La prescience divine et la liberté humaine

Tête et mécanisme

Permettez-moi de commencer par fournir quelques définitions qui, je pense, seront utiles pour comprendre correctement les questions en jeu. Il me semble que toute discussion sur ce sujet ne peut fonctionner que si les participants acceptent d'utiliser ces termes avec les définitions que je propose, ou fournissent un ensemble d'autres termes recouvrant les définitions en question. (Je ne dis donc pas que ce sont les seules façons d'utiliser les mots que je vais évoquer. Les mots ne fonctionnent pas ainsi. Je dis simplement que pour rendre fructueuses les discussions sur le libre arbitre, certains concepts, tels que je les définis doivent se retrouver au sein des débats et doivent pouvoir être désignés par des termes précis).

Nécessité (en ce qui concerne la volition, c'est-à-dire l'acte de volonté humain[1]N.D.L.R. : les calvinistes affirment parfois que les choix des hommes sont contingents. Néanmoins, il faut comprendre qu'ils parlent uniquement d'une contingence métaphysique. Autrement dit, les calvinistes veulent dire que Dieu aurait pu déterminer les choix autrement, mais ne veulent en aucun cas affirmer qu'après le décret l'homme n'agit pas par une nécessité relative au décret. Pour en savoir plus : https://arminianisme-evangelique.fr/etude-sur-le-determinisme-theologique-dans-le-calvinisme/). Je le définirais comme toute force ou tout ensemble de circonstances qui font que seul un choix unique est possible. Je sais bien que ce mot peut potentiellement être utilisé avec des significations quelque peu différentes, mais nous devons bien choisir un mot pour exprimer ce concept, et le terme nécessité (avec ses formes apparentées comme nécessaire, nécessitant, etc.) est le plus adapté. [...]

En d'autres termes, une nécessité désigne toutes les choses qui sont comme elles sont en raison d'un acte autre que celle du choix de la personne. Cette raison peut être une action divine, par exemple. Si, en effet, Dieu a endurci le cœur du Pharaon arbitrairement, rendant impossible dès le départ pour Pharaon de faire autre chose que de refuser de laisser partir Israël, alors le Pharaon a agi par nécessité. Il pourrait également s'agir de la loi naturelle. Quiconque saute du dernier étage d'un grand bâtiment tombera nécessairement, mais cela n'a que peu ou pas de rapport avec l'exercice du libre arbitre concernant les décisions morales ou le salut.

La contingence, je la définis en revanche comme toute volonté qui n'a pas à être ce qu'elle est, tout choix qui peut aller dans plus d'une direction. Certains théologiens nieront donc l'existence d'un tel concept [...]. Malgré tout, il faut qu'il y ait un mot qui puisse exprimer ce concept afin de pouvoir le nommer pour pouvoir en discuter.

Ainsi, la contingence est l'opposé de la nécessité, du moins lorsqu'elle est appliquée aux volitions humaines. Si je dis qu'un choix est contingent, je veux simplement dire qu'il n'y a rien en dehors de « moi » qui le rend nécessaire ; un autre choix pourrait vraiment être fait (« vraiment » signifie simplement que cet autre choix aurait pu être choisi dans les mêmes conditions).

Cela nous amène à la certitude, que je définis comme tout ce qui a été, est ou sera. La certitude n'est rien d'autre qu'une autre façon de faire référence à la réalité (si je peux me permettre ce mot) de toutes choses. Tout ce qui s'est passé dans le passé, y compris les volitions humaines, s'est certainement produit. Et tout ce qui se passera dans le futur, y compris les volontés humaines, se passera certainement. En d'autres termes, tout événement passé, présent ou futur, y compris tout acte de volonté, est certain.

Il faut savoir que parler de la certitude d'une chose, revient à en parler telle qu'elle est. Le contraire d'un futur certain n'est pas un futur incertain : ce n'est simplement rien. Tout futur qui sera est certain. Nos amis hispanophones ont un dicton qui est souvent utilisé de manière trompeuse : Que sera, sera, « Ce qui sera, sera ». Cela semble fataliste, mais en fait, cela dit seulement que ce qui est dans le futur est dans le futur. Je peux dire, à juste titre, que ce qui sera dans le futur est certain, ce dicton ne dit rien de plus.

Chaque acte de la volonté est donc certain. Il peut être certain et contingent. Il peut être certain et nécessaire. Mais il ne peut pas être à la fois contingent et nécessaire[2]N.D.L.R. : Picirilli précise dans son ouvrage God In Eternity and Time qu'il est peut-être possible de faire un rapprochement entre la certitude et la nécessité suppositionnelle (ou conditionnelle ou logique). Ce type de nécessité implique simplement qu'un état doit nécessairement être ce qu'il est. Si je suis assis, je ne peux être en même temps debout.. Ces deux mots s'annulent l'un l'autre ; ils sont opposés. Mais la certitude peut aller avec l'un ou l'autre terme. En effet, tout événement nécessaire est certain, et tout événement contingent l'est aussi. Lorsque deux ou plusieurs possibilités pour l'avenir existent réellement, celle qui adviendra est celle qui adviendra. (Ce qui n'a pas un sens différent que de dire qu'une vache brune est une vache brune !)

Il y a d'autres mots qui reviennent souvent dans les débats sur le libre arbitre et qui ont davantage tendance à échauffer les esprits qu'à les éclairer. Par exemple les termes possible et pouvoir (et leurs formes négatives). Ils sont difficilement saisissables et donc sujets à l'ambiguïté. Si vous me demandez si une personne à la possibilité ou le pouvoir de choisir l'un des deux choix, ma réponse peut être double. Dans un sens, bien sûr, il ne peut pas faire autre chose que ce qu'il fera ; mais dans un autre, il le peut. L'un parle de certitude, l'autre de contingence. Il est préférable, en général, d'éviter ces termes dans les discussions sur ce sujet, du moins lorsque l'on est dans une discussion de type débat.

La certitude, donc, parle de la réalité ou de la factualité d'un événement : s'il sera ou ne sera pas. La contingence et la nécessité parlent d'autre chose : comment ou pourquoi quelque chose est. Nous ne dirons jamais qu'un événement se produit « par certitude », mais il est parfaitement logique de dire qu'il se produit « par nécessité » ou « par contingence ». Un événement nécessaire se produit à la suite de circonstances qui ne peuvent donner lieu à aucun choix alternatif ; un événement contingent (nous pouvons l'appeler événement conditionnel) se produit à la suite d'un choix de l'agent entre plusieurs alternatives. [...]

La question est donc la suivante : Le fait que Dieu connaisse l'avenir ferme-t-il la porte à l'avenir ? Cela signifie-t-il que les êtres humains sont incapables de faire un choix différent de celui que Dieu connait d'avance ? Je ne traite pas ici de l'incapacité du point de vue de la dépravation humaine, ni de la nécessité du point de vue de la prédestination de Dieu ; ces discussions sont pour d'autres chapitres. Ici, la question est uniquement de savoir si la certitude d'un événement futur, connu de Dieu, empêche l'éventualité qu'il puisse être différent.

La réponse à cette question, quelle que soit la manière dont elle est posée, nécessite des explications sérieuses, mais reste relativement simple : non. Le fait que quelque chose se produira d'une certaine manière ne signifie pas que ce quelque chose doit être de cette manière. Pour appréhender cela, je propose l'illustration suivante. Imaginons qu'un lundi, je souhaite choisir un jour de la semaine pour me rendre à la bibliothèque afin de rendre un livre que j'ai terminé et en emprunter un autre. Mon emploi du temps est plutôt flexible. Je pourrais y aller le jeudi ou le vendredi et aucun élément vient rendre un jour préférable à l'autre. [...] Dieu sait donc que j'irai à la bibliothèque le jeudi. Cela signifie-t-il que le jeudi était le seul choix que je pusse faire parce que Dieu savait que j'y irais ce jour-là ?

Bien sûr que non, et j'ose penser que presque personne ne pense que la prescience implique cela. La connaissance d'un fait n'est pas la cause de ce fait. La connaissance d'un fait futur est fondée sur le fait, et non l'inverse. Dieu sait que j'y vais le jeudi seulement si j'y vais effectivement jeudi. Si je décidais finalement d'y aller le vendredi, alors Dieu aurait simplement su que j'irais à la bibliothèque le vendredi ! [...] Lorsque nous « supposons un avenir » (et dans toutes les discussions de ce type, c'est ce que nous faisons), nous nous plaçons après cet avenir et, pour ainsi dire, nous le regardons en arrière comme s'il était établi et certain. Dieu, bien sûr, peut faire cela sans devoir se placer après cet avenir et sans que sa connaissance soit d'aucune manière causale ou rendant l'avenir certain. L'avenir n'est pas certain parce que Dieu le connaît ; Dieu connaît l'avenir parce qu'il est certain. Il le voit, certes par avance, mais l'avenir serait certain même si Dieu ne le connaissait pas [...].

Contrairement au passé, le futur n'est pas encore un fait. Il n'existe pas encore. Il n'est pas encore fixé. Que Dieu le prévoie ne signifie pas que l'avenir est déjà là. Dans l'avenir, il y a de nombreuses contingences, des choses qui peuvent être définies de différentes manières, et Dieu sait de quelle manière ces choses seront définies. Elles sont à définir, elles n'ont pas encore été définies. Lorsque le moment de l'acte de décision arrive, toutes les décisions possibles sont réellement des possibilités.

[N.D.L.R. : Dans un autre ouvrage, Picirilli, propose une analogie différente :

Permettez-moi une autre illustration. Disons qu'on me donne un livre de coloriage et qu'on me demande de colorier une balle, sur une certaine page, avec la couleur de mon choix, parmi les crayons disponibles. Je décide de la colorier en bleu. Après l'avoir colorié en bleu, je ne peux plus revenir en arrière et la colorier en vert ou en rouge ou en toute autre couleur. Mais c'est le choix que j'ai fait qui rend impossible un autre choix, et non la connaissance de Dieu (ou de quiconque) de ce choix, ni même la certitude de ce choix. En effet, ce qui a rendu certain ce choix est le fait que je choisisse le bleu.

Maintenant, introduisez la prescience dans l'illustration : Dieu savait d'avance que j'allais la colorier en bleu. Ici encore, c'est toujours le choix que je vais faire qui élimine la possibilité d'un autre choix, et non la connaissance du choix que je vais faire. Avant d'agir, je peux choisir n'importe laquelle des couleurs. La connaissance de Dieu du choix que je ferai n'a joué aucun rôle dans la détermination de mon choix ou dans l'élimination d'autres possibilités. C'est ce que je veux dire quand je dis que parler d'un événement comme connu d'avance nous place logiquement de l'autre côté de l'événement. Le « ne peut pas » résulte uniquement de l'hypothèse initiale (si Dieu sait que je vais le colorier en bleu) et est donc uniquement un « ne peut pas » logique, et non de capacité (un « ne peut pas » ontologique). [...] L'expression « Si Dieu sait que je ferai x » n'a aucune force logique autre que l'expression « Si je fais x ». [...]

Je ne vois pas l'importance d'impliquer la discussion philosophico-théologique traditionnelle concernant l'ouverture et la fermeture [de l'avenir]. Qu'un événement soit certain n'est pas la même chose que le fait qu'il soit fermé. Les contingences sont « ouvertes » et les nécessités sont « fermées ». Mais c'est en parlant de notre perspective, pas celle de Dieu. Dieu sait que nos choix libertariens nous sont « ouverts », même s'il sait avec certitude quel choix nous ferons[3]PICIRILLI, Robert. God In Eternity and Time. Nashville, TN : B&H Publishing Group, 2022, chap. 7-8..]


Source : PICIRILLI, Robert. Free Will Revisited. Eugene, OR : Wipf & Stock, 2017, chap. 7, p. 79-86. (Reproduit avec l'autorisation de Wipf & Stock)

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Références

Références
1N.D.L.R. : les calvinistes affirment parfois que les choix des hommes sont contingents. Néanmoins, il faut comprendre qu'ils parlent uniquement d'une contingence métaphysique. Autrement dit, les calvinistes veulent dire que Dieu aurait pu déterminer les choix autrement, mais ne veulent en aucun cas affirmer qu'après le décret l'homme n'agit pas par une nécessité relative au décret. Pour en savoir plus : https://arminianisme-evangelique.fr/etude-sur-le-determinisme-theologique-dans-le-calvinisme/
2N.D.L.R. : Picirilli précise dans son ouvrage God In Eternity and Time qu'il est peut-être possible de faire un rapprochement entre la certitude et la nécessité suppositionnelle (ou conditionnelle ou logique). Ce type de nécessité implique simplement qu'un état doit nécessairement être ce qu'il est. Si je suis assis, je ne peux être en même temps debout.
3PICIRILLI, Robert. God In Eternity and Time. Nashville, TN : B&H Publishing Group, 2022, chap. 7-8.
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