Persévérance et apostasie dans les paraboles de Jésus

Vierges folles

Nous [examinerons ici] en détail les problèmes associés à la persévérance dans la vie de disciple et l'abandon de la foi. La première question qui doit nous occuper est de savoir si les Évangiles considèrent qu'il est possible qu'un homme fasse une fausse profession de disciple de sorte que sa « chute » soit en réalité une chute d'un statut qu'il n'a jamais vraiment possédé. Il faut aussi déterminer si cette hypothèse procurerait une explication suffisante des différents cas d'apostasie dans les Évangiles. A cet effet, plusieurs passages méritent réflexion :

LA PARABOLE DU SEMEUR (Marc 4:3-9, 14-20)

Cette parabole de Jésus doit plus probablement être comprise comme adressée aux foules, enseignant l'idée « Faites attention à la manière dont vous écoutez l'évangile du royaume », plutôt qu'être comprise comme décrivant la moisson de Dieu qui est déjà en cours dans le ministère de Jésus[1]C. E. B. Cranfield. Mark. p. 150 et suiv. : cf. mon livre Eschatology and the Paraboles, p. 30 et suiv.. Dans cette perspective, l'« interprétation » de la parabole semble représenter correctement l'intention de Jésus, et procure de bonnes raisons de l'attribuer à Lui plutôt qu'à la main de l'évangéliste[2]Voir la défense prudente offerte par C. E. B. Cranfield. op. cit., p. 158-161. et C. F. D. Moule, The Birth of the New Testament, 1962, p. 149-152..

La parabole distingue quatre façons dont les hommes peuvent entendre l’Évangile. Le quatrième groupe d'hommes décrit est clairement constitué de ceux qui deviennent de vrais disciples. Le premier groupe entend la Parole mais elle leur est enlevée avant de pouvoir prendre racine. Matthieu (Mt 13:19) explique qu'ils ne comprennent pas la Parole[3]Bien que « comprendre » (συνιημι) soit un concept clé chez Matthieu, il se trouve également dans Marc et semblerait être une interprétation valable de l'enseignement de Jésus à ce stade; cf. Marc 4:12 (dans la LXX).. D'autre part, Luc (Lc 8:12) déclare que le résultat de l'activité de Satan est qu'ils ne croient pas et ne sont donc pas sauvés. Par conséquent, ces hommes n'entrent pas dans la catégorie des disciples professants.

Le deuxième groupe d'hommes se trouve dans la même situation qu'une semence qui lutte pour survivre sur un terrain rocailleux ; ils reçoivent la Parole avec joie mais n'ont pas de racines profondes, et lorsque des circonstances difficiles surgissent, « ils y trouvent une occasion de chute » (σκανδαλίζονται). Le langage utilisé ici implique certainement que ces hommes devinrent des disciples professants pendant un temps[4]Le verbe σκανδαλίζονται est utilisé ailleurs pour « disciples professants ». voir ci-dessous. ; la question est de savoir si leur profession de foi était authentique à ce moment.

Selon l'interprétation de Luc (Luc 8:13), « ils croient pour un temps, et ils succombent au moment de la tentation. »[5]Pour αφιστημι, « succombent », voir p. 217, n. 5 ; cf. aussi Jérémie 3:14 ; Daniel 9:9 ; 1 Enoch 5:4 ; Sagesse 3:10.. L'utilisation de « croire » ici (comme aussi dans Luc 8:12) peut représenter l'usage de l'Église, néanmoins cette interprétation de Luc est très certainement acceptable. La foi est attribuée à ces hommes, mais ils n'ont « aucune racine ». Leur foi n'a peut-être pas été solidement fondée et n'a peut-être pas été un acte d'engagement total. Mais rien n'indique qu'elle était malsaine en dehors de la crise durant laquelle ils échouèrent. Il n'y a aucune preuve qu'ils n'aient pas appartenu à la compagnie secrète des « élus », et aucune explication plus détaillée de leur chute n'est offerte. Nous pouvons seulement conclure que le caractère de la foi est révélé par l'épreuve et que, dans ce cas, un manque de fermeté a été mis en évidence. Néanmoins, il n'y a aucune preuve de dire à l'avance que ces hommes n'étaient pas en train de persévérer.

On pourrait insister sur les détails de la parabole et affirmer que ces hommes n'ont pas porté de fruit, ce qui est la démonstration d'un caractère intérieur (Matthieu 7:16-20; Luc 6:43 et suiv.), mais ce procédé est injustifiable. Qualifier ces hommes d'hypocrites serait tout simplement injustifiable.

Le troisième groupe sont ceux qui entendent la Parole mais permettent que sa croissance soit étouffée par les soucis de ce monde, tout comme une jeune plante peut être étouffée par les mauvaises herbes. Ceux-ci semblent être des personnes qui reçoivent la Parole et font une croissance apparente dans le discipulat, mais n'atteignent jamais l'étape où du fruit est produit ce qui est la preuve de la maturité. Ils cèdent aux tentations du monde et abandonnent ainsi la foi qu'ils professaient.

De cette parabole, nous pouvons donc conclure que le groupe de disciples comprend certains hommes qui ne persévèrent pas dans leur foi. Ils n'ont pas manifesté de résistance aux épreuves et à la tentation. Leur foi est réelle aussi longtemps qu'elle dure, mais elle est vaincue par la tentation. Il manque à cette foi la qualité de persévérance (Luc 8:15).

DIRE ET FAIRE (Matthieu 7:21-23 ; Luc 6:46 ; 13:26)

Dans la forme lucanienne de ce dicton, Jésus exprime son désespoir face à ceux qui sont prêts à l'appeler maître sans le traiter comme un maître qui a droit à l'obéissance. La forme matthéenne[6]La version de Matthieu relie deux passages qui apparaissent séparément en Luc et comprend probablement aussi du matériel provenant d'une autre source ; T. W. Manson. The Sayings of Jesus. 1949, p. 176 et suiv.. souligne que de telles personnes n'entreront pas dans le royaume ; l'entrée est réservée à ceux qui font la volonté du Père, une pensée qui est implicite dans Marc 3:35. Ainsi, il est possible de prétendre être un disciple et pourtant de ne pas entrer dans le royaume. Un homme peut même prophétiser, chasser des démons et faire de grandes œuvres au nom de Jésus et pourtant être finalement rejeté par Dieu[7]Le parallèle dans Luc 13:26 et suiv. indique qu'être en contact avec Jésus ne suffit pas en soi à sauver un homme ; il doit répondre à son message et se détourner de l'iniquité. Notez que l'insistance de Matthieu sur « faire la volonté de Dieu » n'est pas simplement « moraliste » (T. W. Manson. ibid.), mais la nécessité d'un abandon complet pour la foi qui s'exprime par un nouveau mode de vie..

Ici, nous avons donc des preuves de la possibilité pour une personne de prétendre être un disciple sans en être un. Matthieu, en particulier, sait que la compagnie des disciples de Jésus est un groupe mixte dans lequel les vrais et les faux disciples se trouvent côte à côte[8]E. Schweizer. Church Oder in the New Testament, 4e (p. 56).. On ne peut pas dire que ces faux disciples se détachent du discipulat parce qu'ils n'ont jamais été de vrais disciples.

LA PARABOLE DE L'IVRAIE (Matthieu 13:24-30, 36-43)

Une leçon similaire est indiquée dans la parabole de l'ivraie sous sa forme matthéenne[9]Sur le problème de l'authenticité, voir Eschatology and the Paraboles. p. 12, 31-4. Même si la forme de l'interprétation est matthéenne, elle représente néanmoins correctement l'intention de Jésus.. Dans ce monde actuel, le bien et le mal fleuriront ensemble et ne seront séparés l'un de l'autre qu'à la moisson de Dieu.

On pense généralement que la parabole enseigne la présence du blé et de l'ivraie dans le royaume du Fils de l'homme, c'est-à-dire dans l'Église; cf. v. 41, ses anges « arracheront de son royaume tous les scandales et ceux qui commettent l’iniquité »[10]T. W. Manson. op. cit., p. 195. C. H. Dodd. "Matthew and Paul" (New Testament Studies, p. 55 et suiv.) pense que référence est faite au royaume du Christ (un concept plus large que l'Église) qui commence à la résurrection.. Néanmoins sous cette forme l'interprétation est pour le moins discutable. La parabole n'enseigne pas que le royaume est comme un champ[11]Le royaume est comparé à l'image parabolique dans son ensemble et non à une partie de celle-ci ; J. Jeremias. The parables of Jesus. p. 100-3., et l'interprétation déclare expressément que le champ est le monde. De plus, les « fils du royaume » sont sûrement ceux qui hériteront du royaume quand il viendra, plutôt que ceux qui y résident actuellement[12]L'expression ressemble au « fils de l'âge à venir » rabbinique , c'est-à-dire celui qui appartient à (comme c'est le cas ici) ou qui est destiné au futur royaume : cf. Matthieu 8:12 où l'expression est utilisée au sujet des Juifs qui, en fait, seront jetés hors du royaume. Les « fils du malin » sont ceux qui manifestent son caractère dans leur vie..

Quant au verset 41, il semble préférable de l'interpréter comme relatif au temps où « le Seigneur notre Dieu tout-puissant est entré dans son règne ». Le monde est destiné a être le royaume de Dieu, et au jugement, il débarrassera son royaume de tout mal[13]A. H. M'Neile. Matthew (Macmillan), 1915, p. 202 ; W. O. Walker. Jr.. "The Kingdom of the Son of Man and the Kingdom of the Father in Matthew". Catholic Biblical Quarterly, 30, 1968, p. 573-579. Le futur royaume est considéré comme terrestre (cf. W. O. E. Oesterley. The Gospel Parabols in the Light Of their Jewish Background. 1938, p. 23 et suiv.)..

Pourtant si l'ivraie n'apparaît pas dans le royaume, il est certain qu'on la trouve parmi les blés et que les serviteurs souhaitent l'en extirper. Nous ne pouvons pas ne pas voir ici le groupe de disciples ou l'Église comptant des gens mauvais dans ses rangs. Comme dans le passage considéré précédemment, ils ne sont pas considérés comme des disciples déchus mais comme des envahisseurs extérieurs de l'Église. Le même point est répété dans la parabole du filet (Matthieu 13:47-50). J. Jeremias commente : « (Jésus) insiste à plusieurs reprises sur l'avertissement que la compagnie des disciples n'est pas une communauté purifiée et qu'à la fin, leurs rangs doivent subir le processus de séparation (Matthieu 7:21-23, 24-27 ; 22:11-14)[14]J. Jeremias, op. cit.. p. 227, n. 90.. » La simple appartenance au groupe des disciples ou à l'Église ne constitue pas un passeport pour le royaume de Dieu.

LA PARABOLE DE LA FÊTE DE MARIAGE (Matthieu 22:1-14)

Dans la première partie de cette parabole (versets 1-10)[15]Il est presque universellement admis que nous avons ici deux paraboles à l'origine indépendantes, ou fragments de paraboles (versets 1-10. 11-14) qui ont été fusionnés; J. Jeremias considère les deux comme des parties authentiques de l'enseignement de Jésus. op. cit., p. 63-6, 187-9. La fusion des deux paraboles est cependant pertinente. nous trouvons l'enseignement caractéristique de Jésus selon lequel lorsque ceux à qui l’Évangile était initialement destiné l'ont refusé, l'invitation a été étendue à d'autres qui apparemment ne la méritaient pas.

Le point qui nous intéresse ici est que, dans le récit parabolique, les serviteurs sont allés au-delà de la lettre de leurs instructions pour inviter le second groupe d'invités au festin et ont, en fait, rassemblé tous ceux qu'ils ont trouvés, mauvais et bons. Il est peu probable que cela signifie simplement que l’Évangile soit donné à toutes sortes d'hommes. Les mots pointent vers ce qui suit dans la deuxième partie de l'histoire et indiquent que la compagnie de ceux qui ont répondu à l'enseignement de Jésus était composée à la fois d'hommes mauvais et bons.

Encore une fois, l'Église est considérée comme une communauté mixte. Au jour du jugement, nous dit la deuxième partie de la parabole, un processus de séparation aura lieu dans les rangs des disciples. Celui qui n'aura pas réussi à se doter d'un vêtement de noce, symbole sans doute du pardon et du salut divins[16]J. Jeremias. op. cit., p. 187-9., sera chassé du banquet messianique dans la géhenne. Car bien que beaucoup soient appelés, tous n'entreront finalement pas dans la compagnie des élus[17]Il n'y a aucune suggestion de prédestination (par prédétermination) ici étant donné que selon l'imagerie de la parabole, l'homme lui-même était coupable de ne pas s'être pourvu d'un vêtement de noce..

LA PARABOLE DES DIX VIERGES (Matthieu 25:1-13)

La parabole des dix vierges est destinée à enseigner une préparation de chaque instant en vue d'une crise future. Le contenu général de la parabole et sa position dans l'Évangile de Matthieu indiquent que la crise en question est la parousie et la venue du royaume de Dieu, bien que certains érudits préfèrent une référence plus vague[18]Pour l'interprétation de la parabole proposée ici, voir Eschatology and the Paraboles. p. 40-3..

Le problème qui nous préoccupe est celui des personnes à qui la parabole s'adresse. Toutes les dix vierges attendaient la venue de l'époux. Étaient-elles alors destinées à dépeindre le peuple d'Israël en général qui attendait la venue du royaume, auquel cas les cinq vierges sages symboliseraient les disciples ? Ou étaient-elles censées dépeindre les disciples de Jésus, auquel cas les vierges sages symboliseraient ceux qui étaient des disciples authentiques ?

Certes, la deuxième interprétation est celle comprise par Matthieu, et il serait imprudent d'insister sur la première interprétation alors qu'il n'y a aucune indication claire dans la parabole elle-même en sa faveur[19]J. Jeremias, op. cit.. p. 53, pense que Luc 13:22-30 suggère qu'à l'origine, la parabole a été enseignée aux foules et l'interprète en conséquence. Dans ce cas cependant, l'application au groupe mixte des disciples ne serait pas une extension injustifiée des paroles de Jésus..

L'avertissement donné au verset 12 est parallèle à celui de Matthieu 7:23. Nous sommes justifiés dans notre interprétation de voir ici une situation similaire.

R. V. G. Tasker conclut : « L'Église contient, c'est sous-entendu, à la fois ceux qui sont préparés et ceux qui ne le sont pas, mais pas nécessairement dans des proportions égales[20]R. V. G. Tasker. Matthew. p. 233..

LA PARABOLE DES TALENTS (Matthieu 25:14-30)

Bien qu'il ait été suggéré que cette parabole était à l'origine adressée aux scribes, qui avaient été de mauvais intendants de la Parole de Dieu[21]J. Jeremias. op. cit., p. 58-63., dans son contexte actuel, elle s'adresse aux disciples et vise à les avertir de la venue d'un jour du jugement et de comptes. Ceux qui ont fidèlement servi leur Maître sur la terre n'ont rien à craindre de ce jour-là, mais se verront confirmer qu'Il est satisfait d'eux. Le troisième serviteur caractérise ceux qui sont infidèles et n'ont aucune affection pour leur Maître, et leur destin est d'être jetés dans la géhenne. Le propos de la parabole est donc le même que celui des vierges.

Les disciples prétendus de Jésus incluent ceux qui se révèlent infidèles et qui n'auront aucune part dans le royaume à venir. Il se peut qu'ils n'aient jamais cru ou qu'ils aient cessé de croire, la parabole ne le précise tout simplement pas[22]Dans la parabole des talents (Luc 19:11-27) le troisième serviteur est simplement privé de son talent. Vu que ce sont les citoyens rebelles qui subissaient la peine extrême, cela a peut-être signifié pour Luc que ce serviteur était simplement privé de ses responsabilités au sein du royaume. Dans ce cas particulier, il est difficile d'être sûr de l'enseignement original de Jésus et il serait imprudent de pousser trop loin l'interprétation des détails de l'histoire dans l'une ou l'autre version..

LE JUGEMENT DERNIER (Matthieu 25:31-46)

La troisième parabole de Matthieu 25 décrit le jugement des nations du monde. Plus d'un érudit a souligné qu'il s'agit du jugement de tous les hommes qui est décrit[23]Par ex. J. Schniewind, Das Evangelium nach Matthäus (NTI). Göttingen, 1950, p. 254.. Il s'ensuit que bien que les disciples de Jésus soient parmi ceux qui sont jugés, la parabole décrit non pas une « Église mixte », mais un « monde mixte ». Par conséquent rien ne peut être déduit sur la nature de l'Église d'après cette parabole. [...]

LA POSSIBILITÉ DE CONDAMNATION

Avant de conclure cette section, il peut être utile de mentionner deux passages qui peuvent être pertinents par rapport à la question du sort des disciples qui ne persévèrent pas.

1. Une déclaration de Jésus à propos du sel est utilisée par Matthieu pour ce qui concerne les disciples (Matthieu 5:13) : « Vous êtes le sel de la terre. Mais si le sel perd sa saveur, avec quoi la lui rendra-t-on? Il ne sert plus qu’à être jeté dehors, et foulé aux pieds par les hommes. » La signification est qu'à partir du moment où le sel n'a plus de saveur, il n'est plus d'aucune utilité, et est juste bon à être jeté[24]La question de savoir si le chlorure de sodium peut en fait perdre sa saveur n'est pas pertinente; la référence est évidemment à une substance salée dont la teneur en sel pourrait être perdue. [N.D.L.R. : à noter qu'en Palestine, le sel était mélangé à des cristaux non salants, qui seuls restaient si par ex. le sel était exposé à l’humidité et fondait.]. L'application au cas des disciples est que s'il deviennent « insipides » et si l’Évangile n'a pas de puissance réelle dans leur vie, alors ils seront jetés dehors. Ainsi la responsabilité des disciples est mise en exergue, et tout en même temps la possibilité de jugement est maintenue à leur encontre. Cette déclaration a pu être originalement employée à l'encontre des responsables religieux juifs qui disaient : « Nous sommes les porteurs de la révélation : Dieu ne pourra jamais nous retirer cet honneur », mais en l’occurrence, cela est appliqué aux disciples : ils peuvent se perdre exactement comme Israël s'est perdu[25]J. Schniewind, Matthäus, p. 51. Cf. Mark 9:50 and Luke 14:34 et suiv...

2. Un second passage est Luc 12:35-48. Ici les paraboles des serviteurs qui veillent et celle du voleur sont spécifiquement appliquées aux disciples. Ceux qui échouent dans les responsabilités qui leur ont été confiées et agissent comme des incroyants partageront le sort des incroyants et des hypocrites[26]Cf. aussi Matthieu 24:43-51. Bien que le sens orignal de διχοτομεω au v. 46 soit incertain, il semble s'agir de l'exclusion du royaume (les incroyants n'ont pas de part dans le royaume.) ; O. Betz, "The Dichotomized Servant and the End of Judas Iscariot", Revue De Qumran, VI, 1964, p. 43-58, cite 1QS 2:16 et suiv. pour élucider le propos.. Toutefois le sort des disciples désobéissants sera en quelque sorte pire que celui des incroyants car ils savaient quel était leur devoir et ont sciemment péché.

[...]

Conclusion

Notre étude de l'enseignement de Jésus selon le récit des évangiles synoptiques a montré qu'il a appelé les hommes à une vie de disciple dans laquelle ils ont reçu les bénédictions du royaume de Dieu à venir. Par conséquent, il est en théorie possible d'être un disciple et pourtant de ne pas atteindre le royaume quand il paraitra. Cela est certainement vrai de ceux dont le discipulat était purement nominal et non accompagné d'une volonté d'accepter Jésus comme Seigneur dans leur cœur, de s'éloigner de l'iniquité et de faire la volonté de Dieu. Mais est-ce aussi vrai de ceux qui reconnaissent Jésus comme Seigneur et font la volonté de Dieu ? Ce que nous avons découvert, c'est que la vie du disciple est une vie d'épreuves et de tentations, et la seule preuve que la foi est réelle est qu'elle se prouve par l'endurance jusqu'à la fin. Une telle endurance dépend de la confiance en Dieu et de l'aide de son Esprit. Le danger causé par la tentation se révèle bien réel par la présence de nombreux avertissements adressés aux disciples. Même les paroles sur le péché impardonnable n'excluent pas les disciples de vue.

C'est pourtant extrêmement difficile de dire si de vrais disciples ont réellement chuté de cette manière. Judas a peut-être appartenu (certains diraient qu'il appartenait certainement) dès le début à la classe des disciples nominaux, et dans le cas de Pierre (et des dix autres disciples) qui est tombé avant la crucifixion, on nous dit expressément que la chute était seulement temporaire.

Ce qui est important, c'est qu'il n'y a aucun moyen de faire la distinction entre ceux qui tomberont et ceux qui persévéreront. Si nous excluons les disciples nominaux de l'examen, nous constatons que la réalité du véritable discipulat n'est démontrée qu'en fin de compte par leur persévérance continue. De plus, les avertissements adressés aux disciples sont des avertissements de ne pas déchoir de la foi et non des exhortations à considérer si l'on est ou n'est pas un disciple. En d'autres termes, il n'y a pas de propriété mystérieuse dans la foi de certains disciples qui nous permette de garantir à l'avance qu'ils persévéreront.

La doctrine de la prédestination par pré-détermination offre-t-elle une quelconque garantie que certains disciples sont sûrs de persévérer et reçoivent une grâce spéciale de persévérance qui n'est pas accordée aux non-élus ? Il semble sûr de dire qu'il n'y a aucune allusion à cela dans l'enseignement de Jésus. Il n'y a qu'un seul dicton qui pourrait le suggérer (Matthieu 22:14), et il est peu probable que ce soit le sens du dicton. Affirmer que Dieu donne une telle grâce à certains hommes et la refuse à d'autres serait attribuer un arbitraire intolérable à la miséricorde de Dieu. Dans tous les cas, il est difficile de voir comment cette doctrine aiderait le croyant individuel, puisqu'il n'y a aucun moyen par lequel il puisse savoir avec certitude quelle est la volonté secrète de Dieu à son sujet ; il ne peut savoir qu'il fait partie des « élus » que par la preuve de sa propre foi et de sa « capacité à produire du fruit ». Or la condition du salut final est précisément basée sur le fait qu'il continue à montrer cette preuve de la foi. [...]

De peur de rendre une impression pessimiste, il faut insister fortement sur le fait que l'abandon de la foi n'est en aucun cas inévitable. Il n'est pas facile de tromper le peuple de Dieu et toute assurance est donnée à ceux qui placent leur confiance en Dieu qui les protégera. Cela ne veut pas dire qu'un effort ne soit pas nécessaire, mais l'effort est celui de la foi qui puise sa force en Dieu et en ses promesses et non en elle-même. En outre, il y a en général un espoir de restauration pour la personne qui tombe. Cela ne doit pas être considéré comme minimisant le terrible danger dans lequel se trouve le pécheur. En effet, cela met l'accent sur l'énorme responsabilité des fidèles qui cherchent à amener le pécheur à la repentance et à une foi renouvelée.

Finalement, les évangiles ne nous encouragent pas à spéculer sur qui persévérera et qui ne persévérera pas. Ils nous exhortent simplement à faire confiance à Dieu et à obéir à sa volonté dans la confiance qu'il protégera ceux qui ont confiance en lui. Notre persévérance se verra dans le fait que nous persévérons. Une telle persévérance est attendue par Jésus de la part de ses disciples et à chacun d'entre eux il déclare : « Veillez et priez, afin que vous ne tombiez pas dans la tentation. »


Source : MARSHALL, I. Howard. Kept by the power of God : a study of perseverance and falling away. Eugene, OR : Wipf and Stock Publishers, 1969, p. 62-91. Extrait disponible a l'adresse : https://books.google.fr/books?id=LlP7DwAAQBAJ&pg=PA62

Source des citations bibliques : La Sainte Bible : nouvelle édition de Genève 1979. Genève : Société Biblique de Genève, 1979.

Reproduit avec autorisation de l'éditeur : Authentic Media (2022-07).

Toute reproduction interdite

Références

Références
1C. E. B. Cranfield. Mark. p. 150 et suiv. : cf. mon livre Eschatology and the Paraboles, p. 30 et suiv.
2Voir la défense prudente offerte par C. E. B. Cranfield. op. cit., p. 158-161. et C. F. D. Moule, The Birth of the New Testament, 1962, p. 149-152.
3Bien que « comprendre » (συνιημι) soit un concept clé chez Matthieu, il se trouve également dans Marc et semblerait être une interprétation valable de l'enseignement de Jésus à ce stade; cf. Marc 4:12 (dans la LXX).
4Le verbe σκανδαλίζονται est utilisé ailleurs pour « disciples professants ». voir ci-dessous.
5Pour αφιστημι, « succombent », voir p. 217, n. 5 ; cf. aussi Jérémie 3:14 ; Daniel 9:9 ; 1 Enoch 5:4 ; Sagesse 3:10.
6La version de Matthieu relie deux passages qui apparaissent séparément en Luc et comprend probablement aussi du matériel provenant d'une autre source ; T. W. Manson. The Sayings of Jesus. 1949, p. 176 et suiv..
7Le parallèle dans Luc 13:26 et suiv. indique qu'être en contact avec Jésus ne suffit pas en soi à sauver un homme ; il doit répondre à son message et se détourner de l'iniquité. Notez que l'insistance de Matthieu sur « faire la volonté de Dieu » n'est pas simplement « moraliste » (T. W. Manson. ibid.), mais la nécessité d'un abandon complet pour la foi qui s'exprime par un nouveau mode de vie.
8E. Schweizer. Church Oder in the New Testament, 4e (p. 56).
9Sur le problème de l'authenticité, voir Eschatology and the Paraboles. p. 12, 31-4. Même si la forme de l'interprétation est matthéenne, elle représente néanmoins correctement l'intention de Jésus.
10T. W. Manson. op. cit., p. 195. C. H. Dodd. "Matthew and Paul" (New Testament Studies, p. 55 et suiv.) pense que référence est faite au royaume du Christ (un concept plus large que l'Église) qui commence à la résurrection.
11Le royaume est comparé à l'image parabolique dans son ensemble et non à une partie de celle-ci ; J. Jeremias. The parables of Jesus. p. 100-3.
12L'expression ressemble au « fils de l'âge à venir » rabbinique , c'est-à-dire celui qui appartient à (comme c'est le cas ici) ou qui est destiné au futur royaume : cf. Matthieu 8:12 où l'expression est utilisée au sujet des Juifs qui, en fait, seront jetés hors du royaume. Les « fils du malin » sont ceux qui manifestent son caractère dans leur vie.
13A. H. M'Neile. Matthew (Macmillan), 1915, p. 202 ; W. O. Walker. Jr.. "The Kingdom of the Son of Man and the Kingdom of the Father in Matthew". Catholic Biblical Quarterly, 30, 1968, p. 573-579. Le futur royaume est considéré comme terrestre (cf. W. O. E. Oesterley. The Gospel Parabols in the Light Of their Jewish Background. 1938, p. 23 et suiv.).
14J. Jeremias, op. cit.. p. 227, n. 90.
15Il est presque universellement admis que nous avons ici deux paraboles à l'origine indépendantes, ou fragments de paraboles (versets 1-10. 11-14) qui ont été fusionnés; J. Jeremias considère les deux comme des parties authentiques de l'enseignement de Jésus. op. cit., p. 63-6, 187-9. La fusion des deux paraboles est cependant pertinente.
16J. Jeremias. op. cit., p. 187-9.
17Il n'y a aucune suggestion de prédestination (par prédétermination) ici étant donné que selon l'imagerie de la parabole, l'homme lui-même était coupable de ne pas s'être pourvu d'un vêtement de noce.
18Pour l'interprétation de la parabole proposée ici, voir Eschatology and the Paraboles. p. 40-3.
19J. Jeremias, op. cit.. p. 53, pense que Luc 13:22-30 suggère qu'à l'origine, la parabole a été enseignée aux foules et l'interprète en conséquence. Dans ce cas cependant, l'application au groupe mixte des disciples ne serait pas une extension injustifiée des paroles de Jésus.
20R. V. G. Tasker. Matthew. p. 233.
21J. Jeremias. op. cit., p. 58-63.
22Dans la parabole des talents (Luc 19:11-27) le troisième serviteur est simplement privé de son talent. Vu que ce sont les citoyens rebelles qui subissaient la peine extrême, cela a peut-être signifié pour Luc que ce serviteur était simplement privé de ses responsabilités au sein du royaume. Dans ce cas particulier, il est difficile d'être sûr de l'enseignement original de Jésus et il serait imprudent de pousser trop loin l'interprétation des détails de l'histoire dans l'une ou l'autre version.
23Par ex. J. Schniewind, Das Evangelium nach Matthäus (NTI). Göttingen, 1950, p. 254.
24La question de savoir si le chlorure de sodium peut en fait perdre sa saveur n'est pas pertinente; la référence est évidemment à une substance salée dont la teneur en sel pourrait être perdue. [N.D.L.R. : à noter qu'en Palestine, le sel était mélangé à des cristaux non salants, qui seuls restaient si par ex. le sel était exposé à l’humidité et fondait.]
25J. Schniewind, Matthäus, p. 51. Cf. Mark 9:50 and Luke 14:34 et suiv..
26Cf. aussi Matthieu 24:43-51. Bien que le sens orignal de διχοτομεω au v. 46 soit incertain, il semble s'agir de l'exclusion du royaume (les incroyants n'ont pas de part dans le royaume.) ; O. Betz, "The Dichotomized Servant and the End of Judas Iscariot", Revue De Qumran, VI, 1964, p. 43-58, cite 1QS 2:16 et suiv. pour élucider le propos.
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