Le libre-arbitre et la corruption spirituelle

La question de la liberté de la volonté

La controverse la plus tenace concernant la corruption spirituelle porte probablement sur le libre-arbitre. L'homme déchu a-t-il un libre-arbitre ? Si les descendants d'Adam n'ont pas, d'une certaine manière, la liberté de volonté, ils ont perdu leur qualité de personne. Pour être une personne, il faut notamment avoir le pouvoir de choisir ou la capacité de vouloir. La volonté ne peut choisir et agir uniquement dans la mesure où elle est libre. Priver la volonté de liberté, c'est la priver d'être une volonté. Je pense que le débat entre le calvinisme et l'arminianisme devrait porter sur la question de savoir si l'homme déchu est un être fonctionnel et personnel. A-t-il un esprit, un cœur et une volonté qui fonctionnent ?

Le sens de la liberté de la volonté

Avant d'aborder l'effet de la corruption spirituelle sur la volonté, précisons ce qu'il faut entendre et ce qu'il ne faut pas entendre par liberté de la volonté. La liberté de la volonté ne signifie pas qu'aucune force ou influence ne peut s'exercer sur elle. En fait, la nature même de la liberté de la volonté implique que des forces ou des influences s'exerceront sur elle. Cela ne signifie pas, non plus, que ces forces ne peuvent pas être un facteur contribuant à l'exercice de la volonté. Par contre, cela signifie que ces influences ou ces forces ne peuvent garantir ou déterminer l'action de la volonté. Ainsi, il s'agit d'un mode d'influence-réponse, et non de cause-effet.

Le cadre des possibilités et le sens de liberté de la volonté

La liberté de la volonté est une liberté au sein d'un cadre des possibilités. Ce n'est pas une liberté absolue. L'homme ne peut pas être Dieu. Il ne peut pas, non plus, être un ange. La liberté d'un être humain se situe donc dans le cadre des possibilités offertes par la nature humaine. De plus, les influences qui s'exercent sur la volonté ont une incidence sur le cadre des possibilités.

Avant qu'Adam et Ève ne pèchent, ils étaient au sein d'un cadre de possibilités où il existait la possibilité de demeurer dans une pratique de justice complète, ainsi que la celle de ne pas commettre de péchés. Après avoir péché, il n'était plus possible pour eux de demeurer dans un état de justice complet. Depuis, il en est de même pour l'homme déchu (Rm 8:7-8). Si quelqu'un comprend la liberté de volonté comme signifiant qu'une personne non convertie pourrait pratiquer la justice et ne pas pécher, il comprend alors mal le sens de la liberté de volonté concernant les humains déchus. Romains 8:7-8 indique clairement que l'Écriture n'enseigne pas cela.

Jésus dit clairement qu'il n'est pas possible pour un pécheur de répondre positivement à l'Évangile sans être attiré par le Saint-Esprit (Jn 6:44). L'influence du Saint-Esprit, qui agit dans le cœur de la personne qui entend l'Évangile, crée un cadre de possibilités dans lequel la personne peut répondre « oui » ou « non » à l'Évangile. S'il dit « oui », c'est son choix. S'il dit « non », c'est son choix. Affirmer moins que cela aurait pour conséquence de soulever de sérieuses questions quant à la légitimité du statut de « personne » après la chute. Si un être humain n'est pas, dans un certain sens, un être qui se dirige lui-même, il n'est plus une personne. Se diriger soi-même n'empêche en rien de connaître, à certains moments, un degré important de dépendance. Néanmoins, cette dépendance ne retire pas le fait de se diriger soi-même. Comme je l'ai déjà précisé, je ne suggère pas que l'homme déchu puisse choisir Christ sans l'aide du Saint-Esprit. Je rejette fermement une telle idée. Je dis que, quelle que soit l'importance ou la force de l'aide du Saint-Esprit, la décision du « oui » reste une décision qui peut être appelée à juste titre la décision de la personne. Après tout, on peut dire « non ».

La position que je défends est la même que celle de Jacobus Arminius. Très peu de personnes au cours de l'histoire se sont vu attribuer à tort autant de convictions qu'Arminius. Matthew Pinson a effectué des recherches considérables dans le but de clarifier ce qu'Arminius a et n'a pas enseigné. Pinson affirme qu'Arminius croyait que les êtres humains n'étaient pas capables de chercher Dieu « à moins d'être radicalement affectés par sa grâce ». De nombreux théologiens ont supposé, à tort, qu'Arminius était un semi-pélagien, qu'il épousait une vision du libre-arbitre qui « rend les individus pleinement capables de choisir Dieu ou de le rejeter ». Pourtant, selon Pinson, Arminius soutient que les êtres humains n'ont aucune liberté de faire quoi que ce soit de bon aux yeux de Dieu. Au contraire, « pour Arminius, la liberté fondamentale qui caractérise le libre-arbitre humain est la liberté par rapport à la nécessité [...] [Cependant,] il énonce sans équivoque que la volonté n'est pas libre du péché et de sa domination ». Pinson cite Arminius comme suit :

« [L]e libre-arbitre de l'homme envers le véritable bien n'est pas seulement estropié, infirme, tordu et (nuatum) affaibli ; mais il est aussi (captivatum) captif, détruit et perdu. Et ses forces ne sont pas seulement affaiblies et inutiles à moins qu’elles ne soient assistées par la grâce, mais il n’a aucune sorte de forces à l’exception de celles suscitées par la grâce divine[1]Arminius, James. The Works of James Arminius. Nashville: Randall House, 2007, vol. 2, p. 193.. »

Ainsi, comme l'explique Pinson, « l'humanité déchue n'a ni la capacité ni le pouvoir d'accéder par elle-même à la grâce de Dieu[2]PINSON, J. Matthew. Will the Real Arminius Please Stand Up? A Study of the Theology of Jacobus Arminius in Light of His Interpreters. Integrity: A Journal of Christian Thought, 2003, vol. 2, p. 134. ».

[N.D.L.R. : L'arminianisme affirme la « dépravation totale ». Pour plus de détails, voir l'article suivant : Pourquoi, selon l'arminianisme, l'intelligence humaine est incapable de choisir le salut ?]

La différence entre ma vision et le calvinisme

La foi peut être appelée un don, car elle n'aurait pas été possible sans l'aide de Dieu. Ce n'est pas un don par le fait que la foi aurait existé en dehors de la personne pour lui être ensuite donnée, ou par le fait que Dieu croirait pour la personne. C'est la personne elle-même qui croit, par l'aide de Dieu. Je pense que le calvinisme se trompe dans son interprétation de « morts par nos offenses ». Cornelius Van Til, dans son exposition de l'interprétation calviniste, soutient que l'homme pécheur est mort par ses offenses et donc « incapable par lui-même de tendre la main pour recevoir le salut ». Cependant, « l'Écriture continue de le traiter comme un être responsable. Il est appelé à la foi et à la repentance. Néanmoins, la foi est un don de Dieu. Lazare gisait dans le tombeau. Il était mort. Pourtant, Jésus lui a dit de sortir. Et il est sorti[3]VAN TIL, Cornelius. Calvinism. In : Baker’s Dictionary of Theology. Grand Rapids: Baker Book House, 1960, p. 340-341.. »

L'interprétation ci-dessus interprète le mot « mort » dans « morts par nos offenses » (Ep 2:1) comme signifiant sans vie. Le corps mort de Lazare n'avait plus de vie. Il n'était capable d'aucune action jusqu'à ce qu'il soit rendu vivant par Jésus. Si « morts par nos offenses » signifie cela, la logique du calvinisme semble légitime. Les pécheurs seraient à la fois sourds et muets. Ils ne sauraient rien de Dieu, du péché et du salut jusqu'à ce que Dieu les rende vivants par la nouvelle naissance. À ce moment-là et seulement à ce moment, ils seraient en capacité d'entendre et de parler.

[N.D.L.R. : bien que la position de l'auteur soit commune dans l'arminianisme, il paraît néanmoins possible pour un arminien de comprendre mort comme « sans vie ». Dans ce cas, l'arminien considère la « résurrection de Lazare » non comme la nouvelle naissance, mais comme la récupération des capacités permettant d'être réceptif à l'Évangile sans que son choix soit déterminé.]

Je pense, pour ma part, que « morts par nos offenses », ou la mort spirituelle, signifie que l'homme est séparé de Dieu, mort dans sa relation avec Dieu. Il n'y a plus de communion et d'amitié avec Dieu. Il s'agit du même principe que celui mentionné par Paul lorsqu'il dit : « par [Christ] le monde est crucifié pour moi, comme je le suis pour le monde » (Ga 6:14). Paul et le monde étaient tous deux vivants, car ils n'étaient pas sans vie. Cependant, ils n'étaient pas en vie dans le sens où aucune relation fonctionnelle n'existait entre eux.

Si cette interprétation est correcte, la mort spirituelle fait référence au fait que le pécheur est coupé d'une communion et d'une relation d'amitié avec Dieu. Cela est vrai à la fois parce qu'un Dieu saint exige qu'il en soit ainsi jusqu'à ce que le péché soit expié, et également puisque le cœur du pécheur est opposé à Dieu. Le fait que les pécheurs ne soient pas en communion avec Dieu ne signifie pas qu'ils sont totalement sourds à la communication de Dieu. Si tel était le cas, les pécheurs ne pourraient pas déformer le message de Dieu. Vous ne pouvez pas déformer un message si vous êtes complètement sourd. Le fait qu'une personne soit un pécheur signifie qu'elle n'entend pas bien. Elle a tendance à résister et à s'opposer à la Vérité ainsi qu'à déformer la Vérité. L'Évangile donc doit se diffuser en faisant face à une grande opposition. Le Saint-Esprit doit agir avant que la communication de l'Évangile aux pécheurs puisse réussir et avant la conviction et la réponse du pécheur. Cette approche reconnaît la gravité du péché, la nécessité de la puissance d'illumination et d'attraction du Saint-Esprit, et la personnalité du pécheur.

Je crois que la foi qui sauve est un don de Dieu dans le sens où le Saint-Esprit donne la capacité divine sans laquelle la foi en Christ serait impossible (Jn 6:44). La différence entre le concept calviniste de la foi et mon concept de la foi ne peut pas être que le leur est monergique et le mien synergique. Dans les deux cas, la foi est synergique. La participation active du croyant à la foi implique qu'elle doit être synergique. La réponse humaine ne peut être exclue de la foi. La justification et la régénération sont monergiques. Chacune est un acte de Dieu, et non de l'homme. La foi, pour sa part, est un acte humain rendu possible par la puissance divine et ne peut donc pas être monergique.

[Voir aussi : Pourquoi certains ont-ils la foi tandis que d'autres ne l'ont pas ?]


Source : FORLINES, F. Leroy. Classical Arminianism: A Theology of Salvation. Nashville, TN: Randall House, 2011, chap. 1, p. 18-19. (Reproduit avec l'autorisation de Randall House.)

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Références

Références
1Arminius, James. The Works of James Arminius. Nashville: Randall House, 2007, vol. 2, p. 193.
2PINSON, J. Matthew. Will the Real Arminius Please Stand Up? A Study of the Theology of Jacobus Arminius in Light of His Interpreters. Integrity: A Journal of Christian Thought, 2003, vol. 2, p. 134.
3VAN TIL, Cornelius. Calvinism. In : Baker’s Dictionary of Theology. Grand Rapids: Baker Book House, 1960, p. 340-341.
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