Nature de la grâce prévenante universelle

Définition de la grâce prévenante

Tous les chrétiens croient en la grâce prévenante, à l'exception des pélagiens et des semi-pélagiens. Les arminiens traditionnels ont toujours affirmé que la grâce prévenante (gratia praeveniens en latin, signifiant littéralement « la grâce qui précède ») est nécessaire au salut. Arminius a fortement insisté sur ce point. Il aimait citer Jean 6:44 : « Nul ne peut venir à moi, si le Père qui m’a envoyé ne l’attire ». En raison de cette incapacité naturelle à venir à Christ, la grâce prévenante de l'Esprit doit « incliner l'esprit et le cœur » des personnes vers l'Évangile pour qu'elles puissent se convertir[1]ARMINIUS, Jacobus. The Works of James Arminius. Nashville: Randall House, 2007, vol. 2, p. 722. Certain Articles to Be Diligently Examined and Weighed, art. 17..

La Confession des remontrants affirme que Dieu doit « conférer » la grâce aux pécheurs pour qu'ils soient « rend[us] capable[s] des Droits que l’Évangile prescrit ». Cette effusion de la grâce, « non seulement est nécessaire pour obéir et croire, mais même [...] suffisante pour cet Effet ». Cependant, la grâce prévenante ne peut porter ses fruits sans la Parole. La conversion passe « entièrement par la Prédication de l’Évangile, accompagnée de la Vertu de l'Esprit ». Dieu a « une Intention miséricordieuse et réelle [...] de sauver et d'amener à la Foi tous ceux qui sont appelés ; soit qu'ils croient, et soient sauvés ; soit que ni l'un ni l'autre n'arrive parce qu'ils le refusent opiniâtrement ». Ainsi, les premiers remontrants affirmaient que la grâce est « le Principe, le Progrès, et l'Accomplissement de tout Bien ». Sans elle, personne ne peut « penser, vouloir, faire rien de bien, et encore moins résister aux Tentations qui entrainent vers le Mal ». Par conséquent, la foi et la conversion sont « entièrement à la Grace de Dieu en Jésus-Christ, comme à leur Cause principale ». « Néanmoins, l'Homme peut mépriser la Grace de Dieu, la rejeter, résister à son Opération »[2]EPISCOPIUS, Simon, Confession de foi des remontrants. In : BRANDT, Gerard. Histoire Abregée De La Reformation Des Pais-Bas. Amsterdam : Ledet, 1730, vol. 3, p. 199-207. Disponible à l’adresse : https://books.google.fr/books?id=7VpbAAAAQAAJ&pg=PA1.

Ainsi, tant les calvinistes que les arminiens affirment la nécessité de la gratia praeveniens, mais chacun à sa manière[3]FESKO, J. V.. Arminius on Facientibus Quod in Se Est and Likely Medieval Sources. In Church and School in Early Modern Protestantism: Studies in Honor of Richard A. Muller on the Maturation of a Theological Tradition. Leiden: Brill, 2013, p. 353. Le terme « grâce prévenante » a apparemment été introduit par Augustin. Voir les notes de H. F. Stewart dans sa traduction de Thirteen Homilies of St. Augustine on St. John XIV. Cambridge : Cambridge University Press, 1900, p. 131.. La doctrine arminienne de la grâce prévenante est essentiellement la conséquence des doctrines de la gratia universalis (grâce universelle) et de la gratia resistibilis (grâce résistible). Alors que la conception calviniste est la conséquence des doctrines de la gratia particularis (grâce particulière) et de la gratia irresistibilis (grâce irrésistible). Ainsi, le débat sur la grâce prévenante, que les arminiens et les calvinistes affirment, consiste à déterminer si elle est universelle et résistible ou particulière et irrésistible.

Cette question est en grande partie arbitrée par d'autres croyances. Si l'on croit que l'Écriture Sainte enseigne à la fois la gratia universalis et la gratia resistibilis, alors la doctrine arminienne de la grâce prévenante s'ensuit. Les arminiens croient que l'une des caractéristiques les plus insoutenables du calvinisme est son argument contre la grâce universelle, car cette doctrine est fortement soutenue par l'Écriture[4]voir les questions 12 à 14 de cet ouvrage. Si tout le monde est éclairé, convaincu et attiré par la grâce de Dieu comme l'indiquent Jean 1:9 (Jésus donne la lumière à tout le monde), Jean 12:3 (il attire tout le monde), Jean 16:8 (l'Esprit convainc tout le monde) et Tite 2:11 (Dieu apporte la grâce salvatrice à tout le monde) et que cette grâce est résistible, alors nous découvrons la doctrine de la grâce prévenante universelle et résistible[5]Pour une discussion sur les preuves exégétiques de la doctrine de la grâce prévenante, voir SHELTON, W. Brian. Prevenient Grace : God's Provision for Fallen Humanity. Anderson, IN : Francis Asbury, 2015, p. 13-57. Alors que certains arminiens, tels que les arminiens réformés, auront des divergences avec Shelton, son ouvrage, qui est le livre le plus complet sur la doctrine, contient une mine de renseignements. Voir également Lemke, p. 117-29.. Néanmoins, si l'Écriture enseigne clairement que la grâce de Dieu et l'expiation du Christ ne sont destinées qu'aux élus, et si elle enseigne clairement que cette grâce est irrésistible, alors la doctrine de la grâce prévenante universelle n'a aucune plausibilité[6]Sur la résistibilité de la grâce prévenante, voir les questions 23 à 26..

Les points non impliqués par la doctrine arminienne de la grâce prévenante

La plupart des calvinistes interprètent à tort la doctrine arminienne de la grâce prévenante, car ils considèrent qu'elle implique des points que seulement certains « arminiens » enseignent, alors que ceux-ci ne sont ni bibliques ni impliqués par le système arminien. Plusieurs de ces points sont, selon les arminiens réformés [ou classiques, distincts des arminiens wesleyens], non impliqués par la grâce prévenante.

Ne pas confondre grâce prévenante et révélation naturelle

Premièrement, la grâce prévenante ne doit pas être confondue avec la révélation naturelle ou générale. De nombreux arminiens confondent la révélation naturelle et la conscience humaine avec la grâce spéciale[7]SHELTON. Prevenient Grace, p. 31-37, p. 241-42. Voir HENDRICKS, M. Elton. John Wesley and Natural Theology. Wesleyan Theological Journal. 1983, vol. 18, p. 7-17. William Burt Pope a dit que si les gens sont « asservis au péché », cet « asservissement n'est pas sans espoir » parce que les êtres humains ont « une capacité naturelle de liberté d'agir et de choisir et que leur nature même est une grâce » (A Compendium of Christian Theology, Londres : Wesleyan Conference Office, 1875, p. 453).. John Wesley, par exemple, a parfois décrit la grâce prévenante comme la conscience morale naturelle que Dieu implante dans tous les êtres humains. Wesley a dit que personne « n'est dans un état de pure nature [...] entièrement dépourvu de ce qu'on appelle vulgairement la conscience naturelle ». Néanmoins, Wesley soulignait que la conscience naturelle « n'est pas naturelle », mais qu'elle devrait plutôt être appelée grâce prévenante[8]WESLEY, John. The Works of the Rev. John Wesley. New York : J&J Harper, 1826, vol. 7, p. 43, On Working Out Our Own Salvation. Voir les commentaires similaires de John Goodwin dont les œuvres ont été réimprimées par Wesley dans Redemption Redeemed, Londres : Thomas Tegg, 1840 [1651], p. 91..

De nombreux arminiens, cependant, en considérant la grâce prévenante davantage comme un dessein individualisé qui, à un moment ou à un autre, s'adresse à tous les hommes, au moment et de la manière voulus par Dieu, n'assimilent pas cette grâce à la révélation générale[9]Voir le langage de la Confession standard de 1660 des Baptistes généraux : « tous les hommes, à un moment ou à un autre, sont mis dans une capacité telle que (par la grâce de Dieu) ils peuvent être sauvés éternellement » (art. 4). La même déclaration figure dans l'abrégé de 1812 (art. 6) des descendants des baptistes généraux dans le Sud des USA, les Free Will Baptists (baptistes libres). Ces confessions sont réimprimées dans PINSON, J. Matthew. A Free Will Baptist Handbook : Heritage, Beliefs, and Ministries. Nashville : Randall House, 1998, p. 132-145.. Arminius a déclaré que « la capacité de croire n'est pas accordée à l'homme en vertu de la première création », mais résulte entièrement d'une grâce spéciale[10]ARMINIUS, James. Works. vol. 2, p. 24, Apology against Thirty-One Defamatory Articles, art. 19.. C'est l'une des raisons pour lesquelles l'arminien réformé Leroy Forlines préfère l'expression « puissance d'attraction du Saint-Esprit[11]FORLINES, Leroy. Classical Arminianism: A Theology of Salvation. Nashville : Randall House, 2011, p. 84–88. ». Il explique en détail comment la dépravation humaine empêche la révélation générale (cette connaissance immédiate ou innée de Dieu « préprogrammée » dans chaque être humain). Il trace une ligne stricte entre la révélation générale en tant que chose naturelle et la grâce du Saint-Esprit en tant qu'activité surnaturelle, progressive, gracieuse et relationnelle du Saint-Esprit[12]Pour en savoir plus, voir FORLINES, Leroy, PINSON, Matthew. The Apologetics of Leroy Forlines. Gallatin, TN : Welch College Press, 2019. Forlines croit qu'il doit y avoir une révélation générale ou spéciale, par laquelle l'Esprit influence les gens par une grâce qui attire, mais que la révélation ne doit pas être assimilée à cette grâce.. Le théologien wesleyen Thomas Oden suit également cette interprétation : « La grâce ne réside pas dans la nature, mais est un don à la nature. [...] Elle assiste la nature humaine déchue par des moyens inaccessibles à cette nature-même. Croire est une œuvre de la grâce, non de la nature[13]ODEN, Thomas C.. The Transforming Power of Grace. Nashville : Abingdon, 1993, p. 105. ».

Une attraction surnaturelle, et non une diminution unilatérale de la dépravation

Deuxièmement, la grâce prévenante est une conviction et une attirance surnaturelles de la part du Saint-Esprit, et non une diminution unilatérale de la dépravation. On le voit à de nombreuses reprises dans les textes du Nouveau Testament qui montrent le Saint-Esprit agissant dans le cœur et l'esprit des gens avant leur conversion (Ac 2:37, 10:12, 16:14 ; 1Th 1:4-5)[14]Arminius a utilisé Actes 16:14 comme preuve de « l'appel interne », l'appel du Saint-Esprit à chacun, qui est cohérent, et non en contradiction avec l'appel externe. ARMINIUS, James. Works. vol. 2, p. 234. Public Disputation 16, On the Vocation of Men to Salvation. Voir aussi PICIRILLI, Robert E.. Grace, Faith, Free Will: Contrasting Views of Salvation: Calvinism and Arminianism. Nashville : Randall House, 2002, p. 154–55, et O'REILLY, Matt. Arminian Essentials: Prevenient Grace. In : Society of Evangelical Arminians [en ligne]. 2020-04-07 [consulté le 2020-07-21]. Disponible à l’adresse : http://evangelicalarminians.org/arminian-essentials-prevenient-grace.. Wesley a parfois décrit la grâce prévenante en termes plus proches de ce que Forlines appelle le pouvoir d'attraction du Saint-Esprit. À d'autres moments, Wesley la confondait avec la révélation générale ou la conscience. Il avait parfois tendance à présenter la grâce prévenante comme une diminution unilatérale de la dépravation : « Je ne comprends pas le libre arbitre naturel dans l'état actuel de l'humanité : J'affirme seulement qu'une certaine mesure de libre arbitre est surnaturellement restituée à chaque homme [15]WESLEY, John. Predestination Calmly Considered. In : Works. vol. 10, p. 229–30.». A un autre endroit, il affirme « qu'au moment où Adam est tombé, il n'avait plus aucune liberté de volonté », mais que Dieu, « lorsque, de sa propre grâce, a donné la promesse d'un Sauveur à lui [Adam] et à sa postérité, a gracieusement rendu à l'humanité la liberté et le pouvoir d'accepter le salut offert [16]WESLEY, John. The Scripture Doctrine of Predestination, Election, and Reprobation. In : The Works of the Rev. John Wesley. New York : J&J Harper, 1827, vol. 9, p. 429. Bien que ce texte figure dans l'édition new-yorkaise de 1827 de ses œuvres, il n'a pas été écrit par Wesley, mais il l'a publié dans son livre A Preservative against Unsettled Notions in Religion. Bristol : William Pine, 1770., qu'il a « conçu à l'usage de tous ceux qui sont sous ma responsabilité, mais surtout des jeunes prédicateurs » (Journal, 11 décembre 1757 In : Works, vol. 2, p. 432).». En raison de cette ambiguïté, certains wesleyens mettent davantage l'accent sur l'attraction de l'Esprit, tandis que d'autres insistent sur la restauration du libre arbitre. Comme William Burt Pope, certains wesleyens soulignent que l'expiation a en elle un pouvoir qui atténue universellement les effets de la dépravation[17]POPE, Compendium, vol. 2, p. 58–59..

Brian Shelton insiste sur le fait que la grâce attire plus qu'elle n'atténue la dépravation. Il déclare qu'il est inacceptable « de s'en tenir à une dépravation partielle avec une capacité intrinsèque à faire du bien spirituel de son propre chef. Une telle position ne rend pas justice à la force des effets néfastes du péché décrits dans le Nouveau Testament ». Pourtant, il jette également le doute sur cette affirmation lorsqu'il dit : « Il existe une nouvelle condition humaine, dans laquelle tous les hommes ne sont plus totalement dépravés mais capables d'exercer la foi à un degré plus ou moins grand, selon l'activité subjective de l'Esprit sur leur cœur individuel ». Ainsi, Shelton suggère qu'il y a deux aspects de la grâce prévenante : « objective », qui « vient aux gens de manière impersonnelle et impartiale », et « subjective », qui agit « sur chaque être humain individuellement ». En ce qui concerne l'aspect objectif de la grâce prévenante, il remarque : « C'est comme si, d'une manière mystérieuse et abstraite, Dieu permettait unilatéralement aux gens, par l'œuvre du Christ sur la croix, de répondre à l'Évangile »[18]SHELTON, Prevenient Grace, p. 2, 7–8, 10..

De nombreux théologiens wesleyens ont eu tendance à parler de la grâce prévenante dans le sens « objectif » décrit par Shelton, c'est-à-dire un état objectif dans lequel chaque homme nait. J. Steven Harper, par exemple, soutient que la grâce prévenante crée une situation dans laquelle « la nature humaine est préservée, y compris la capacité nécessaire pour reconnaître et répondre à Dieu ou refuser de le faire[19]HARPER, J. Steven. Wesleyan Arminianism. In : Four Views on Eternal Security. Grand Rapids : Zondervan, 2002, p. 236. ». Harold B. Kuhn affirme que « si tous sont nés pécheurs, ils sont aussi nés dans la grâce[20]KUHN, Harold B.. Wesleyanism. In : Beacon Dictionary of Theology. Kansas City: Beacon Hill, 1983, p. 546. ».

Cette manière d'exprimer la grâce prévenante rend les arminiens réformés extrêmement mal à l'aise. Ils veulent établir une distinction plus nette entre le naturel et le surnaturel. Ainsi, l'arminien réformé Stephen M. Ashby, en voulant « affirmer avec force » que la chute « nous rend incapables de répondre correctement à Dieu », déclare que les arminiens réformés diffèrent des wesleyens dans leur compréhension de la grâce prévenante. La grâce prévenante n'est pas comme un épais brouillard qui s'installe au-dessus d'une ville et auquel tout le monde participe de manière égale, annulant ainsi les effets de la chute pour toute l'humanité. Elle est plutôt dirigée vers l'individu et s'accompagne de la capacité de Dieu à attirer les êtres humains à Lui. Bien que les arminiens réformés insistent sur le fait que Dieu accorde universellement sa grâce salvatrice, ils refusent l'idée que la grâce prévenante annule les effets de la chute. Au contraire, une telle grâce, bien que de portée universelle, agit en rendant capable et en attirant les êtres humains au niveau individuel[21]ASHBY, Stephen M.. A Reformed Arminian Response to J. Steven Harper. In : Four Views on Eternal Security, p. 273..

A un autre endroit, Ashby affirme que selon la vision wesleyenne, « la grâce prévenante de Dieu a une application généralisée, annulant les effets de la Chute. Selon cette approche, il ne s'agit plus du tout d'une chute, mais plutôt d'une glissade. L'individu n'est pas rendu incapable de plaire à Dieu, mais simplement infirme. On n'est pas aveuglé par le péché, mais simplement confus[22]ASHBY, A Reformed Arminian Response, p. 273. ». Ainsi, les arminiens réformés pensent que la vision « objective » de nombreux wesleyens aboutit à une dépravation totale de jure mais pas de facto.

La grâce prévenante « à orientation individuelle » dont parle Ashby implique ce que l'on entend traditionnellement lorsqu'on dit que quelqu'un est « sous la conviction » du Saint-Esprit. Il y a certains moments où les incroyants sont plus convaincus qu'à d'autres moments. Le Saint-Esprit est une personne en relation avec d'autres personnes faites à son image. La grâce prévenante n'est pas une substance que l'on possède. C'est l'influence gracieuse et habilitante de la personne divine sur une personne humaine dans une dynamique relationnelle. Un mouvement relationnel de va-et-vient, d'influence et de réponse. Pourtant, « [l']Esprit ne contestera pas toujours avec l'homme ». Cette influence, cette persuasion, cette conviction, cette expérience relationnelle en va-et-vient, est temporaire ou par intermittence. Comme d'autres formes interpersonnelles de communication et d'influence, c'est quelque chose qui peut aller et venir.

Certains wesleyens, comme Oden et Vic Reasoner, insistent plus que d'autres sur cette grâce prévenante dirigée individuellement, soulignant ainsi l'aspect « subjectif » des deux axes de Wesley que décrit Shelton[23]ODEN, Thomas C.. John Wesley's Scriptural Christianity : A Plain Exposition of His Teaching on Christian Doctrine. Grand Rapids : Zondervan, 1994, p. 246 ; REASONER, Vic. John Wesley's Doctrines on the Theology of Grace. In : Grace for All : The Arminian Dynamics of Salvation. Eugene, OR : Resource, 2014, p. 183-89.. Oden dit : « Même la première intuition fragile de la conviction de péché, la première impression de notre besoin de Dieu, est l'œuvre de la grâce préparatoire, prévenante ». La grâce prévenante « nous attire progressivement, par étapes. [...] À chaque étape, nous sommes appelés à recevoir et à répondre à la grâce qui nous est donnée progressivement. [...] La grâce prévenante est cette grâce qui nous précède pour nous préparer à plus de grâce, la grâce qui permet aux personnes de faire les premiers pas vers la grâce salvatrice[24]ODEN, Thomas. John Wesley’s Scriptural Christianity. p. 247. ».

On retrouve une approche similaire chez de nombreux théologiens luthériens scolastiques. August Pfeiffer en donne un excellent exemple lorsqu'il explique que personne ne peut empêcher les « mouvements » de la grâce prévenante « de se produire ». Puisque l'on ne peut pas « cacher à soi-même ses propres pensées, il faut parfois permettre au bon Esprit de créer de telles émotions dans son cœur. Néanmoins, il est vrai qu'une personne méchante peut immédiatement détruire ces bonnes émotions, les chasser de son cœur par des pensées pécheresses, et ainsi empêcher volontairement l'Esprit de Dieu de parfaire la bonne œuvre » et ainsi « détruire ces mouvements salutaires dans son âme[25]PFEIFFER, August. Anti-Calvinism. Columbus, OH : Joint Lutheran Synod of Ohio, 1881 [1699], p. 239–40. ».

Elle n'implique pas l'inclusivisme

Troisièmement, la grâce prévenante ne signifie pas que les personnes qui n'ont jamais entendu l'Évangile peuvent être sauvées sans l'Évangile, la révélation spéciale et la confession du Christ. Certaines personnes affirment que Wesley avait une vision inclusiviste. Shelton, cependant, soutient que Wesley n'a jamais articulé une telle doctrine, et aurait plutôt affirmé que cette question doit être laissée à Dieu. L'inclusivisme ne découle pas de la doctrine arminienne de la grâce prévenante[26]SHELTON Brian. Prevenient Grace. p. 241, 245..

La plupart des arminiens croient qu'il y a deux étapes dans le processus de la grâce prévenante. Les gens reçoivent certains mouvements de la grâce prévenante avant de recevoir l'évangile ou une révélation spéciale[27]Dans la grâce prévenante, l'Esprit travaille avec la révélation naturelle dans la première étape, et avec la révélation spéciale dans la seconde.. Cependant, ces mouvements ne peuvent jamais aboutir au salut. Si les individus ne résistent pas aux premiers mouvements de la grâce prévenante, ils recevront l'évangile. Cette deuxième étape de la grâce prévenante, qui implique la communication de la Parole évangélique, doit se produire pour que les individus soit amenés à la conversion.

Le Credo orthodoxe des baptistes généraux anglais (1678) illustre cet enseignement, en disant que dans son appel « général », Dieu « fait connaître » à l'humanité « son bon et gracieux dessein de salut », les « invitant et les courtisant ainsi à venir à Lui ». Chez ceux qui ne résistent pas à cette grâce qui appelle, Dieu « opère en son temps une foi sincère et une repentance sincère [...] et par sa grâce, ils en viennent à accepter » le Christ et sont alors « appelés efficacement » et unis par la foi à Jésus-Christ[28]An Orthodox Creed. London : 1679, art. 21. Disponible à l'adresse : http://baptiststudiesonline.com/wp-content/uploads/2007/02/orthodox-creed.pdf. Il est intéressant de noter que le Credo orthodoxe utilise les mots « appel commun » et « grâce commune » pour indiquer une grâce qui, selon le moment, la manière et la mesure que Dieu détermine individuellement, est accordée à tous. On voit souvent le mot « grâce commune » utilisé de cette manière dans l'arminianisme primitif, le mot « commun » signifiant que « tout le monde en reçoit ». Elle comporte donc plus que le sens restreint donné à la « grâce commune » dans la tradition calviniste. Une exploration d'une définition arminienne complète de la « grâce commune » en conversation avec les traditions calvinienne et kuyperienne, bien que souhaitable, sort du cadre de ce livre. Cf. Oden, qui dit : « Dieu promet d'offrir une grâce ultérieure à celui qui ne met aucun obstacle à la réception de la grâce antérieure » (ODEN, Transforming Power of Grace, p. 105)..

Les détracteurs d'Arminius l'accusaient de dire que « Dieu convertit indubitablement, sans la prédication extérieure de l'Évangile, un grand nombre de personnes ». Il a nié cela, citant un sentiment commun à son époque : « Le moyen et l'instrument ordinaire de la conversion est la prédication de la parole divine par des hommes mortels, à laquelle toutes les personnes sont donc liées ; mais le Saint-Esprit ne s'est pas lié à cette méthode au point d'être incapable d'opérer d'une manière extraordinaire, sans l'intervention de l'aide humaine, quand cela lui semble bon[29]ARMINIUS, Works, vol. 2, p. 20–21, Apology against Thirty-One Defamatory Articles, art. 18.. »

Arminius croyait que Dieu devait apporter une révélation spéciale de l'évangile aux hommes pour qu'ils puissent être convertis. Cela pouvait, dans de rares cas et de façon extraordinaire, se faire par « une révélation interne du Saint-Esprit ou par le ministère des anges ». Pourtant, « personne n'est converti si ce n'est par cette Parole même, et par la signification de cette Parole, que Dieu envoie par des hommes aux communautés ou aux nations qu'il a voulu unir à lui[30]ARMINIUS, Works, vol. 2, p. 20–21. ». Des érudits calvinistes tels que William Shedd, Bruce Demarest et Timothy George, qui expriment un point de vue similaire à celui d'Arminius, ont montré qu'il est compatible avec la théologie réformée telle qu'elle est formulée dans la Confession helvétique postérieure et la Confession de foi de Westminster. Christopher Morgan appelle ce point de vue « exclusivisme de la révélation spéciale[31]Voir MORGAN, Christopher W. Morgan. Inclusivisms and Exclusivisms. In : Faith Comes by Hearing : A Response to Inclusivism. Downers Grove, IL : IVP Academic, 2009, p. 28-30. De nombreux arminiens affirmeraient le point de vue plus restrictif que Morgan appelle « exclusivisme de l'évangile », qui exige un prédicateur humain prêchant à partir de la Parole et exclut les présentations miraculeuses et extraordinaires de l'évangile. ». Les arminiens traditionnels sont des exclusivistes qui croient que le Christ doit être prêché aux individus pour qu'ils se convertissent[32]N.D.L.R. : bien que la position exclusiviste soit celle des arminiens réformés, et probablement de la plupart des premiers arminiens, il nous semble qu'au sein des arminiens traditionnels contemporains, il existe une diversité de positions plus large sur ce sujet..

Résumé

Les arminiens et les calvinistes se rejoignent dans la croyance en la grâce prévenante. Les arminiens pensent qu'elle est universelle et résistible. Les calvinistes pensent qu'elle est particulière et irrésistible. Ainsi, les opinions des personnes au sujet de la grâce prévenante sont simplement le résultat de leurs opinions sur l'universalité ou la particularité et la résistibilité ou l'irrésistibilité de la grâce. De nombreux arminiens et calvinistes supposent que la doctrine arminienne de la grâce prévenante implique des choses qu'elle ne requiert pas nécessairement. Ils croient à tort, par exemple, qu'une doctrine arminienne de la grâce prévenante rend les hommes libres de répondre positivement à l'Évangile dès leur naissance, ou qu'elle s'apparente davantage à la révélation naturelle, ou encore qu'elle implique l'inclusivisme. Cependant, les arminiens, dont les arminiens réformés ainsi que de nombreux autres, soulignent qu'aucune de ces choses ne découle d'une doctrine biblique et arminienne de la grâce prévenante universelle.


Source : PINSON, Matthew J.. 40 Questions about Arminianism. Grand Rapids, MI : Kregel Publications, 2022, p. 191-198. (Reproduit avec l'autorisation de Kregel Publications, 2450 Oak Industrial Drive NE, Grand Rapids, MI 40505-6020. USA.)

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Références

Références
1ARMINIUS, Jacobus. The Works of James Arminius. Nashville: Randall House, 2007, vol. 2, p. 722. Certain Articles to Be Diligently Examined and Weighed, art. 17.
2EPISCOPIUS, Simon, Confession de foi des remontrants. In : BRANDT, Gerard. Histoire Abregée De La Reformation Des Pais-Bas. Amsterdam : Ledet, 1730, vol. 3, p. 199-207. Disponible à l’adresse : https://books.google.fr/books?id=7VpbAAAAQAAJ&pg=PA1
3FESKO, J. V.. Arminius on Facientibus Quod in Se Est and Likely Medieval Sources. In Church and School in Early Modern Protestantism: Studies in Honor of Richard A. Muller on the Maturation of a Theological Tradition. Leiden: Brill, 2013, p. 353. Le terme « grâce prévenante » a apparemment été introduit par Augustin. Voir les notes de H. F. Stewart dans sa traduction de Thirteen Homilies of St. Augustine on St. John XIV. Cambridge : Cambridge University Press, 1900, p. 131.
4voir les questions 12 à 14 de cet ouvrage
5Pour une discussion sur les preuves exégétiques de la doctrine de la grâce prévenante, voir SHELTON, W. Brian. Prevenient Grace : God's Provision for Fallen Humanity. Anderson, IN : Francis Asbury, 2015, p. 13-57. Alors que certains arminiens, tels que les arminiens réformés, auront des divergences avec Shelton, son ouvrage, qui est le livre le plus complet sur la doctrine, contient une mine de renseignements. Voir également Lemke, p. 117-29.
6Sur la résistibilité de la grâce prévenante, voir les questions 23 à 26.
7SHELTON. Prevenient Grace, p. 31-37, p. 241-42. Voir HENDRICKS, M. Elton. John Wesley and Natural Theology. Wesleyan Theological Journal. 1983, vol. 18, p. 7-17. William Burt Pope a dit que si les gens sont « asservis au péché », cet « asservissement n'est pas sans espoir » parce que les êtres humains ont « une capacité naturelle de liberté d'agir et de choisir et que leur nature même est une grâce » (A Compendium of Christian Theology, Londres : Wesleyan Conference Office, 1875, p. 453).
8WESLEY, John. The Works of the Rev. John Wesley. New York : J&J Harper, 1826, vol. 7, p. 43, On Working Out Our Own Salvation. Voir les commentaires similaires de John Goodwin dont les œuvres ont été réimprimées par Wesley dans Redemption Redeemed, Londres : Thomas Tegg, 1840 [1651], p. 91.
9Voir le langage de la Confession standard de 1660 des Baptistes généraux : « tous les hommes, à un moment ou à un autre, sont mis dans une capacité telle que (par la grâce de Dieu) ils peuvent être sauvés éternellement » (art. 4). La même déclaration figure dans l'abrégé de 1812 (art. 6) des descendants des baptistes généraux dans le Sud des USA, les Free Will Baptists (baptistes libres). Ces confessions sont réimprimées dans PINSON, J. Matthew. A Free Will Baptist Handbook : Heritage, Beliefs, and Ministries. Nashville : Randall House, 1998, p. 132-145.
10ARMINIUS, James. Works. vol. 2, p. 24, Apology against Thirty-One Defamatory Articles, art. 19.
11FORLINES, Leroy. Classical Arminianism: A Theology of Salvation. Nashville : Randall House, 2011, p. 84–88.
12Pour en savoir plus, voir FORLINES, Leroy, PINSON, Matthew. The Apologetics of Leroy Forlines. Gallatin, TN : Welch College Press, 2019. Forlines croit qu'il doit y avoir une révélation générale ou spéciale, par laquelle l'Esprit influence les gens par une grâce qui attire, mais que la révélation ne doit pas être assimilée à cette grâce.
13ODEN, Thomas C.. The Transforming Power of Grace. Nashville : Abingdon, 1993, p. 105.
14Arminius a utilisé Actes 16:14 comme preuve de « l'appel interne », l'appel du Saint-Esprit à chacun, qui est cohérent, et non en contradiction avec l'appel externe. ARMINIUS, James. Works. vol. 2, p. 234. Public Disputation 16, On the Vocation of Men to Salvation. Voir aussi PICIRILLI, Robert E.. Grace, Faith, Free Will: Contrasting Views of Salvation: Calvinism and Arminianism. Nashville : Randall House, 2002, p. 154–55, et O'REILLY, Matt. Arminian Essentials: Prevenient Grace. In : Society of Evangelical Arminians [en ligne]. 2020-04-07 [consulté le 2020-07-21]. Disponible à l’adresse : http://evangelicalarminians.org/arminian-essentials-prevenient-grace.
15WESLEY, John. Predestination Calmly Considered. In : Works. vol. 10, p. 229–30.
16WESLEY, John. The Scripture Doctrine of Predestination, Election, and Reprobation. In : The Works of the Rev. John Wesley. New York : J&J Harper, 1827, vol. 9, p. 429. Bien que ce texte figure dans l'édition new-yorkaise de 1827 de ses œuvres, il n'a pas été écrit par Wesley, mais il l'a publié dans son livre A Preservative against Unsettled Notions in Religion. Bristol : William Pine, 1770., qu'il a « conçu à l'usage de tous ceux qui sont sous ma responsabilité, mais surtout des jeunes prédicateurs » (Journal, 11 décembre 1757 In : Works, vol. 2, p. 432).
17POPE, Compendium, vol. 2, p. 58–59.
18SHELTON, Prevenient Grace, p. 2, 7–8, 10.
19HARPER, J. Steven. Wesleyan Arminianism. In : Four Views on Eternal Security. Grand Rapids : Zondervan, 2002, p. 236.
20KUHN, Harold B.. Wesleyanism. In : Beacon Dictionary of Theology. Kansas City: Beacon Hill, 1983, p. 546.
21ASHBY, Stephen M.. A Reformed Arminian Response to J. Steven Harper. In : Four Views on Eternal Security, p. 273.
22ASHBY, A Reformed Arminian Response, p. 273.
23ODEN, Thomas C.. John Wesley's Scriptural Christianity : A Plain Exposition of His Teaching on Christian Doctrine. Grand Rapids : Zondervan, 1994, p. 246 ; REASONER, Vic. John Wesley's Doctrines on the Theology of Grace. In : Grace for All : The Arminian Dynamics of Salvation. Eugene, OR : Resource, 2014, p. 183-89.
24ODEN, Thomas. John Wesley’s Scriptural Christianity. p. 247.
25PFEIFFER, August. Anti-Calvinism. Columbus, OH : Joint Lutheran Synod of Ohio, 1881 [1699], p. 239–40.
26SHELTON Brian. Prevenient Grace. p. 241, 245.
27Dans la grâce prévenante, l'Esprit travaille avec la révélation naturelle dans la première étape, et avec la révélation spéciale dans la seconde.
28An Orthodox Creed. London : 1679, art. 21. Disponible à l'adresse : http://baptiststudiesonline.com/wp-content/uploads/2007/02/orthodox-creed.pdf. Il est intéressant de noter que le Credo orthodoxe utilise les mots « appel commun » et « grâce commune » pour indiquer une grâce qui, selon le moment, la manière et la mesure que Dieu détermine individuellement, est accordée à tous. On voit souvent le mot « grâce commune » utilisé de cette manière dans l'arminianisme primitif, le mot « commun » signifiant que « tout le monde en reçoit ». Elle comporte donc plus que le sens restreint donné à la « grâce commune » dans la tradition calviniste. Une exploration d'une définition arminienne complète de la « grâce commune » en conversation avec les traditions calvinienne et kuyperienne, bien que souhaitable, sort du cadre de ce livre. Cf. Oden, qui dit : « Dieu promet d'offrir une grâce ultérieure à celui qui ne met aucun obstacle à la réception de la grâce antérieure » (ODEN, Transforming Power of Grace, p. 105).
29ARMINIUS, Works, vol. 2, p. 20–21, Apology against Thirty-One Defamatory Articles, art. 18.
30ARMINIUS, Works, vol. 2, p. 20–21.
31Voir MORGAN, Christopher W. Morgan. Inclusivisms and Exclusivisms. In : Faith Comes by Hearing : A Response to Inclusivism. Downers Grove, IL : IVP Academic, 2009, p. 28-30. De nombreux arminiens affirmeraient le point de vue plus restrictif que Morgan appelle « exclusivisme de l'évangile », qui exige un prédicateur humain prêchant à partir de la Parole et exclut les présentations miraculeuses et extraordinaires de l'évangile.
32N.D.L.R. : bien que la position exclusiviste soit celle des arminiens réformés, et probablement de la plupart des premiers arminiens, il nous semble qu'au sein des arminiens traditionnels contemporains, il existe une diversité de positions plus large sur ce sujet.
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