses des prisonniers, peut-être verras-tu parmi les captives une femme belle de figure, et auras-tu le désir de la prendre pour femme. Alors tu l'amèneras dans l'intérieur de ta maison. Elle se rasera la tête et se fera les ongles, elle quittera les vêtements qu'elle portait quand elle a été prise, elle demeurera dans ta maison, et elle pleurera son père et sa mère pendant un mois. Après cela, tu iras vers elle, tu l'auras en ta possession, et elle sera ta femme. Si elle cesse de te plaire, tu la laisseras aller où elle voudra, tu ne pourras pas la vendre pour de l'argent ni la traiter comme esclave, parce que tu l'auras humiliée. » (LSG). Pour les lecteurs de notre époque, cela paraît honteux. Il semble que Dieu approuve le mariage forcé des captives avec leurs ravisseurs. De plus, si le ravisseur n'est pas satisfait de sa captive, il peut tout simplement la rejeter. Est-ce le genre de traitement qu'un Dieu bon et aimant approuverait ?
William Webb et Gordon Oeste expliquent : « Nous discutons parfois avec des chrétiens (et des non-chrétiens) profondément perturbés par le passage de Deutéronome 21, qui met en scène de jolies femmes dans le contexte de la guerre. [...] Nous les encourageons à commencer par lire les Écritures sous un angle totalement différent : celui du contexte [du Proche-Orient ancien] dans lequel elles ont émergé. [...] Une fois cette lecture effectuée, ils découvrent que le traitement des femmes lors des guerres était absolument horrible. Il incluait souvent des mutilations corporelles (couper leurs seins et les exposer sur des poteaux), des exécutions par torture, des viols multiples et une forme d'esclavage concubin dans laquelle les femmes étaient contraintes d'offrir des faveurs sexuelles perpétuelles et/ou de donner une descendance à leurs propriétaires. [...] Dans les guerres de siège antiques, le sort des captives était considéré comme si effroyable que, si une ville semblait sur le point de tomber, les hommes tuaient parfois leurs propres épouses. Quel monde horrible ! Le traitement de l'humanité par l'humanité est parfois ahurissant. [...] Placer le texte biblique dans ce contexte guerrier du monde antique nous permet d'appréhender Deutéronome 21:10-14 sous un angle différent. Pendant les combats et après la bataille, lors de la collecte du butin, les guerriers israélites n'étaient pas autorisés à violer ou à mutiler sexuellement les femmes. Cette restriction, qui allait à l'encontre des normes de la guerre antique […], apportait une différence majeure et un mouvement tangible dans une direction positive. [...] En lisant le texte biblique dans son contexte antique, on commence à percevoir son mouvement rédempteur progressif. Deutéronome 21:10-14 constitue un développement, voire un accomplissement plus grand, de cette tendance rédemptrice fondamentale qui consiste à améliorer le traitement des femmes prisonnières de guerre, et qui devrait guider les chrétiens dans l’élaboration de nouvelles pratiques et politiques visant à compenser ou à réduire les atrocités de la guerre9WEBB, William J. et OOSTE, Gordon K. Bloody, Brutal, and Barbaric? Wrestling with Troubling War Texts. Downers Grove: IVP Academic, 2019, p. 81–82.. »
Ainsi, lorsque nous considérons le contexte historique dans lequel le Deutéronome a été écrit, nous constatons que, bien que ce texte ne soit pas idéal ni juste en ce qui concerne le traitement des femmes, il représente néanmoins une avancée significative par rapport à la situation pratique de l'époque. Dieu appelle progressivement son peuple à un niveau supérieur, pas à pas, et Deutéronome 21 n'est qu'une étape de ce processus.
4.2 Ancien Testament et révélation progressive : pourquoi lire ces textes dans leur contexte
Vu sous cet angle, la loi de l'Ancien Testament apparaît comme un artefact d'une époque antérieure concernant la relation de Dieu avec l'humanité. Ainsi, une grande partie des inquiétudes suscitées par la tension perçue entre les commandements de Dieu dans l'Ancien Testament et son amour insondable dans le Nouveau Testament s’apaisent. En effet, à travers le prisme du mouvement rédempteur, nous voyons que cette divergence provient du fait que Dieu a voulu purifier davantage son peuple, et que pour ce faire il a avancé d’un pas supplémentaire dans son processus de purification. L'avantage de cette approche est qu'elle permet aux croyants d’admettre l’existence de véritables problèmes dans l'Ancien Testament, tout en comprenant leur raison et leur objectif dans le cadre du plan rédempteur global de Dieu. Comme le concluent Webb et Oeste : « Lorsque chrétiens et non-chrétiens lisent le texte biblique avec un regard contemporain, où l’éthique contemporaine s’est davantage développée (parfois, ironiquement, en partie grâce à l’influence rédemptrice plus large des Écritures), nous ne voyons souvent qu’une seule chose : sa faiblesse éthique. Nous prenons pleinement conscience de ses lacunes éthiques. Cependant, pour parvenir à une lecture rédemptrice de la Bible, il faut apprendre à considérer ces textes éthiquement problématiques à travers le prisme du monde antique. C’est là l’occasion de voir et d’entendre une autre facette de l’histoire, une facette rédemptrice, qui comporte souvent un mouvement partiel ou progressif vers l’amélioration du genre humain10WEBB, William J. et OOSTE, Gordon K. Bloody, Brutal, and Barbaric? Wrestling with Troubling War Texts. Downers Grove: IVP Academic, 2019, p. 83.. »
Voici un aperçu général de l'herméneutique du Mouvement Rédempteur. Si je n'aborde pas tous les textes difficiles dans cette étude, j'appliquerai toutefois cette herméneutique à quelques-uns des cas les plus troublants, afin de montrer comment ce modèle peut les expliquer. J'espère ainsi permettre à mes lecteurs d'appliquer eux-mêmes cette herméneutique à d'autres textes.
5 Applications : comment lire les passages les plus difficiles
5.1 Captives de guerre et violence sexuelle (Deutéronome 21:10-14)
Revenons donc à Deutéronome 21:10-14. Nous avons déjà souligné les problèmes posés par ce texte, qui autorise les femmes capturées à être maltraitées. C'est là le côté sombre de ce texte, reflet du monde laid dans lequel il a été écrit. Mais existe-t-il un aspect rédempteur ? Je pense que oui.
Examinons à nouveau le traitement normatif des femmes capturées dans le monde antique. Elles pouvaient être violées, maltraitées, torturées, réduites en esclavage sexuel, puis vendues à ceux qui les avaient maltraitées. Notez que cela est interdit dans Deutéronome 21. Les soldats israélites ne pouvaient avoir de relations sexuelles avec des femmes captives qu'à condition d'être prêts à les épouser et à subvenir à leurs besoins. Ils ne pouvaient pas violer aveuglément des captives sans conséquence, car l'activité sexuelle semblait leur être interdite en temps de guerre. Comme nous le rappellent Webb et Oeste : « Dans un monde antique où le viol des femmes sur le champ de bataille était monnaie courante, nous rencontrons l’une des différences les plus frappantes du récit biblique. Pour les guerriers hébreux, aucun viol (ni aucun rapport sexuel d'aucune sorte) n’était autorisé, ni sur le champ de bataille, ni pendant le trajet entre le champ de bataille et Jérusalem. Cette différence militaire est énorme. Aucun acte de violence sexuelle envers les femmes, typique des guerres antiques. Aucun. [...] Cette pratique israélite de s’abstenir de rapports sexuels pendant la guerre [...] rend l’immoralité sexuelle de David avec Bath-Shéba encore plus odieuse (2 Sam 11:2-5), car elle survient « au temps où les rois se mettaient en campagne » (2 Sam 11:1 LSG). Ce commentaire subtil sur les pratiques habituelles des rois à la guerre permet au narrateur de soulever la question de savoir pourquoi le roi David est chez lui (en train de faire l’amour !) et non sur le champ de bataille avec ses hommes. Lorsque David invite Urie, le mari de Bath-Shéba, de retour de la bataille, il espère qu’il couchera avec sa femme afin de dissimuler sa grossesse. Au lieu de cela, le comportement d'Urie contraste avec l'indulgence injustifiée de David. Il dort par terre avec les serviteurs et ne rentre pas chez lui pour coucher avec sa femme. Dans son explication à David, Urie souligne la présence de l'arche sur le champ de bataille et suggère qu'il n'aurait pas pu agir autrement, compte tenu des conditions de vie de ses compagnons d'armes. […] La question implicite du texte est évidente : comment Urie aurait-il pu s'adonner à un tel plaisir sexuel alors que ses compagnons d'armes en étaient incapables11WEBB, William J. et OOSTE, Gordon K. Bloody, Brutal, and Barbaric? Wrestling with Troubling War Texts. Downers Grove: IVP Academic, 2019, p. 104, 108. ? »
De plus, Deutéronome 21:13 précise qu'un soldat israélite ne peut avoir de relations sexuelles avec une femme pendant un mois entier, afin de lui laisser le temps de pleurer la perte de sa famille. S'il est vrai que les soldats sont autorisés à divorcer d'avec une femme qui ne leur convient pas, il leur est formellement interdit de la vendre comme esclave ou d'en tirer un quelconque profit. Je ne dis pas que ce traitement soit juste, bon ou idéal pour les femmes. Au contraire, c'est très régressif. Le fait est simplement qu'il s'agit d'un meilleur traitement des femmes capturées par rapport aux normes anciennes, et que ces conditions sont sans précédent dans le monde antique. Nous voyons donc que, si ce texte ne représente pas le traitement idéal de Dieu envers les femmes et pose de réels problèmes, il représente néanmoins un premier pas vers une amélioration dont les femmes étaient traitées. Comme le soutiennent Webb et Oeste, « un guerrier israélite doit attendre un mois avant d'épouser une captive de guerre. Le texte biblique lie explicitement ce délai au droit du captif de faire son deuil. [...] Le mois de deuil était une période relativement longue dans les schémas de deuil du monde antique. Alors qu'une semaine était la norme culturelle pour le deuil d'un proche, la législation biblique exigeait quatre fois plus de temps. Cette comparaison est utile, mais imprécise. Il faut appréhender l'élément rédempteur du texte dans des proportions bien plus larges : le rapport est de quatre à zéro, et non de quatre à un. Après tout, la comparaison entre quatre et une semaine implique de la compassion envers sa famille et ses concitoyens, et non envers l'ennemi vaincu. Les captifs de guerre de l'Antiquité n'avaient généralement aucun droit de deuil (zéro). Cette exigence biblique d'un temps de deuil pour les captifs ennemis constitue un monument unique, une expression de compassion inégalée, dans les guerres antiques12WEBB, William J. et OOSTE, Gordon K. Bloody, Brutal, and Barbaric? Wrestling with Troubling War Texts. Downers Grove: IVP Academic, 2019, p. 120–121.. »
5.2 Le génocide des Cananéens : hyperbole, expulsion et contexte antique
Mais qu'en est-il des textes faisant référence au génocide ? Que penser des commandements divins de l'Ancien Testament qui ordonnent l'anéantissement total des Cananéens, y compris des non-combattants, comme les femmes et les enfants ? Il est important de comprendre que si la violence était monnaie courante dans le monde antique, l'hyperbole et l'exagération l'étaient tout autant. Cette hyperbole s'exprimait de diverses manières : nombre de soldats engagés, durée des batailles, gravité des pertes. L'exactitude historique n'était pas tant l'objectif que de rendre les héros aussi impressionnants que possible. Dans leur ouvrage Bloody, Brutal and Barbaric ?, William Webb et Gordon Oeste examinent des exemples de ce type d'exagération dans la littérature militaire égyptienne, assyrienne, samaritaine, syrienne et d'autres pays du Proche-Orient ancien. Ces récits regorgent des mêmes déclarations de massacre total que celles que l'on trouve dans l'Ancien Testament hébreu. Pourtant, tout le monde s'accorde à dire que ces déclarations sont exagérées dans la littérature concernant Israël. Alors, pourquoi ne pas interpréter de la même manière des déclarations similaires dans l'Ancien Testament ? John et J. Harvey Walton parviennent à des conclusions similaires, affirmant que « les récits anciens[...] ne cherchent pas à fournir au public des informations permettant de reconstituer ce qu'une caméra vidéo observant l'événement aurait enregistré. Cette compréhension du genre[...] permet une certaine souplesse dans la documentation concernant des éléments tels que les circonstances de la bataille (y compris la date) et même l'identité des participants. Mais surtout, ces récits ont tendance à exagérer l'ampleur de la victoire et l'ampleur du massacre infligé aux ennemis13WALTON, John H. et WALTON, J. Harvey. The Lost World of the Israelite Conquest: Covenant, Retribution, and the Fate of the Canaanites. Downers Grove: IVP Academic, 2017, p. 178.. »
En effet, une lecture attentive du texte biblique montre que les descriptions de massacres dans diverses villes doivent être interprétées comme une hyperbole pour éviter toute contradiction. Webb et Oeste observent à nouveau : « Plusieurs indices dans le livre de Josué montrent également que les Israélites n'ont pas complètement détruit toutes les villes cananéennes et leurs habitants. D'autres groupes ethniques sont décrits comme n'ayant aucun survivant et ayant été complètement détruits par l'initiative de guerre d'Israël, et pourtant, il y avait des survivants, des gens qui étaient clairement vivants et donc pas complètement détruits, c'est-à-dire mis à mort. Lors de la campagne d'Israël vers le sud, Josué 10:33 indique que « Horam, le roi de Guézer, monta pour secourir Lakis. Josué les battit, lui et son peuple, sans laisser un seul survivant » (S21), ce qui concorde avec le résumé de Josué 10:40 indiquant que, lors de sa campagne militaire vers le sud, Josué a non seulement soumis toute la région, mais « sans laisser un seul survivant ». Il a détruit tout ce qui respirait, comme l'avait ordonné l'Éternel, le Dieu d'Israël (Josué 10:40). Pourtant, quelques chapitres plus loin, nous apprenons que les Éphraïmites « ne chassèrent point les Cananéens qui habitaient à Guézer, et les Cananéens ont habité au milieu d'Éphraïm jusqu'à ce jour, mais ils furent assujettis à un tribut » (Josué 16:10). [...] Ainsi, de nombreux éléments, contenus dans le livre de Josué lui-même, montrent qu'à la fin de sa vie, un nombre important de Cananéens vivaient encore dans le pays, certains dans les endroits mêmes où Josué n'aurait laissé personne en vie14WEBB, William J. et OOSTE, Gordon K. Bloody, Brutal, and Barbaric? Wrestling with Troubling War Texts. Downers Grove: IVP Academic, 2019, p. 158-160.. »
De plus, la lecture de ces passages annonçant l'extermination totale créerait des contradictions non seulement dans les détails du récit, mais aussi dans les commandements généraux de Dieu lui-même. En effet, le texte de l'Ancien Testament ne décrit pas seulement Dieu ordonnant l'anéantissement des Cananéens, mais aussi ordonnant de les chasser du pays. Or, si l'on prend littéralement les commandements d'anéantissement, cela signifie que Dieu ordonne deux actions mutuellement exclusives. Comme le soutiennent Webb et Oeste : « Nous avons vu que le Pentateuque et Josué-Juges utilisent à la fois le langage de la destruction et celui de l’expulsion pour décrire le sort des Cananéens. Les textes de conquête utilisent parfois le terme de « chasser », et parfois celui de « massacre total ». Ces deux idées se retrouvent parfois dans les mêmes textes. Nous avons soutenu que les preuves concordent mieux avec la compréhension que l’expulsion des Cananéens de la Terre promise et leur destruction comme deux [...] options permettant la prise de possession du pays de Canaan par Israël. [...] Si les instructions de massacre totale et d’expulsion sont toutes deux des options acceptables pour atteindre l’objectif principal [...] alors ceci [...] fournit un autre bon élément de preuve pour considérer que le langage de massacre totale doit se comprendre dans un sens hyperbolique (et non littéral)15WEBB, William J. et OOSTE, Gordon K. Bloody, Brutal, and Barbaric? Wrestling with Troubling War Texts. Downers Grove: IVP Academic, 2019, p. 261–262.. »
En résumé, il ne faut pas comprendre de manière littérale le langage de la destruction totale dans l'Ancien Testament. Il s'agit d'une sorte d'exagération rhétorique, courante dans les textes de guerre de cette époque. Comme le concluent Webb et Oeste : « Oui, la rhétorique du langage guerrier d'Israël nous paraît génocidaire. Et elle le serait si elle était prise littéralement. Mais puisque ce langage guerrier exagéré signifiait simplement une défaite éclatante de l'ennemi (comme dans d'autres textes de guerre [du Proche-Orient ancien]), il est inexact de qualifier le récit biblique de génocidaire. Si l'on persiste à qualifier les batailles d'Israël de génocide, alors toutes les guerres du monde antique doivent être qualifiées de la même manière. [...] Qualifier toutes les guerres du monde antique de génocidaires revient à méconnaître le genre de la guerre antique et à commettre une erreur d'appréciation éthique anachronique et réductrice16WEBB, William J. et OOSTE, Gordon K. Bloody, Brutal, and Barbaric? Wrestling with Troubling War Texts. Downers Grove: IVP Academic, 2019, p. 172.. »
Webb et Oeste soutiennent également que, même dans les descriptions des guerres antiques d’Israël de l'Ancien Testament, il existe un aspect rédempteur. Ils examinent divers éléments de preuve qui étayent l'idée que les nations entourant Israël infligeaient un traitement effroyable à leurs prisonniers de guerre. Ils les déshabillaient pour les humilier, les attachaient dans des positions cruelles et douloureuses, mutilaient leur corps, leur crevaient les yeux, leur coupaient des parties du corps, les écorchaient vifs, vendaient des communautés entières en esclavage et profanaient les morts, allant même jusqu'à forcer les captifs à participer ces profanations. Nombre de ces actes sont explicitement interdits dans l'Ancien Testament. Cela ne signifie pas pour autant que les soldats israélites n'ont jamais commis la moindre atrocité sur leurs captifs. Il s'agit simplement de souligner qu'ils traitaient leurs prisonniers de guerre de manière plus humaine que leurs voisins, ce qui s'inscrit parfaitement dans l'herméneutique du mouvement rédempteur. Dieu améliorait progressivement le caractère de son peuple. Comme le soulignent Webb et Oeste, « bien qu’il soit désagréable d’imaginer ces faits, une image précise de la nature terrifiante des guerres antiques est importante pour comprendre correctement les textes bibliques. Les atrocités de guerre énumérées ci-dessus sont dénoncées explicitement ou implicitement dans le texte biblique. Contrairement à la louange et à la gloire accordées à ces actes d’une violence extrême par des dieux, des œuvres d’art et des annales étrangers, ces crimes de guerre n’étaient pas considérés comme des actions de guerre approuvées par Yahweh pour Israël. [...] Autrement dit, l’abandon clair de ces atrocités bien connues du monde antique manifeste un mouvement progressif significatif dans une direction positive et rédemptrice. Contrairement à beaucoup dans le monde antique, les auteurs bibliques considéraient les atrocités guerrières mentionnées ci-dessus comme une liste d’actes de guerre honteux et non comme un motif de fierté. Cette idéologie guerrière progressivement rédemptrice dans les Écritures, lue dans le contexte social de son époque, favorise un plus grand respect de la dignité, y compris pour ses ennemis sur le champ de bataille17WEBB, William J. et OOSTE, Gordon K. Bloody, Brutal, and Barbaric? Wrestling with Troubling War Texts. Downers Grove: IVP Academic, 2019, p. 285.. »
5.3 Esclavage dans l’Ancien Testament : réglementation et progrès moral
Mais qu'en est-il de l'esclavage ? L'Ancien Testament n'autorise-t-il pas la possession et la vente d'esclaves ? La réponse est indéniablement affirmative. Toutefois, conformément à l'herméneutique du mouvement rédempteur, nous observons également un aspect rédempteur dans l'esclavage biblique par rapport au traitement réservé aux esclaves ailleurs à cette époque. Par exemple, il y avait des sanctions pour ceux qui battaient excessivement leurs esclaves, une indemnisation devait être versée aux esclaves qui subissaient des blessures graves et les esclaves hébreux devaient être libérés tous les sept ans. Je ne prétends absolument pas qu'être esclave dans l'Israël antique était une situation enviable. Au contraire, les conditions étaient encore difficiles, loin de l'idéal de Dieu. Toutefois, même dans la laideur de l'esclavage hébreu antique, nous pouvons voir des mesures progressives visant à améliorer la vie des esclaves et à leur donner davantage de dignité. Ces éléments concordent donc avec l'approche du mouvement rédempteur. Comme le souligne William Webb, « la manière dont la Bible aborde le sujet de l'esclavage, ainsi que de nombreux autres thèmes, devrait nous convaincre de l'influence de la culture sur la formation du texte. Les Écritures ne proposent pas d'« éthique définitive » dans tous les domaines des relations humaines. Dieu met son peuple d'alliance au défi d'agir de manière rédemptrice dans le domaine de l'esclavage (par exemple, la libération des esclaves hébreux tous les sept ans, les dispositions relatives à la libération, les limitations des châtiments corporels et les déclarations d'égalité sans esclavage). Le texte nous emmène dans un voyage qui implique clairement la restauration de la société à laquelle il s'adresse. Cependant, s'arrêter là où la Bible s'arrête (avec ses mots isolés) revient finalement à ne pas réappliquer l'esprit rédempteur du texte tel qu'il s'adressait à son public d'origine. Cela revient à ne pas voir qu'une réforme plus poussée est possible et qu'une réforme plus poussée doit avoir lieu afin de réaliser la composante spirituelle du sens des mots du texte. Si les Écritures ont eu une influence positive à leur époque, nous devrions aujourd'hui nous inspirer de cet esprit rédempteur pour évoluer vers une éthique encore meilleure et plus aboutie18WEBB, William J. Slaves, Women & Homosexuals: Exploring the Hermeneutics of Cultural Analysis. Downers Grove: IVP Academic, 2001, p. 247.. »
5.4 Mutilation et justice dans le contexte antique (Deutéronome 25:11-12)
Enfin, nous examinerons le texte extrêmement difficile de Deutéronome 25:11-12. Ce verset dit : « Lorsque des hommes se querelleront ensemble, l'un avec l'autre, si la femme de l'un s'approche pour délivrer son mari de la main de celui qui le frappe, si elle avance la main et saisit ce dernier par les parties honteuses, tu lui couperas la main, tu ne jetteras sur elle aucun regard de pitié. » (LSG). Étant donné les parallèles littéraires étroits entre ce verset et un texte similaire des codes juridiques assyriens contemporains, nous pouvons conclure que ce verset ne parle probablement pas simplement de toucher les parties génitales d’un homme, mais plutôt de les endommager. Comme le dit Webb, « bien que cela ne soit pas explicitement mentionné, le principal souci ou délit semble être de blesser les testicules de l’agresseur au point de l’empêcher de procréer19WEBB, William J. Corporal Punishment in the Bible: A Redemptive-Movement Hermeneutic for Troubling Texts. Downers Grove: IVP Academic, 2012, p. 101.. »
Pourtant, la punition prescrite, couper la main d'une femme pour avoir tenté d'aider son mari, semble incroyablement sévère. Et elle l'est assurément. Je ne prétends pas le contraire. Mais il faut se souvenir du monde dans lequel ce texte a été écrit. C'était un monde dominé par les hommes, où la continuité de la lignée familiale était considérée comme primordiale. Rendre un homme stérile aurait donc été considéré comme un délit bien plus grave qu'aujourd'hui. Et malheureusement, la mutilation des femmes était un châtiment assez courant à cette époque. Dans son livre, Corporal Punishment in the Bible, William Webb passe en revue les codes pénaux de cette époque et constate que les femmes pouvaient être punies pour des délits encore moins graves : on leur arrachait les doigts, on leur cassait les dents, on leur enfonçait des chevilles dans la bouche, on leur arrachait les oreilles, le nez, les seins, on leur coupait les yeux et la langue, ou on leur coupait les pieds. Étant donné l'omniprésence de cette pratique effroyable, il convient de souligner qu'il s'agit du seul texte de l'Ancien Testament autorisant la mutilation. Comme l'observe Webb : « L'élément le plus frappant du mouvement rédempteur est sans aucun doute la relative rareté des lois sur la mutilation dans la Bible. Bien sûr, je serais ravi qu'il n'y ait aucun texte sur l'amputation ou la mutilation. Cependant, le fait que Deutéronome 25:11-12 soit le seul châtiment corporel prescrit dans la Bible est assez incroyable compte tenu des pratiques du monde antique dans lequel il a été écrit. En bref, lire l'Écriture dans son contexte plus large nous aide à percevoir son immense esprit de retenue20WEBB, William J. Corporal Punishment in the Bible: A Redemptive-Movement Hermeneutic for Troubling Texts. Downers Grove: IVP Academic, 2012, p. 110.. »
Je tiens à répéter que je ne prétends pas qu'il ne s'agit pas d'une punition terriblement brutale, ni que perdre une main est anodin. Le but, encore une fois, est simplement de montrer à quel point le texte biblique est modéré par rapport au type de violence qui était toléré sans restriction dans le monde où il a été écrit.
En revenant sur les similitudes entre Deutéronome 25:11-12 et les codes de loi assyriens, nous constatons une fois de plus le caractère rédempteur de l’histoire, car l’amputation d’une main est bien moins sévère que la punition prescrite par les Assyriens pour la même infraction. Comme le soutient Webb, « une autre façon d'aborder le thème de la rédemption dans les Écritures consiste à comparer le texte de l'amputation de la main dans le Deutéronome 25:11-12 avec son plus proche parallèle, à savoir le texte de l'arrachage des testicules dans les codes de lois assyriens. [...] Il nous reste alors une comparaison de trois châtiments alternatifs pour un crime à peu près identique : l'amputation d'une main (la Bible), l'arrachage des deux yeux (option assyrienne 1) ou l'amputation des deux seins (option assyrienne 2). Ce que je vais suggérer, aussi horrible que cela puisse paraître, c'est que l'amputation d'une main est en réalité beaucoup moins sévère que les deux options assyriennes. Premièrement, si l'on envisage la perte des deux yeux, cette pondération comparative peut facilement être établie. La cécité des deux yeux compromet gravement la capacité d'une personne à accomplir presque toutes les tâches quotidiennes. En revanche, l'amputation d'une main n'entraîne pas les mêmes dommages ni les mêmes difficultés. [...] Deuxièmement, un argument similaire peut être avancé si l'on compare l'amputation d'une main à l'amputation des deux seins pour une femme. [...] Dans un monde prémoderne, le besoin de lait maternel était bien important, car il n’existait pas d’alternatives en poudre ou de réfrigération. Ainsi, l'incapacité d'élever des enfants dans le monde antique était perçue comme une menace économique majeure pour la stabilité familiale et la transmission intergénérationnelle. De plus, la valeur de la procréation était accentuée par l'importance accordée dans l'Antiquité à la perpétuation du nom de famille.[...] Compte tenu de ces pertes et des valeurs qui y étaient associées, la plupart des femmes de l'Antiquité auraient probablement considéré l'amputation des deux seins comme une punition bien plus dévastatrice que l'amputation d'une main. En raison de la sévérité des trois punitions (perte d’une main, de deux seins ou de deux yeux), ce genre de comparaison de valeurs est quelque chose dont nous ne voulons pas vraiment parler, et encore moins réfléchir à ce que les femmes de l'Antiquité ont réellement vécu en termes de perte à la suite de telles mutilations. Cependant, lorsque nous réfléchissons à la nature des dommages dans chacun des trois cas, en particulier tels qu'ils auraient été compris et évalués dans le monde [du Proche-Orient ancien], la punition la moins sévère, et de loin, est celle qui consiste à perdre une main. Une fois de plus, il y a au moins un certain degré de progrès. Ce progrès va dans la bonne direction, vers plus de compassion et de dignité dans un environnement social qui reste, il faut le reconnaître, extrêmement dur21WEBB, William J. Corporal Punishment in the Bible: A Redemptive-Movement Hermeneutic for Troubling Texts. Downers Grove: IVP Academic, 2012, p. 111-113.. »
Un dernier point à souligner : nous n’avons aucune trace d’une telle peine infligée à une femme. Peut-être le texte à lui seul a-t-il suffi à dissuader une femme hébraïque de commettre un tel acte, et aucune n'a jamais subi une telle amputation. Je comprends que cette explication n'est pas satisfaisante pour répondre à la question de savoir pourquoi Dieu a autorisé une loi aussi horrible dans la Bible. Toutefois, je tiens à rappeler que je crois que Dieu cherchait à améliorer progressivement son peuple et que ce texte doit être interprété dans cette optique.
6 Objection : le mouvement rédempteur est-il une approche libérale ?
6.1 Non : cette approche ne rejette pas les textes bibliques
Permettez-moi de conclure en évoquant une dernière préoccupation. Nombre de mes lecteurs craignent peut-être que le modèle du mouvement rédempteur ait un parfum de libéralisme. Peut-être craignent-ils qu'il puisse être utilisé pour rejeter tout texte des Écritures qui ne leur plaît pas. C'est une préoccupation légitime. Nous ne voulons certainement pas nous lancer dans une rationalisation a posteriori, ni, pire encore, dans un rejet flagrant de tout texte qui heurte la sensibilité moderne. Mais deux points doivent être soulevés en réponse à cette préoccupation.
Premièrement, l'herméneutique du mouvement rédempteur ne rejette pas les textes bibliques dérangeants. Elle admet que Dieu a réellement donné ces commandements. Elle s'efforce simplement de leur donner un sens dans le contexte de leur époque, ainsi que dans le cadre global de la révélation divine qui culmine en Jésus-Christ. Comme le rappelle Stephen De Young, « la révélation ultime du Dieu trinitaire est l'Incarnation de Jésus-Christ, Dieu le Fils. Le Christ est le prisme à travers lequel toutes les Écritures, la vie continue de l'Église et la vie de la création sont comprises. En Lui habite corporellement toute la plénitude de la divinité (Col 2:9 LSG). Il est parfaitement juste d'interpréter les actions de Yahweh, le Dieu d'Israël dans l'Ancien Testament, à la lumière de ce que nous savons de lui à travers ceux qui ont connu le Christ et écrit les Écritures du Nouveau Testament. Après tout, il est le même hier, aujourd'hui et éternellement (Hé 13:8 LSG)22DE YOUNG, Stephen. God Is a Man of War: The Problem of Violence in the Old Testament. Chesterton, IN: Ancient Faith Publishing, 2021, p. 3. . »
6.2 Jésus et le divorce : l’Écriture affirme une concession
Deuxièmement, je pense que les Écritures elles-mêmes soutiennent l'idée que l'Ancien Testament est imparfait et qu'il témoigne d'une certaine adaptation divine à la nature pécheresse de l'homme. Un bon exemple en est la permission claire du divorce dans l'Ancien Testament, en Deutéronome 24:1. Cependant, lorsque Jésus commente ce passage dans Matthieu 19:8 il affirme clairement que Dieu a permis cela en raison de la dureté de cœur du peuple d'Israël, mais que cela n'a jamais été son idéal. Il est donc clairement enseigné dans les Écritures elles-mêmes que la Loi de l'Ancien Testament contient des imperfections divinement permises en raison de la nature pécheresse de l'homme. Comme le remarque Greg Boyd, « l'Ancien Testament reflète souvent la façon dont Dieu s'accommode de la faiblesse et de l’état déchu de son peuple en compromettant ses idéaux. Un exemple clair concerne l'idéal divin du mariage monogame et jusqu’à la mort (Genèse 2:22-25 ; Matthieu 19:4-6). En raison de la dureté de cœur des gens, Jésus nous dit que Yahweh a décidé à un moment donné d'autoriser le divorce, à condition que le mari rédige « certificat de divorce » officiel pour son épouse (Deutéronome 24:1). Selon toute vraisemblance, cette concession visait à ralentir le processus de divorce, forçant ainsi l'homme à considérer les conséquences de son acte plutôt que de chasser sa femme de la maison sans discernement, la laissant vulnérable et sans possibilité de se remarier. Voyant que son peuple déchu ne parvenait pas toujours à respecter son idéal du mariage jusqu’à la mort, Yahweh s'est abaissé à offrir une disposition pour protéger les femmes divorcées. [...] De telles concessions reflètent la miséricorde d’un cœur d’un missionnaire céleste qui était prêt à compromettre ses idéaux par amour chaque fois que cela était nécessaire23BOYD, Gregory A. The Crucifixion of the Warrior God. Vol. 2. Minneapolis: Fortress Press, 2017, p. 713–714.. »
6.3 Hébreux : l’ancienne alliance comme ombre et préparation
L'épître aux Hébreux est peut-être encore plus frappante : elle compare à plusieurs reprises Jésus à divers aspects de la Loi de l'Ancien Testament, affirmant ainsi sa supériorité. Or, on ne peut être supérieur à la perfection. Toute l'argumentation de l'épître aux Hébreux présuppose donc l'imperfection de l'Ancien Testament. Boyd affirme : « L'auteur de l'épître aux Hébreux ne nie pas que Dieu ait véritablement parlé par l'intermédiaire des prophètes passés. Mais [...] il est néanmoins clair que l'auteur considère ces révélations antérieures comme inférieures à la révélation de Dieu en Jésus, aussi inférieures qu'une simple ombre à la réalité substantielle qui la projette (Hé 10:1 ; cf. Hé 8:5 ; Col 2:17)24BOYD, Gregory A. The Crucifixion of the Warrior God. Vol. 1. Minneapolis: Fortress Press, 2017, p. 37–38.. » Et il poursuit : « L'auteur [de l'épître aux Hébreux] commence par souligner comment la révélation de Dieu en son propre Fils contraste avec toutes les révélations antérieures et les surpasse, du fait que le Fils seul est « le reflet de sa gloire et l'empreinte de sa personne » (Hé 1:3 LSG). [...] En fait, le simple fait qu'une nouvelle alliance ait été conclue par le Christ crucifié suffit à l’auteur pour conclure qu'il y avait des « défault[s] » dans la première alliance (Hé 8:7 LSG)25BOYD, Gregory A. The Crucifixion of the Warrior God. Vol. 1. Minneapolis: Fortress Press, 2017, p. 109–110.. »
J’ai conscience que je n'ai abordé qu'une poignée de textes troublants de l'Ancien Testament. Je renvoie ceux qui souhaiteraient une analyse plus approfondie et plus complète de la question aux excellents ouvrages de William Webb sur le sujet. Mon objectif est modeste : je cherche simplement à fournir à mes lecteurs les outils nécessaires pour comprendre ces passages bibliques complexes.
7 Conclusion
Je tiens une fois encore à souligner que je ne cherche pas à minimiser la dureté de ces textes de l'Ancien Testament ni les problèmes qu'ils posent. Il s'agit simplement de souligner que, lorsqu'on les compare à des textes similaires de la même époque, les textes bibliques s'éloignent de leurs normes culturelles. Cet éloignement va dans une direction visant à les améliorer, même si nous nous trouvons dans une situation encore loin de la perfection. J'ai suggéré que la meilleure façon de comprendre ce phénomène est de considérer que Dieu améliore progressivement et graduellement le caractère des êtres humains. Vu sous cet angle, nous pouvons admettre l’existence de réels problèmes et imperfections dans l'Ancien Testament, et même admettre que ces problèmes sont incompatibles avec le caractère de Dieu révélé par Jésus-Christ. Cela ne nous oblige toutefois pas à rejeter ces textes ou à dire qu'il y a des erreurs dans la Bible. Au contraire, nous reconnaissons que Dieu avait un plan plus large pour améliorer le comportement humain, au-delà des pratiques barbares qui imprégnaient le monde antique. Cependant, Dieu n'a pas accompli cela du jour au lendemain. Il l'a fait lentement et sûrement au fil du temps, jusqu'à ce jour encore. En considérant l'Ancien Testament sous cet angle, nous pouvons apercevoir la stratégie globale de Dieu et apprécier sa sagesse. Bien que tout ne soit pas parfait dans la loi de l'Ancien Testament, Dieu a utilisé ces codes barbares et violents pour nous amener à reconnaître ce fait. Ironiquement, c'était là tout l'intérêt pour Dieu de donner ces lois à l'ancien Israël. Selon ce modèle, ces lois ont une fonction transitoire : elles étaient destinées à être dépassées, non reproduites.
Source : PALLMANN, David. Making Sense of Old Testament Violence [vidéo en ligne]. YouTube, 2023. [consulté le 18 juillet 2025]. Disponible à l'adresse : https://www.youtube.com/watch?v=qmiU9L6lj0Y




