Une question théologique fondamentale : Dieu a-t-il ou non un caractère éternel et immuable ?

De nombreux évangéliques (et d'autres) aiment prétendre que la totalité de leur théologie provient de la Bible, alors qu'en réalité, toute personne réfléchie a au moins une croyance sur Dieu qui n'est pas abordée de façon directe dans l'Écriture. Ces croyances peuvent avoir une grande influence sur de nombreux aspects de notre réflexion sur Dieu. Je me demande parfois si les débats apparemment insolubles sur la souveraineté divine ne sont pas liés à une de ces croyances. Cela me semble, par exemple, particulièrement visible dans le débat entre Luther et Érasme, mais semble être moins visibles dans les débats ultérieurs entre haut calvinisme et arminianisme (et autres synergistes comme les anabaptistes).

Récemment, quelqu'un m'a dit (je paraphrase) « Dieu peut faire tout ce qu'il veut ». C'est une belle expression, typique de ce que les philosophes de la religion et les théologiens appellent le « volontarisme »[1]Bien sûr, comme la plupart des grands mots philosophiques et théologiques, il existe plusieurs significations, mais dans cet article, je parle d'une signification particulière, alors patience, et lisez la suite.. Les racines et les contours du volontarisme philosophique et théologique sont très débattus par les historiens de la philosophie-théologie. Certains pensent qu'il apparaît pour la première fois dans l'histoire de la pensée chrétienne avec Abélard, alors que d'autres le font remonter à Guillaume d'Ockham ou Duns Scot. Néanmoins, il ne fait guère de doute que Luther et Zwingli y ont cru et l'ont considéré comme la vision correcte de la souveraineté de Dieu. [Bien entendu, Dieu peut faire tout ce qu'il veut, mais les non-volontaristes entendent par « tout ce qu'il veut » « tout ce qui est compatible avec son caractère éternel ». Dans cette mesure, Dieu ne peut pas « vouloir » faire quelque chose d'incompatible avec son caractère[2]OLSON, Roger E. More about the basic choice in theology (voluntarism versus realism). In : Roger E. Olson: My Evangelical, Arminian Theological Musings [en ligne]. Patheos, 2010-12-26 [consulté le 2021-03-22]. Disponible à l’adresse : https://www.patheos.com/blogs/rogereolson/2010/12/more-about-the-basic-choice-in-theology-voluntarism-versus-realism/.]

Le volontarisme est généralement considéré comme l'expression du « nominalisme » concernant l'être et la volonté de Dieu. Le nominalisme est un ensemble d'opinions apparues au Moyen Âge en Europe. Là encore, les spécialistes le font remonter à Abélard, Ockham ou Scot. Il a de nombreuses significations, mais toutes ont en commun la conviction que des universaux tels que la « vérité », la « beauté » et la « bonté » sont uniquement des concepts ou des termes et n'ont aucun statut ontologique. Le point de vue plus traditionnel, accepté par l'église médiévale, est généralement qualifié de « réalisme »[3]Ici aussi, le terme « réalisme » a de nombreuses significations et utilisations dans l'histoire des idées. Dans mon texte, il est utilisé dans ce sens d'opposition au nominalisme en ce qui concerne le statut des universaux. Le réalisme dit que les universaux sont plus que de simples termes ou concepts, ils ont une sorte de statut ontologique (celui d'« êtres » en quelque sorte). C'est-à-dire qu'ils existent en dehors de l'esprit de toute créature[4]La question de savoir s'ils existent en dehors de l'esprit de Dieu est un sujet discuté parmi les réalistes. Les platoniciens stricts diraient probablement que oui, alors que la plupart des chrétiens seraient d'accord avec Augustin pour dire que non.

Le volontarisme (nominalisme) est la croyance que Dieu n'est pas contrôlé ou même guidé dans ses décisions et ses actions par une quelconque nature éternelle et structurée. Même Dieu n'a pas de nature en tant que telle. Pour un volontariste, Dieu est un être éternel doté d'un pouvoir et d'une liberté absolue et n'est limité par aucun caractère éternel[5]La plupart des volontaristes seraient cependant d'accord pour dire que Dieu est limité par la logique. Même Ockham le pensait, bien que Luther ne semblait pas le penser, du moins dans le cadre de son débat avec Érasme..

Le non-volontarisme (réalisme théologique) croit que Dieu a un caractère éternel et immuable qui contrôle ou du moins guide ses décisions et ses actions. Ceci était clairement assumé par tous les pères de l'église (au meilleur de ma connaissance), notamment Augustin, et les théologiens médiévaux au moins jusqu'à Abélard. La pensée de Thomas d'Aquin sur ce sujet est très débattue, mais la plupart des spécialistes pensent qu'il adhérait au réalisme théologique.

C. S. Lewis était un défenseur passionné du réalisme théologique et méprisait le volontarisme en lui attribuant la plupart, sinon toutes les maladies de la pensée moderne (philosophique et théologique). Son petit livre L'abolition de l'homme est une polémique continue envers le nominalisme. Lewis a proposé la question suivante pour permettre d'identifier à quelle position une personne se rattache : Les choses sont-elles bonnes parce que Dieu dit qu'elles le sont ou Dieu dit-il qu'elles sont bonnes parce qu'elles le sont ? Un volontariste dit que les choses sont bonnes parce que Dieu dit qu'elles le sont. Un réaliste, donc non-volontariste, croit que Dieu dit que les choses sont bonnes parce qu'elles le sont.

Une autre façon de présenter la différence est la suivante :

un réaliste, donc non-volontariste, croit que Dieu a une nature éternelle, immuable qui est absolument et purement bonne, et que Dieu ne peut pas violer cette bonté. Même Dieu ne peut pas utiliser son omnipotence et sa liberté de choix pour faire des choses qui sont mauvaises (contraire à sa propre bonté).

Un volontariste croit que Dieu n'a pas un tel caractère limitatif et que tout ce que Dieu décide de faire est automatiquement bon juste parce que Dieu décide de le faire.

L'expression la plus claire du volontarisme que j'ai rencontrée provient d'Ulrich Zwingli qui, dans son livre On Providence, soutient à maintes reprises que tout ce que Dieu fait est bon et qu'il n'est tenu de se « conformer » à aucune loi. Il n'entend clairement pas par là une loi purement humaine, mais toute loi quelle qu'elle soit. Cela se retrouve également dans la diatribe de Luther contre Érasme concernant la liberté de la volonté.

En fait, quand je lis le débat Luther-Erasme, j'ai l'impression que leurs idées passent l'une à côté de l'autre sans jamais se croiser. Ils ne ne se comprennent même pas. La raison est que chacun part d'une hypothèse totalement différente concernant la nature et la souveraineté de Dieu. Érasme, qui est un réaliste, donc non-volontariste, croit que Dieu ne peut pas faire ce qui est mal. Il croit que nos meilleures conceptions humaines du bien et du mal ne sont pas totalement incommensurables avec celles de Dieu. Luther, étant un nominaliste-volontariste, croit que Dieu peut faire absolument n'importe quoi et qu'il est donc toujours faux de dire que « Dieu ne peut pas [...] »[6]Il n'est pas facile de savoir si Luther croyait que Dieu peut faire ce qui est logiquement contradictoire..

Quand quelqu'un dit « Dieu peut faire tout ce qu'il veut », cela me rappelle Luther et Zwingli. En entendant cette affirmation, ils auraient crié tout deux : « Amen ! ». Par contre Érasme, Arminius et d'autres, tant catholiques que protestants, crieraient « Non ! Dieu ne peut faire que ce qui est conforme à sa propre nature » comme le disait Karl Barth.

Est-ce que je suggère que tous les calvinistes ont été et sont des nominalistes-volontaristes ? Ou que les arminiens doivent être réalistes-non-volontaristes ? Pas nécessairement. Cependant, il me semble que le débat entre calvinistes et arminiens sur la souveraineté de Dieu fait souvent écho à des débats plus anciens et plus fondamentaux sur la question de savoir si Dieu a une nature éternelle et immuable ou non.

Parfois Calvin ressemblait à un volontariste (comme Zwingli) et d'autres fois il ressemblait à un non-volontariste. Les spécialistes de Calvin divergent sur ce que croyait Calvin à ce sujet.

Peut-être les débats entre calvinistes et arminiens pourraient-ils être plus productifs si les protagonistes précisaient leurs croyances concernant la nature du caractère de Dieu. Je sais que j'ai beaucoup plus de choses en commun et donc plus de possibilités d'accord et de discussions productives avec un calviniste qui est clair sur ses engagements non-volontaristes qu'avec un calviniste qui n'est pas clair à ce sujet ou qui est un volontariste convaincu.

Il me semble qu'il s'agit là d'une de ces questions décisives en théologie où la Bible n'est pas aussi utile que nous le souhaiterions. Peut-être que la décision d'être volontariste ou non-volontariste a lieu avant l'interprétation des textes. Comment, alors, décide-t-on de se ranger dans l'une ou l'autre position ? Probablement en considérant les conséquences de chacune d'elles et en décidant avec quel ensemble de conséquences on peut vivre le mieux. Par exemple, si Dieu n'a pas de caractère éternel et immuable, qu'est ce qui contrôle ou du moins guide ses décisions ? Et si Dieu peut faire absolument tout sans limite (sauf peut-être celle de la logique), pourquoi ne pas croire que Dieu pourrait renier ses promesses ? Pourrait-on faire confiance à un tel Dieu ?

La question fondamentale, me semble-t-il, revient au sens que l'on peut donner à la déclaration « Dieu est bon ». Tous les chrétiens que je connais l'affirment. Mais cette affirmation semble avoir une signification entièrement différente pour un volontariste et pour un non-volontariste. Pour les premiers, elle signifie soit que le pouvoir absolu tel que Dieu le possède est bon, soit que tout ce que Dieu fait est automatiquement bon, soit les deux. Pour les seconds, cela signifie qu'il existe en Dieu lui-même une structure morale rendant impossible à Dieu lui-même de faire certaines choses, par exemple de mentir.

La seconde question émanant de celle évoquée précédemment est le sens de « la bonté de Dieu ». Un non-volontariste soutiendra qu'un volontariste ne peut pas savoir de manière significative ce que cela veut dire, excepté d'affirmer que tout ce que Dieu fait est bon. Mais dans ce cadre il n'y a, évidemment, aucun lien entre la bonté de Dieu et la meilleure conception de la bonté provenant de notre expérience, sauf les commandements de Dieu. Mais les commandements de Dieu ne nous disent rien sur l'être ou la nature même de Dieu.

Je suis souvent enclin à penser que les débats calvinistes-arminiens qui n'aboutissent à rien, si ce n'est à un échange de coups de gueule, ont beaucoup à voir avec cette différence philosophique fondamentale. Bien sûr, les deux parties pensent que l'Écriture est de leur côté, mais l'Écriture elle-même n'aborde nulle part la question telle qu'elle est posée ici. Les volontaristes comme les non-volontaristes peuvent lire et interpréter « Dieu est amour » de manière cohérente avec leur point de vue. Lorsqu'un calviniste dit que « l'amour » de Dieu est différent de notre amour, dans un sens non seulement quantitatif mais aussi qualitatif, je soupçonne qu'il montre des couleurs volontaristes, qu'il en soit conscient ou non. Je soupçonne qu'alors nous utilisions certains termes avec des significations totalement différentes. Dans ce cas, je ne suis pas sûr que nous puissions communiquer de manière productive.

[Lorsqu'ils sont poussés sur la question de l'enfer, de nombreux [calvinistes] passent d'une vision apparemment volontariste de Dieu (« Dieu peut faire tout ce qu'il veut ») à une vision non volontariste en argumentant que l'enfer est nécessaire pour manifester l'un des attributs de Dieu : sa justice. Mais cela ne fait qu'opposer l'amour de Dieu à la justice de Dieu et cette dernière semble l'emporter sur la première. Lorsqu'ils sont mis au défi à ce sujet, ils disent souvent que l'amour de Dieu est totalement différent de nos meilleures notions de ce qu'est l'amour. Mais cela semble ramener au volontarisme. [...].

J'ai l'impression que de nombreux calvinistes semblent confus au sujet du nominalisme/volontarisme et du réalisme/non-volontarisme. J'ai lu beaucoup de livres de calvinistes notables, de Calvin à Piper, et je suis souvent impressionné par cette apparente confusion. En répondant à certaines questions, ils expriment des vues non-volontaristes de Dieu, mais en répondant à d'autres, ils expriment des vues volontaristes. Le problème est que ce sont deux visions de Dieu totalement opposées.[7]OLSON, Roger E. More about the basic choice in theology (voluntarism versus realism). In : Roger E. Olson: My Evangelical, Arminian Theological Musings [en ligne]. Patheos, 2010-12-26 [consulté le 2021-03-22]. Disponible à l’adresse : https://www.patheos.com/blogs/rogereolson/2010/12/more-about-the-basic-choice-in-theology-voluntarism-versus-realism/]

Conclusion

Je suis parfois tenté de penser que c'est là la différence la plus fondamentale entre les chrétiens. Est-ce que Dieu a ou non un caractère éternel et immuable qui guide, voire contrôle ses décisions et ses actions ? C. S. Lewis considérait que c'était la question décisive et attribuait la plupart, sinon tous les maux de la culture moderne occidentale à l'influence du nominalisme-volontarisme.

[« [S]i le jugement moral de Dieu diffère du nôtre à tel point que ce qui est "noir" pour nous puisse être "blanc" pour Lui, l’appeler bon n’a plus pour nous aucun sens ; en effet, dire "Dieu est bon", tout en professant que cette Bonté est totalement différente de la nôtre, revient simplement à dire, en réalité : "Dieu est nous ne savons quoi". Et un attribut de Dieu absolument inconnu ne peut nous fournir aucun motif moral de L’aimer ni de Lui obéir. S’Il n’est pas (au sens où nous entendons ce mot) "bon", nous Lui obéirons peut-être, mais seulement par crainte, comme nous serions également prêts à obéir à un Démon tout-puissant[8]LEWIS, C. S.. Le Problème de la Souffrance. Saint-Cénéré : Éditions Pierre Téqui, 2020, chap. 3. . » C. S. Lewis]


Article original : OLSON, Roger E. A Much Neglected Basic Choice in Theology. In : Roger E. Olson: My Evangelical, Arminian Theological Musings [en ligne]. Patheos, 2010-12-26 [consulté le 2021-03-22]. Disponible à l’adresse : https://www.patheos.com/blogs/rogereolson/2010/12/a-much-neglected-basic-choice-in-theology/

Références

Références
1Bien sûr, comme la plupart des grands mots philosophiques et théologiques, il existe plusieurs significations, mais dans cet article, je parle d'une signification particulière, alors patience, et lisez la suite.
2OLSON, Roger E. More about the basic choice in theology (voluntarism versus realism). In : Roger E. Olson: My Evangelical, Arminian Theological Musings [en ligne]. Patheos, 2010-12-26 [consulté le 2021-03-22]. Disponible à l’adresse : https://www.patheos.com/blogs/rogereolson/2010/12/more-about-the-basic-choice-in-theology-voluntarism-versus-realism/
3Ici aussi, le terme « réalisme » a de nombreuses significations et utilisations dans l'histoire des idées. Dans mon texte, il est utilisé dans ce sens d'opposition au nominalisme en ce qui concerne le statut des universaux
4La question de savoir s'ils existent en dehors de l'esprit de Dieu est un sujet discuté parmi les réalistes. Les platoniciens stricts diraient probablement que oui, alors que la plupart des chrétiens seraient d'accord avec Augustin pour dire que non
5La plupart des volontaristes seraient cependant d'accord pour dire que Dieu est limité par la logique. Même Ockham le pensait, bien que Luther ne semblait pas le penser, du moins dans le cadre de son débat avec Érasme.
6Il n'est pas facile de savoir si Luther croyait que Dieu peut faire ce qui est logiquement contradictoire.
7OLSON, Roger E. More about the basic choice in theology (voluntarism versus realism). In : Roger E. Olson: My Evangelical, Arminian Theological Musings [en ligne]. Patheos, 2010-12-26 [consulté le 2021-03-22]. Disponible à l’adresse : https://www.patheos.com/blogs/rogereolson/2010/12/more-about-the-basic-choice-in-theology-voluntarism-versus-realism/
8LEWIS, C. S.. Le Problème de la Souffrance. Saint-Cénéré : Éditions Pierre Téqui, 2020, chap. 3.
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