La question de savoir si la réconciliation avec Dieu est offerte à tous les hommes divise profondément calvinisme et arminianisme. Cet article défend la thèse d’une réconciliation universellement offerte, tout en examinant de manière critique les arguments en faveur d’une expiation limitée.
1 Les théories de la réconciliation
1.1 Positions calvinistes
Dans le calvinisme, la réconciliation de Dieu avec les hommes résulte du pardon de leurs péchés, pardon lui-même rendu possible par leur expiation. Cette expiation s’opère conformément à la théorie de la substitution pénale formulée par les Réformateurs1ALLISON, Gregg. A History of the Doctrine of the Atonement. Southern Baptist Journal of Theology, 2007, vol. 11, n° 2, p. 10, 14-15. « Les Réformateurs ont introduit une autre conception de l’expiation, généralement appelée la théorie de la substitution pénale. [...] [Celle-ci a été] élaborée par les Réformateurs et développée par leurs successeurs ».. Au sein de ce cadre doctrinal, deux variantes coexistent quant aux bénéficiaires potentiels de l’expiation, bien qu’elles s’accordent sur l’identité de ses bénéficiaires effectifs.
1.1.1 L'expiation limitée avec application limitée
Une première position est celle de l'expiation limitée avec application limitée. Elle signifie que la mort du Christ a obtenu le pardon exclusivement pour les péchés des élus, et que ce pardon est effectivement appliqué à eux seuls. Il s'agit de la position calviniste majoritaire, traditionnellement associée au calvinisme « cinq points »2MARCEL, Pierre-Charles [trad.]. Canons de Dordrecht : le solide fondement. Aix-en-Provence : Kerygma, 1998, chap. 2. « […] Dieu a voulu que Jésus-Christ, par le sang de la croix (par lequel il a confirmé la nouvelle alliance), rachetât efficacement du milieu de tout peuple, de toute nation et de toute langue, tous ceux, et ceux-là seulement, qui de toute éternité ont été élus au salut [...] ; qu'il [...] les purifiât par son sang de tout péché et originel et actuel [...] »..
1.1.2 L'expiation illimitée avec application limitée
Une seconde position est celle de l'expiation illimitée avec application limitée. Également appelée amyraldisme, cette position affirme que la mort du Christ a obtenu le pardon pour les péchés de tous, mais que ce pardon n'est effectivement appliqué qu'aux élus3MCGOWAN, Andrew. The Dictionary of Historical Theology. Grand Rapids, MI : Eerdmans, 2000, p. 12. « L'amyraldisme implique une double volonté de Dieu, par laquelle il veut le salut de toute l'humanité à la condition de la foi, mais veut le salut des élus spécifiquement et inconditionnellement. [...] La difficulté théologique posée par l'idée d'une volonté de Dieu ayant été frustrée par le fait que tous ne sont pas sauvés est résolue par l'argument selon lequel Dieu n'a voulu leur salut qu'à la condition de la foi. Lorsqu'un individu n'a pas la foi, alors Dieu n'a pas voulu le salut de cette personne. ». Cette approche caractérise le calvinisme « quatre points », position qui fut celle de nombreux premiers théologiens réformés4ALLEN, David L. The Extent of the Atonement: A Historical and Critical Review. Nashville : B&H Academic, 2016, partie 3. « Les travaux récents de Richard Muller et d’autres ont montré que pratiquement tous les réformateurs de la première génération soutenaient l’expiation universelle. L’affirmation d’une expiation définie chez Bèze n’apparaît qu’environ vingt-cinq ans après la mort de Calvin. » mais qui demeure aujourd'hui minoritaire5PICIRILLI, Robert E.. Grace, Faith, Free Will : Contrasting Views of Salvation: Calvinism and Arminianism. Nashville, TN : Randall House Publication, 2002, p. 89. « [U]ne minorité de théologiens par ailleurs calvinistes a enfreint cette “logique” [de l'expiation limitée] et a plaidé en faveur d’une expiation universelle. ».
1.2 Positions arminiennes
1.2.1 L'expiation illimitée avec application conditionnelle à la foi
Historiquement, Jacobus Arminius, en accord avec certains théologiens réformés, considérait que la réconciliation avec Dieu repose sur un pardon rendu possible par une expiation fondée sur la substitution pénale. Dans cette perspective, Jésus est puni à la place des hommes et endure exactement la peine correspondant à leurs péchés, satisfaisant ainsi la justice divine. Cela permet une provision universelle de pardon, effectivement appliquée sur la base de la foi en Dieu et de la repentance des péchés6FORLINES, F. Leroy. Classical Arminianism: A Theology of Salvation. Nashville, TN : Randall House, 2011, chap. Introduction. « Dans l’oblation du Christ, soutient Arminius, le Christ, à la fois prêtre et sacrifice, subit la peine divine due au péché humain. Cette souffrance constitue la satisfaction, ou le paiement, rendu à la justice divine pour la rédemption des êtres humains du péché, de la culpabilité et de la colère divine. Ainsi, Arminius présente une compréhension de l’expiation, dans le cadre de sa conception de l’office sacerdotal de Jésus-Christ, qui est conforme aux motifs de substitution pénale dominants dans la théologie réformée des XVIe et du début du XVIIe siècles. ». Cette position est devenue majoritaire dans l’arminianisme classique, parfois désigné comme arminianisme réformé7PICIRILLI, Robert E.. Grace, Faith, Free Will : Contrasting Views of Salvation: Calvinism and Arminianism. Nashville, TN : Randall House Publication, 2002, p. ii. « [P]ar « Arminianisme de la Réforme », j’entends à la fois distinguer la pensée d’Arminius et des Remontrants originels de certaines formes que l’Arminianisme a pu prendre depuis, et l’identifier aux principaux points d’emphase de la Réforme. ».
D’autres arminiens, suivant Hugo Grotius, défendent que la réconciliation avec Dieu repose sur un pardon autorisé par une expiation relevant de la théorie gouvernementale. Dans cette approche, Jésus n’est pas puni à la place des hommes au sens strict. Ses souffrances constituent néanmoins une expiation, destinée à satisfaire la justice de Dieu. Cette provision universelle de pardon est pareillement appliquée sur la base de la foi en Dieu et de la repentance des péchés. Cette position a exercé une influence particulière dans le méthodisme8FORLINES, F. Leroy. Classical Arminianism: A Theology of Salvation. Nashville, TN : Randall House, 2011, chap. Introduction. « Combien Arminius était différent, conclut Forlines, des auteurs “arminiens” tels que Charles Finney, John Miley ou Orton Wiley. Ceux-ci avaient enseigné une conception gouvernementale de l’expiation, semblable à celle d’Hugo Grotius. Selon cette théorie, Dieu peut librement pardonner aux pécheurs sans qu’aucune satisfaction ne soit rendue pour la violation de la loi divine, car un tel pardon relève de sa discrétion en tant que gouverneur ou souverain. Ainsi, le sacrifice du Christ est accepté par Dieu en tant que gouverneur ou dirigeant plutôt qu’en tant que juge. Dans cette perspective, la mort du Christ est un symbole du châtiment que le péché peut entraîner. Dieu utilise ce symbole comme moyen dissuasif. La peine du péché est donc écartée plutôt que payée. Ainsi, par la foi, le croyant est pardonné comme un gouverneur gracierait un criminel coupable, et tous les péchés passés sont oubliés. ».
1.2.1 La réconciliation conditionnelle à la foi
La réconciliation avec Dieu découle de sa décision de pardonner les péchés en fonction de la foi et de la repentance humaine. Quant à ce qui légitime cette décision, de nombreux chrétiens, à travers les siècles et les traditions, considèrent qu’elle ne requiert aucun acte de satisfaction particulier. Elle repose exclusivement sur la souveraineté de Dieu, elle-même issue de son caractère éternel.
Plusieurs théories de la réconciliation s’articulent autour de ce principe central, en y ajoutant divers éléments secondaires. On les regroupe sous le terme de « théories relationnelles de la réconciliation ». La plus influente historiquement est le Christus Victor, formalisé par Gustaf Aulén, qui a dominé la conception de la réconciliation au cours du premier millénaire chrétien et reste la théorie majoritaire de l’Église orthodoxe orientale.
Certains arminiens contemporains adoptent également cette approche, en soulignant qu’elle implique nécessairement l’action de la grâce divine, c’est-à-dire l’intervention synergique du Saint-Esprit dans le salut. Cela permet de la distinguer des théories de l’influence morale, qui n’exigent pas la grâce à toutes les étapes du salut, comme dans le pélagianisme ou le semi-pélagianisme.
2 Les raisons de croire à une offre universelle de reconciliation
2.1 Dieu désire le salut de tous
Une offre universelle de reconciliation correspond aux déclarations bibliques selon lesquelles Dieu veut le salut de tous. Les passages les plus notables sont :
« Le Seigneur ne tarde pas dans l’accomplissement de la promesse, comme quelques-uns le croient; mais il use de patience envers vous, ne voulant pas qu’aucun périsse, mais voulant que tous arrivent à la repentance. » (2Pi 3:9)9PICIRILLI, Robert E.. The Randall House Bible Commentary: James, 1, 2 Peter, and Jude. Nashville, TN : Randall House, 1992, p. 305. « La véritable explication de Son « retard » se trouve dans la dernière partie du verset et réside dans sa longanimité. [...] Au lieu de vouloir délibérément qu'aucun ne périsse, Dieu veut délibérément que tous « arrivent » à la repentance. »
« [Dieu] veut que tous les hommes soient sauvés et parviennent à la connaissance de la vérité. » (1Tm 2:4)10OUTLAW, W. Stanley, PICIRILLI, Robert E. [ed.]. The Randall House Bible Commentary: 1 Thessalonians Through Philemon. Nashville, TN : Randall House, 1990, p. 202. « "Tous les hommes" [en 1 Timothée 2:1‑4] doit être compris comme signifiant « sans exception ». Il s'agit manifestement du même « tous les hommes » dont il est question en 2:1, et qui signifie qu'il convient de faire diverses actions de prière pour tous. C'est-à-dire que personne dans le monde ne devrait être exclu, par principe, des prières des croyants, car c'est la volonté manifeste de Dieu que tous les hommes soient sauvés. »
2.2 La grâce et l'amour salvifique de Dieu concernent tous les hommes
L’intention d’une réconciliation offerte à tous transparaît dans la portée universelle de l’amour et de la grâce divins envers tous les hommes. Les passages les plus notables sont :
« Car Dieu a tant aimé le monde qu'il a donné son Fils unique, afin que quiconque croit en lui ne périsse point, mais qu'il ait la vie éternelle. Dieu, en effet, n'a pas envoyé son Fils dans le monde pour qu'il juge le monde, mais pour que le monde soit sauvé par lui. Celui qui croit en lui n'est point jugé; mais celui qui ne croit pas est déjà jugé, parce qu'il n'a pas cru au nom du Fils unique de Dieu. » (Jn 3:16-18)
« Car la grâce de Dieu, source de salut pour tous les hommes, a été manifestée. » (Ti 2:11)
« Car Dieu était en Christ, réconciliant le monde avec lui-même, en n'imputant point aux hommes leurs offenses, et il a mis en nous la parole de la réconciliation. » (2Co 5:19)
2.3 L'opportunité du salut est donné à tous
Puisque Dieu désire le salut de tous, il est cohérent qu'Il en donne l'opportunité à tous. Les passages les plus notables sont :
« Et moi, quand j'aurai été élevé de la terre, j'attirerai tous les hommes à moi. » (Jn 12:32)
« Quiconque croit en lui ne sera point confus. Il n’y a aucune différence, en effet, entre le Juif et le Grec, puisqu’ils ont tous un même Seigneur, qui est riche pour tous ceux qui l’invoquent. » (Ro 10:11-12)
« Et l'Esprit et l'épouse disent: Viens. Et que celui qui entend dise: Viens. Et que celui qui a soif vienne; que celui qui veut, prenne de l'eau de la vie, gratuitement. » (Ap 22:17)
2.4 L'évangile doit être prêché à tous
Jésus commande de proclamer l’Évangile et d’en présenter l’offre à tous, sans distinction. Paul, quant à lui, exprime sa volonté d’enseigner à tous, manifestant ainsi la volonté divine universelle de réconciliation :
« Puis il leur dit: Allez par tout le monde, et prêchez la bonne nouvelle à toute la création. » (Mc 16:15)
« Je me dois aux Grecs et aux barbares, aux savants et aux ignorants. Ainsi j'ai un vif désir de vous annoncer aussi l'Évangile, à vous qui êtes à Rome. Car je n'ai point honte de l'Évangile: c'est une puissance de Dieu pour le salut de quiconque croit, du Juif premièrement, puis du Grec ». (Rm 1:14-16)
2.5 Certains passages bibliques parlent de la mort de Jésus comme ayant un but universel
L'intention d'une réconciliation étendue à tous est exprimée dans plusieurs épîtres par des expressions comme « Jésus est mort pour tous ». Les versets suivant sont les plus notables :
« Car il y a un seul Dieu, et aussi un seul médiateur entre Dieu et les hommes, Jésus Christ homme, qui s'est donné lui-même en rançon pour tous. C'est là le témoignage rendu en son propre temps ». (1Tm 2:5-6)
« Mais celui qui a été abaissé pour un peu de temps au-dessous des anges, Jésus, nous le voyons couronné de gloire et d'honneur à cause de la mort qu'il a soufferte, afin que, par la grâce de Dieu, il souffrît la mort pour tous. » (Hé 2:9)
« Car l'amour de Christ nous presse, parce que nous estimons que, si un seul est mort pour tous, tous donc sont morts; » (2Co 5:14)
« Ainsi donc, comme par une seule offense la condamnation a atteint tous les hommes, de même par un seul acte de justice la justification qui donne la vie s'étend à tous les hommes. » (Rm 5:18)
2.6 Certains passages bibliques comparent Jésus à une victime expiatoire pour tous
Lorsque Jean et Paul reprennent l'image de la victime expiatoire du Lévitique (Lv 16) et l'appliquent à Jésus, ils étendent sa portée au-delà des croyants jusqu'aux incroyants. Ils manifestent ainsi que la réconciliation est offerte à tous :
« Il est lui-même la victime expiatoire pour nos péchés, et non seulement pour les nôtres, mais aussi pour ceux du monde entier ». (1 Jn 2:2)
« Car tous ont péché et sont privés de la gloire de Dieu; et ils sont gratuitement justifiés par sa grâce, par le moyen de la rédemption qui est en Jésus-Christ. C’est lui que Dieu a destiné à être, par son sang pour ceux qui croiraient, victime propitiatoire, afin de montrer sa justice, parce qu’il avait laissé impunis les péchés commis auparavant, au temps de sa patience ». (Rm 3:23-25)
2.7 Certains passages bibliques parlent de la mort de Jésus comme concernant aussi les apostats
L’intention d’une réconciliation offerte à tous est également confirmée par le fait que Paul parle de la mort du Christ comme bénéficiant aussi à celui qui apostasie :
« Et ainsi le faible périra par ta connaissance, le frère pour lequel Christ est mort! » (1Co 8:11)
« Mais si, pour un aliment, ton frère est attristé, tu ne marches plus selon l'amour: ne cause pas, par ton aliment, la perte de celui pour lequel Christ est mort. » (Rm 14:15)
3 Les arguments contre l'offre universelle de la reconciliation
3.1 Le provision universelle du pardon devrait entrainer l’universalisme
Les calvinistes conçoivent l'œuvre de Jésus comme accomplissant réellement le salut plutôt que de se contenter de le rendre possible11NICOLE, Roger. The Case for Definite Atonement. Bulletin of the Evangelical Theological Society. [1967], vol. 10, n°4, p. 201. « Quel genre de rédemption serait-ce si les rachetés demeuraient encore sous le pouvoir de l’ennemi ? Quelle propitiation serait-ce si Dieu agissait encore dans la colère ? Quelle réconciliation serait-ce si l’aliénation persistait et était même scellée pour l’éternité ? Ces trois termes, séparément et conjointement, attestent que l’Écriture présente l’œuvre du Christ comme produisant effectivement le salut. ». Dès lors, ils estiment que dans la vision arminienne, la provision de pardon pour tous les hommes devrait nécessairement impliquer que tous les hommes soient sauvés12BERKHOF, Louis. Systematic Theology. Grand Rapids: Eerdmans, 1949, p. 395. « La doctrine selon laquelle Christ est mort dans le but de sauver tous les hommes conduit logiquement à l’universalisme absolu, c’est-à-dire à la doctrine selon laquelle tous les hommes sont effectivement sauvés. Il est impossible que ceux pour qui Christ a payé le prix, dont Il a ôté la culpabilité, soient perdus à cause de cette culpabilité. Les arminiens ne peuvent pas s’arrêter à mi-chemin, mais doivent aller jusqu’au bout. »13NICOLE, Roger. The Case for Definite Atonement. Bulletin of the Evangelical Theological Society. [1967], vol. 10, n°4, p. 202. « La rédemption particulière est une conséquence inévitable de la reconnaissance de la nature pénale et substitutionnelle de l’expiation. [...] Si nous affirmons que Christ est mort de manière substitutionnelle pour toute l’humanité, portant la peine divine pour les péchés de tous les hommes, il semblerait qu’au jour du jugement il ne resterait rien à punir, et que, par conséquent, tous les hommes devraient être sauvés. ».
Pour répondre à cette objection, il est important de distinguer la provision du pardon de son imputation, distinction que certains calvinistes concèdent eux-mêmes14SHEDD, William. G. T.. Dogmatic Theology. Grand Rapids : Zondervan reprint, [1969], vol. 2, p. 475-476. « Il est tout à fait rationnel de supposer que, dans l’alliance entre le Père et le Fils [dans l’éternité], l’accomplissement d’une expiation était inséparablement lié au dessein de l’appliquer : à savoir, le dessein d’accompagner l’œuvre expiatoire du Fils de l’œuvre régénératrice du Saint-Esprit. Le Père divin, en donnant le Fils divin comme sacrifice pour le péché, a simultanément déterminé que ce sacrifice serait approprié par la foi par un nombre déterminé de membres de la famille humaine. ». Le pardon est imputé à quiconque croit en Dieu, c'est à dire sur une base non arbitraire. Ainsi, l’universalisme n’est pas une implication nécessaire de la provision universelle du pardon.
3.2 La provision universelle subordonnerait l'efficacité du pardon à un facteur humain
Les calvinistes affirment que si le pardon est offert à tous sans que tous en bénéficient, un facteur humain viendrait déterminer qui est pardonné ou non, reléguant l'œuvre du Christ à une simple possibilité ne sauvant personne par elle-même15NICOLE, Roger. The Case for Definite Atonement. Bulletin of the Evangelical Theological Society. [1967], vol. 10, n°4, p. 201-202. « un élément humain viendrait s’ajouter à l’œuvre du Christ, [un élément] qui détermine la différence entre les sauvés et les perdus, [auquel cas] l’œuvre du Christ, en elle-même, ne sauve en réalité personne »..
L'arminianisme répond que la foi ne constitue ni un mérite ni une coopération productrice du salut, mais la simple réception de ce que Dieu offre. Comme l'illustrait Arminius, tendre la main pour recevoir l'aumône ne diminue pas la pureté du don16ARMINIUS, Jacobus. Apology. In :The Works of James Arminius. Auburn, N.Y., Derby : Miller and Orton, 1853, vol. 1, 27.7, p. 366. « Un homme riche fait l'aumône à un mendiant pauvre et affamé, lui permettant ainsi de subvenir à ses besoins et à ceux de sa famille. Ce don cesse-t-il d'être pur parce que le mendiant tend la main pour le recevoir ? Peut-on affirmer, à juste titre, que « l'aumône dépendait en partie de la générosité du donateur et en partie de la liberté du bénéficiaire », alors que ce dernier n'aurait pas pu la recevoir sans tendre la main ? Peut-on dire, parce que le mendiant est toujours prêt à recevoir, qu'« il peut prendre l'aumône ou la refuser, à son gré » ? Si l'on ne peut véritablement affirmer cela d'un mendiant qui reçoit l'aumône, combien moins peut-on le dire concernant le don de la foi, pour lequel la grâce divine accomplit bien davantage encore. ». Ainsi, le pardon peut être universellement offert sans que son efficacité dépende d'une œuvre humaine17PICIRILLI, Robert E.. Grace, Faith, Free Will : Contrasting Views of Salvation: Calvinism and Arminianism. Nashville, TN : Randall House Publication, 2002, p. 96. « [L]a condition que les hommes doivent remplir est la foi, et non les œuvres. Celle-ci ne “produit” en aucun cas le salut ni n’y contribue. [...] La foi est une négation absolue de ses propres œuvres et un abandon total de tout ce que l’on pourrait faire pour son propre salut, une main tendue vers Dieu, vide de tout mérite. ».
3.3 Un pardon accordé à tous serait moins efficace, et Dieu en serait moins glorifié
Les calvinistes remarquent à bon droit que l'efficacité du pardon est supérieure lorsqu'il est accordé à un groupe restreint, et arguent que Dieu est donc moins glorifié dans la vision arminienne18BERKHOF, Louis. Systematic Theology. Grand Rapids: Eerdmans, 1949, p. 394. « Les desseins de Dieu sont toujours assurément efficaces et ne peuvent être contrecarrés par les actions de l’homme […] Si son intention avait été de sauver tous les hommes, ce dessein n’aurait pas pu être frustré par l’incrédulité humaine. [...] Tenter de concilier la rédemption universelle avec le salut particulier revient à introduire une disjonction intolérable dans le dessein divin. ».
On peut répondre que l'attitude de Dieu envers ceux qui n'auraient pas la foi n'est nullement inutile : elle rend possible le salut de tous pendant leur temps de grâce respectif et manifeste que Dieu ne fait pas preuve de partialité19PICIRILLI, Robert E.. Grace, Faith, Free Will : Contrasting Views of Salvation: Calvinism and Arminianism. Nashville, TN : Randall House Publication, 2002, p. 121. « L’expiation universelle s’accorde le mieux avec le fait que « Dieu ne fait pas acception de personnes » (Ac 10:34 ; Rm 2:11 ; Dt 10:17). [...] [U]n salut inconditionnel accordé à certains plutôt qu’à d’autres signifie que Dieu traite certains différemment des autres. Or les passages qui énoncent ce principe fondamental semblent suggérer que Dieu agit envers les hommes sans aucune prédisposition de sa part, mais uniquement en fonction de la manière dont ils répondent à celui qui a agi équitablement envers tous. ». Son objectif premier est de respecter le libre choix accordé à l’homme20PICIRILLI, Robert E.. Grace, Faith, Free Will : Contrasting Views of Salvation: Calvinism and Arminianism. Nashville, TN : Randall House Publication, 2002, p. 109. « [L]’expression du désir de Dieu que tous les hommes soient sauvés doit être comprise à la lumière de son désir plus fondamental que tous les hommes, créés à son image, possèdent la liberté de choisir pour ou contre lui. ». Une telle attitude met particulièrement en lumière la grandeur de sa miséricorde (Rm 5:20).
3.4 Certains passages associent la mort de Jésus à un groupe restreint
Les calvinistes affirment que des expressions associant la mort de Jésus à « ses brebis », « son Église » ou « les élus » confirment que l'offre de réconciliation n'est pas universelle21BERKHOF, Louis. Systematic Theology. Grand Rapids : Eerdmans, 1949, p. 395. « Les Écritures qualifient à plusieurs reprises ceux pour qui Christ a donné sa vie, d’une manière qui indique une limitation très précise. Ceux pour qui Il a souffert et est mort sont désignés tour à tour comme "Ses brebis", […] "Son Église", […] "Son peuple", […] et "les élus". ».
Cependant, le fait qu’un passage affirme que Christ est mort pour un groupe restreint ne signifie pas que l’auteur veuille pour autant en exclure d’autres. Ainsi, dans l'Épître aux Galates 2:20, Paul déclare que Christ s’est livré pour lui, mais il paraît évident qu’il ne suggère pas que Christ soit mort exclusivement pour lui. Dès lors, s'il existe des versets affirmant l'universalité de la réconciliation, les passages non universels doivent s'interpréter à la lumière de leur contexte particulier, plutôt que comme des énoncés généraux22PICIRILLI, Robert E.. Grace, Faith, Free Will : Contrasting Views of Salvation: Calvinism and Arminianism. Nashville, TN : Randall House Publication, 2002, p. 91. « [L]es affirmations selon lesquelles Christ est mort pour un groupe ou une personne particulière sont loin d’affirmer qu’Il est mort uniquement pour eux. En logique, une affirmation restreinte n’invalide pas une affirmation universelle. Toute vérité universelle peut inclure une affirmation restreinte concernant une partie de l’universel. En d’autres termes, si tout S est P, alors une partie de S est P. [...] Dans l’Épître aux Galates 2:20, Paul déclare que Christ “s’est donné lui-même pour moi”. Cela ne signifie certainement pas que Jésus est mort seulement pour Paul et non pour les autres (mais cela pourrait être le cas selon la logique calviniste). ».
3.5 Les passages associant la mort de Jésus au « monde » ne signifient pas nécessairement « tout le monde »
Les calvinistes soutiennent que les passages associant la mort de Jésus au « monde » peuvent simplement désigner les élus issus de toutes les nations, confirmant ainsi une offre de reconciliation non universelle. Cette interprétation peut faire sens si elle est comprise comme une opposition au particularisme de l'Ancien Testament concernant les Juifs, et non comme une référence à chaque individu de l'histoire23SHEDD, William. G. T.. Dogmatic Theology. Grand Rapids : Zondervan reprint, [1969], vol. 2, p. 480. « Le mot “monde” est parfois employé pour indiquer que le particularisme de l’Ancien Testament appartient au passé et a laissé place à l’universalisme du Nouveau Testament. »24NICOLE, Roger. The Case for Definite Atonement. Bulletin of the Evangelical Theological Society. [1967], vol. 10, n°4, p. 204. « “Monde” signifie “l’ensemble de l’humanité [en général], par opposition aux Juifs”. ».
On peut répliquer en prenant l'exemple de 1 Jean 2:2 : « Il est lui-même la victime expiatoire pour nos péchés, et non seulement pour les nôtres, mais aussi pour ceux du monde entier » (1 Jean 2:2). Dans cette courte lettre, Jean utilise le mot « monde » 23 fois, toujours en opposition au peuple de Dieu (par exemple en 1 Jn 5:19 : « le monde entier est sous la puissance du mal »). Le « peuple de Dieu » et « le monde » forment manifestement deux ensembles distincts et souvent opposés : « le monde » ne saurait donc servir d'abréviation pour « les élus de toutes les nations »25PICIRILLI, Robert E.. Grace, Faith, Free Will : Contrasting Views of Salvation: Calvinism and Arminianism. Nashville, TN : Randall House Publication, 2002, p. 126. « Il semble déjà clair que, étant donné cet usage constant, on ne serait guère préparé à trouver dans 2:2 (ou 4:14) que « le monde entier » serve de sorte d’abréviation pour « les élus de toutes les nations (ou générations) ». À cela, on peut ajouter une comparaison particulièrement révélatrice. À l’exception de 2:2, le seul autre endroit dans l’épître où halos (« tout ») modifie « monde » se trouve en 5:19. [...] Cela contribue à renforcer l’impression que l’usage de « monde » par Jean ailleurs dans cette épître ne fournit absolument aucune raison de penser qu’il pourrait représenter le « monde entier » au sens global. ».
3.6 Les passages parlant de la mort de Jésus pour « beaucoup » n'ont pas de portée universelle
Les calvinistes affirment que certains passages où il est dit que Christ est mort pour « beaucoup » (Es 53:12 ; Mt 20:28 ; Mc 10:45 ; Hé 9:28) ne confirment pas une offre de réconciliation universelle26OWEN, John. The Death of Death in the Death of Christ. In : The Works of John Owen. Edinburgh : Banner of Truth Trust, 1967 [1647], vol. 10, p. 211-212. « En certains endroits, ils sont appelés beaucoup : Matt. xxvi. 28, "Le sang du nouveau testament est répandu pour beaucoup, pour la rémission des péchés." [...] "Le Fils de l'homme n'est pas venu pour être servi, mais pour servir, et donner sa vie en rançon pour beaucoup", Marc x. 45 ; Matt. xx. 28. ».
On peut répondre en citant Calvin lui-même, qui affirmait que dans ces passages « beaucoup » n'est pas en opposition à « tous », notant qu'en Romains 5:15 « beaucoup » désigne toute la race humaine27CALVIN, John. Commentary on Isaiah 53. In : Calvin's Commentary on the Bible. 1840-57. Disponible à l'adresse : https://www.studylight.org/commentaries/eng/cal/isaiah-53.html « J'approuve la lecture ordinaire, selon laquelle Il a porté seul le châtiment de beaucoup, parce que c'est sur Lui que reposait la culpabilité du monde entier. Il est évident, d'après d'autres passages, et notamment d'après le cinquième chapitre de l'épître aux Romains (Rm 5:12), que beaucoup désigne parfois tous. »28CALVIN, John. Commentary on Matthew 20. In : Calvin's Commentary on the Bible. 1840-57. Disponible à l'adresse : https://www.studylight.org/commentaries/eng/cal/matthew-20.html. « Le mot "beaucoup" est employé, non pour un nombre défini, mais pour un grand nombre, en ce sens qu'il se place en regard des autres. Et c'est aussi son sens en Rom. 5:15, où Paul ne parle pas d'une partie de l'humanité, mais de toute la race humaine. » Voir également les commentaires de Calvin sur Mc 14:24 ; Mt 26:28 ; He 9:28.. D'autres théologiens soutiennent que « beaucoup » renvoie à un idiome hébreu signifiant « tous » (en référence à Ésaïe 53:11-12)29ALLEN, David L. A Critique of Limited Atonement. In : Calvinism: A Biblical and Theological Critique. Nashville, TN : B&H Publishing Group, 2022, p. 81-82. Extrait disponible à l'adresse : https://www.google.fr/books/edition/Calvinism_A_Biblical_and_Theological_Cri/GWd9EAAAQBAJ?hl=fr&gbpv=1&pg=PT81&printsec=frontcover. On peut encore noter qu'il fait contraste avec « peu » et non avec « tous »30GEISLER, Norman L. Chosen But Free. Grand Rapids, MI : Baker Publishing Group, 2010, p. 75-76. Extrait disponible à l'adresse : https://www.google.fr/books/edition/Chosen_But_Free/FRuvF3DukwQC?hl=fr&gbpv=1&pg=PA75&printsec=frontcover.
Conclusion
L'examen des textes bibliques conduit à affirmer que la réconciliation avec Dieu est véritablement offerte à tous les hommes, et non restreinte à un groupe prédéterminé. Les objections calvinistes, bien que rigoureusement construites, ne parviennent pas à invalider la portée universelle de cette offre. Le débat éclaire finalement une compréhension du salut qui conjugue universalité de l'offre et responsabilité de la réponse humaine.


