Les Évangiles étaient-ils anonymes à l’origine ? Réponse critique à la thèse moderne

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1 Introduction : contexte et objet de l’étude

J'ai récemment débattu avec Kevin, se décrivant comme ex-catholique non traditionaliste, au sujet de la paternité des Évangiles. Il soutient la thèse de l'anonymat des Évangiles, tandis que je soutiens les attributions traditionnelles des auteurs. Peu après cet échange, j'ai publié une étude détaillée concernant l'argumentation que j'ai défendue lors de ce débat, intitulée « Qui a écrit les Évangiles ? Anonymat ou attribution traditionnelle (Matthieu, Marc, Luc et Jean) ». Depuis, Kevin a mis en ligne sur sa propre chaîne YouTube une présentation de ses arguments en faveur de l'anonymat des Évangiles1NONTRADICATH, Kevin. Debate Reflection (with extended opening statement and rebuttal) - The Gospels are Anonymous [vidéo en ligne]. YouTube, 08/07/2023. Disponible à l’adresse : https://www.youtube.com/watch?v=6z6SPyF81bA&t=1173s [consulté le 22 juillet 2025]. Puisque mon étude présentait principalement une argumentation positive en faveur de la paternité traditionnelle des Évangiles et ne critiquait pas les arguments en faveur de leur anonymat, j'ai pensé tirer parti de la vidéo de Kevin pour faire une étude critique plus approfondie des arguments en faveur de la thèse de l’anonymat.

2 Le statut des attributions dans la tradition primitive

L'argument principal de Kevin pour justifier l'anonymat des Évangiles repose sur leur prétendu anonymat dans la tradition chrétienne primitive. Kevin cite divers exemples tirés de la Didachè, de Clément et de Polycarpe, où les Évangiles sont cités sans que les auteurs traditionnels soient nommés, et il présente cela comme une preuve que les Évangiles étaient originellement anonymes. Malheureusement, Kevin ne semble pas saisir que ne pas mentionner le nom d'un auteur d’un récit n’implique pas que ce récit est anonyme. Dans les exemples qu’il cite, Kevin montre seulement que l’Église primitive citait parfois des passages des Évangiles sans nommer leurs auteurs. Mais jamais l’Église primitive ne laisse entendre, ne serait-ce qu’une seule fois, que ces auteurs étaient inconnus. Nous avons d’ailleurs des exemples concrets, comme Irénée qui croyait sans la moindre ambiguïté que les Évangiles avaient été rédigés par Matthieu, Marc, Luc et Jean, et pourtant il lui arrivait parfois de les citer sans nommer leur auteur. Par exemple, dans Contre les hérésies 4.30.3, il cite clairement Matthieu 7:1-2 mais ne l’attribue qu’au « Seigneur ». Pourtant cela ne peut pas signifier qu’il considérait l’Évangile de Matthieu comme anonyme. Par conséquent, l’argument principal de Kevin en faveur de l’anonymat des Évangiles se réduit à un raisonnement fallacieux fondé sur le silence. Comme le dit avec justesse Simon Gathercole : « Il n’y a jamais, chez les auteurs du IIᵉ siècle, la moindre impression que les Évangiles sont anonymes. Le fait, pour un auteur du IIᵉ siècle, de mentionner « l’Évangile » tout court ne sous-entend pas l’anonymat ou l’ignorance de l’identité de l’auteur2GATHERCOLE, Simon. “The Alleged Anonymity of the Canonical Gospels”. Journal of Theological Studies, vol. 69, no. 2, 2018, p. 447–476 »

Kevin n'est certainement pas le seul à penser que le silence de certains auteurs patristiques concernant la paternité des Évangiles plaide en faveur de leur anonymat. Il vaut donc la peine de prendre un moment pour examiner précisément pourquoi les arguments fondés sur le silence sont généralement considérés comme fallacieux. Qu'est-ce donc qu'un argument fondé sur le silence ? Dans un article pertinent sur le sujet, Timothy McGrew le définit ainsi : « L’argument fondé sur le silence est un schéma de raisonnement dans lequel l’absence, dans une source connue, de mention d’un fait ou d’un événement particulier est utilisée comme base pour en inférer, le plus souvent, que ce fait supposé est faux ou que l’événement supposé ne s’est pas produit3McGREW, Timothy J. “The Argument from Silence”. Acta Analytica, vol. 29, 2014, p. 215. » De tels arguments sont souvent considérés comme une forme d'arguments fondés sur l'ignorance. Autrement dit, ils tirent une conclusion à partir d’une absence de preuves. C’est comparable à un argument de type « Dieu des lacunes » en théologie naturelle, où l’on infère l’existence de Dieu à partir de ce que l’on ne sait pas. Kevin applique, en substance, le même procédé à l’hypothèse de l’anonymat.

Cela dit, les arguments fondés sur le silence ne sont pas toujours fallacieux. L'absence de preuve n'est pas une preuve, sauf si l’on a de bonnes raisons de s’attendre à trouver la preuve absente. Pour illustrer cela par un exemple non historique, prenons le cas des fossiles et de la théorie de l’évolution. L'absence de preuves fossiles du développement évolutif constituerait une preuve contre celui-ci. Pourquoi ? Parce que la théorie de l'évolution prédit l'existence de telles preuves. Cette théorie est donc confirmée ou infirmée en fonction de la quantité de preuves attendues qui sont effectivement découvertes. [NDT : l’auteur donne ici une illustration hypothétique, sans sous-entendre qu’il existe réellement une absence de fossiles.]

Ainsi, lorsque nous sommes confrontés à un argument du silence en raison de l’absence d’un élément dans un témoignage, il faut avoir une raison de penser que ce témoignage aurait dû mentionner l’information absente pour que l’argument ne soit pas fallacieux. Autrement dit, Kevin doit nous fournir des informations issues de ces premières sources chrétiennes, permettant de prédire que les auteurs des Évangiles auraient dû être mentionnés dans les textes en question. Or, compte tenu des nombreux facteurs contingents très spécifiques impliqués dans la rédaction et la conservation des témoignages, ainsi que des difficultés à cerner la psychologie d'un individu, il est très difficile de formuler ce genre de prédictions et d'attentes lorsqu’il s’agit d’histoire ancienne. Comme le souligne McGrew, « Ce manque de symétrie entre les raisons de mentionner un événement et celles de l’omettre nous rapproche du cœur même de la difficulté avec les arguments fondés sur le silence. Car il existe une infinité de raisons pour lesquelles un auteur honnête et bien informé pourrait omettre de mentionner un fait qui, de notre point de vue, aurait été tout naturel à inclure ; et tant que nous ne sommes pas en mesure d’écarter toutes ces raisons, nous ne pouvons pas nous appuyer de manière significative sur cette omission4McGREW, Timothy J. “The Argument from Silence”. Acta Analytica, vol. 29, 2014, p. 223. »

Nous devons être d’autant plus prudents dans nos attentes concernant ce que les auteurs de l’Antiquité auraient ou n’auraient pas mentionné lorsque nous examinons les données empiriques que nous possédons réellement et que nous voyons à quelle fréquence les auteurs anciens omettent de mentionner des noms importants et des événements majeurs qui se sont incontestablement produits. Par exemple, à Bergen, en Norvège, de nombreuses preuves archéologiques attestent d'un vaste incendie de forêt survenu entre 1225 et 1230. Pourtant, les archives locales de cette époque ne font état d'aucun incendie majeur durant cette période. De même, ni Hérodote ni Thucydide, les deux historiens les plus importants de la Grèce antique, ne mentionnent Rome ou les Romains, alors même que la République romaine était une grande puissance mondiale à l'époque. Thucydide ne fait jamais mention de Socrate. Pline le Jeune, dans ses lettres à Tacite, relate l'éruption du Vésuve, sans toutefois mentionner la destruction de Pompéi.

Ce bref aperçu des exemples notables de silence dans l'histoire antique et médiévale montre que nos intuitions sur ce que les sources historiques sont susceptibles de mentionner ne sont pas toujours fiables. Tout poids accordé à un argument fondé sur le silence historique se voit contrebalancé par ce type d'exemples. Comme le conclut McGrew : « Les exemples du silence sur Rome et les Romains dans les sources grecques, des effets de l’éruption du Vésuve et de l’incendie de Bergen devraient tempérer notre enthousiasme pour l’argument du silence, même dans les cas les plus favorables. Lorsque des questions historiques importantes sont en jeu, même un silence assez étendu dans les documents anciens existants peut, à lui seul, être insuffisant pour convaincre les chercheurs prudents. Et si, de surcroît, l’argument nous demande d’écarter des preuves positives d’une antiquité comparable, on peut s’attendre à ce que les jugements savants tiennent largement compte de la pertinence d’autres considérations et de convictions préalables. À tout le moins, quiconque propose de soutenir un argument contre une affirmation directe uniquement sur la base du silence ne peut raisonnablement s’attendre à ce qu’il passe sans contestation5McGREW, Timothy J. “The Argument from Silence”. Acta Analytica, vol. 29, 2014, p. 227–228. »

Par ailleurs, je pense que Kevin a omis certains faits pertinents dans les citations qu’il donne de la Didachè, de Clément et de Polycarpe, qui remettent en cause sa thèse. Car, bien que ces Pères ne nomment pas les auteurs des Évangiles, ils les citent néanmoins avec autorité. On peut se demander pourquoi ces premiers chrétiens considéraient que ces Évangiles disposaient d’une telle autorité. Une explication simple serait que ces Évangiles étaient considérés comme faisant autorité parce qu'ils étaient largement reconnu qu’ils provenaient des apôtres et de leurs disciples. Par analogie, si je dis « Tout ce qui brille n'est pas or » sans citer la source, je ne traite pas l’œuvre de William Shakespeare comme anonyme. Je suppose plutôt que mon public connaît cette célèbre citation et son origine. Des considérations analogues s’appliquent aux Pères apostoliques. S’ils ne nommaient pas leurs sources dans ces cas précis, c’est parce qu’ils tenaient pour acquis que leurs lecteurs savaient déjà d’où elles venaient et pourquoi elles faisaient autorité. Or, dans l’hypothèse de l’anonymat, il n’est pas du tout évident de comprendre pourquoi les Pères apostoliques se seraient d’emblée sentis autorisés à citer ces Évangiles avec une telle autorité. Comme le souligne Lydia McGrew : « Il est vrai qu’aucun de ces auteurs (Clément de Rome, Polycarpe ou Justin Martyr) ne nomme les auteurs des écrits qu’ils citent. Mais il demeure un fait, qui exige explication, que nos quatre Évangiles étaient clairement connus dès une époque extrêmement ancienne et étaient considérés comme des sources faisant autorité pour rapporter les paroles de Jésus. […] Une hypothèse ayant un certain pouvoir explicatif est qu’ils traitaient et citaient ces textes de cette manière parce qu’ils avaient déjà des raisons de croire qu’ils provenaient des apôtres ou de leurs compagnons. Autrement dit, ils ne se sont pas, de manière inexpliquée, attachés à un ensemble arbitraire de quatre documents pour décider aléatoirement de les traiter comme des livres saints ; ils l’ont fait parce qu’ils avaient déjà des raisons de croire qu’ils provenaient de sources autorisées et bien informées. Par conséquent, même la citation des Évangiles sans attribution spécifique et explicite à Matthieu, Marc, Luc ou Jean constitue une preuve externe et un témoignage pertinent pour la question de leur paternité. Et c’est une preuve qui plaide en faveur de leur rédaction par les disciples de Jésus et leurs compagnons6McGREW, Lydia. “On Bart Ehrman and the authorship of the gospels” [en ligne]. Lydia McGrew’s Blog, 2015. Disponible à l’adresse : http://lydiaswebpage.blogspot.com/2015/07/on-bart-ehrman-and-authorship-of-gospels.html [consulté le 22 juillet 2025]. »

De plus, Kevin ne mentionne pas Papias, qui fut contemporain de Clément et de Polycarpe, et qui nomme clairement les auteurs de Matthieu et de Marc, possiblement dès les années 90 apr. J.-C. Et, comme je l'ai souligné dans ma longue vidéo, il existe également de solides raisons de penser que Papias attribue Luc et Jean comme auteurs de leurs Évangiles respectifs. Par ailleurs, dans ce passage, Papias affirme transmettre une tradition antérieure à lui-même, qu’il a reçue de Jean l’Ancien. Cela place les noms de Matthieu et de Marc, au moins, bien à l’intérieur du Ier siècle. Enfin, si Polycarpe fut bien la source d’Irénée, comme je l’ai défendu dans mon étude plus longue, alors Polycarpe savait certainement qui avait rédigé les Évangiles.

3 Justin Martyr et la question de l’attribution des Évangiles

Les choses deviennent plus intéressantes lorsqu'on aborde Justin Martyr. Comme nous l’avons déjà vu, les arguments fondés sur le silence ne sont pas toujours fallacieux. Plus précisément, ils ne le sont pas lorsque ce silence serait inattendu, compte tenu de ce que nous savons de la source en question. L’argument de Kevin à partir de Justin Martyr est donc moins faible, car il l’appuie sur un raisonnement inductif fondé sur d’autres écrits de Justin, selon lesquels celui-ci cite toujours ses sources par leur nom. Cet exemple est bien meilleur que les précédents pour soutenir la thèse de l’anonymat, car la tendance de Justin Martyr à nommer ses sources pourrait effectivement permettre de prédire qu’il aurait nommé les auteurs des Évangiles s’il les avait connus. Malheureusement pour Kevin, je pense toutefois que Justin Martyr exprime bel et bien une connaissance au sujet de l’attribution des Évangiles. Il affirme en effet que les Évangiles ont été écrits par les apôtres et par leurs disciples. Cela signifie qu'au moins deux Évangiles ont été écrits par des apôtres (vraisemblablement Matthieu et Jean) et au moins deux autres par leurs disciples (vraisemblablement Marc et Luc). Si Justin Martyr ignorait l'identité des auteurs, il est très difficile d'expliquer comment il savait qu'au moins deux d'entre eux avaient été écrits par des apôtres et au moins deux autres par des disciples d'apôtres. De plus, le fait que cela concorde parfaitement avec la tradition des quatre Évangiles chez Irénée et les autres témoignages ultérieurs semble difficilement pouvoir être attribué à une simple coïncidence fortuite.

Mais les choses se compliquent davantage pour cet argument. Dans Dialogue avec Tryphon, chapitre 106, Justin cite la source d'un des mémoires. Il fait référence aux mémoires de Pierre et indique que ce texte rapporte que Jésus donna aux fils de Zébédée le surnom de « Boanergès » (Bo-uh-ner-djiz), c’est-à-dire « fils du tonnerre ». La source d'au moins un de ces mémoires était donc bel et bien associée au nom de Pierre. Or, cette expression « Boanergès » (Bo-uh-ner-djiz), ou « fils du tonnerre », n’apparaît que dans l’Évangile de Marc — lequel est, fait significatif, associé aux souvenirs de Pierre par tous les Pères de l’Église qui se sont exprimés sur l’origine de cet Évangile. Faut-il y voir une autre coïncidence fortuite ? Je ne le pense pas. Comme le conclut C.E. Hill : « Justin […] en se référant aux « mémoires » de Pierre, signale subtilement à son lecteur chrétien qu’il utilise Marc comme l’un des « Mémoires des apôtres »7HILL, Charles E. Who Chose the Gospels? Probing the Great Gospel Conspiracy. Oxford: Oxford University Press, 2010, p. 134. » Justin nous montre donc qu’il sait quelque chose sur les sources des Évangiles. Je suis prêt à reconnaître avec Kevin qu’il est effectivement curieux que Justin ne nomme pas ces sources, compte tenu de sa tendance à le faire ailleurs. Mais je pense que sa mention de Pierre, ainsi que celle des apôtres et de leurs disciples comme étant les auteurs de ces mémoires, constitue un contre-argument trop important pour conclure que Justin considérait les Évangiles comme anonymes.

4 Le problème synoptique et l’hypothèse de l’attribution traditionnelle

Le problème synoptique — ou, plus précisément, la question de la dépendance littéraire entre les Évangiles synoptiques — ne pose aucune difficulté à l’hypothèse de l’attribution traditionnelle. Si, comme je l’ai longuement défendu dans ma série d’études sur le problème synoptique8PALLMANN, David. The Synoptic Problem. In : Faith Because of Reason. YouTube, s.d. Disponible à l’adresse : https://www.youtube.com/playlist?list=PLzjQv4A03oikLOYNUz8KuVBj8gQ7Q_0hj

[consulté le 22 juillet 2025]
, Matthieu a rédigé son Évangile en premier, il est naturel de s’attendre à ce que Luc l’ait utilisé, compte tenu de la déclaration explicite qu’il fait dans son prologue selon laquelle il a obtenu ses informations auprès de témoins oculaires. En effet, je serais même surpris que Luc n'ait pas utilisé l'Évangile de Matthieu comme source. Je pense que Pierre a très probablement utilisé à la fois Matthieu et Luc dans sa propre prédication. Ainsi, Marc aurait composé son Évangile en assemblant les portions de Matthieu et de Luc que Pierre avait employées. Cette hypothèse s’accorde parfaitement avec les indices internes de « conflation » (fusion de sources) que l’on trouve dans Marc. Elle est également en plein accord avec ce que tous les Pères de l’Église (à l’exception d’Origène) affirment concernant l’ordre et l’attribution des Évangiles. Si Matthieu a réellement été écrit par Matthieu et qu'il a été écrit en premier, on s'attendrait à ce que Luc et Marc aient consulté son Évangile pour y puiser des informations. Cela ne remet absolument pas en cause la thèse de la paternité traditionnelle.

5 Langue de rédaction et contexte sociolinguistique (grec / araméen)

Kevin objecte que la langue maternelle des disciples de Jésus aurait été l'araméen plutôt que le grec. Il est donc quelque peu surprenant, compte tenu de l'hypothèse d'une paternité traditionnelle, que nos Évangiles soient écrits en grec. À première vue, cela ne confirme pas la thèse de Kevin selon laquelle les Évangiles seraient anonymes. Tout au plus s’agit-il d’un argument contre l’hypothèse de l’attribution traditionnelle. Mais même là, ce n’est pas un véritable obstacle. Luc était vraisemblablement un païen, le grec a donc sans doute été sa langue maternelle. Nous ne savons pas grand-chose de Marc, mais rien ne permet de penser qu'il ne parlait pas grec. Matthieu, en tant que collecteur d'impôts, devait très certainement connaître un peu de grec. Et rien ne permet de penser que Jean n'ait pas appris le grec pour les besoins de la mission évangélique. De plus, il est tout à fait possible que nos Évangiles aient été rédigés avec l’aide de scribes parlant grec. Ainsi, le fait que nos Évangiles soient en grec ne constitue pas un problème particulier.

6 Alphabétisation, scribes et production des textes évangéliques

Dans le même ordre d'idées, Kevin semble penser qu'il est peu probable que l'un des disciples de Jésus ait pu écrire, compte tenu de l'analphabétisme généralisé à cette époque. Mais, encore une fois, Matthieu et Luc devaient nécessairement savoir lire et écrire. Marc et Jean auraient pu simplement apprendre à lire et à écrire en grec plus tard, ou être aidés par des scribes. Nous savons que Paul, par exemple, eut parfois recours à des scribes pour rédiger ses lettres. Rien ne laisse penser que les auteurs des Évangiles n'auraient pas pu faire de même. Ainsi, l’argument de l’analphabétisme n’est pas un problème pour l’hypothèse de la paternité traditionnelle.

7 Chronologie de composition et plausibilité des attributions traditionnelles

Kevin pense également que les Évangiles sont assez tardifs, peut-être même postérieurs à la vie de plusieurs de ceux auxquels on les attribue traditionnellement. Il s’agit d’un sujet légèrement différent, mais je suis tout à fait disposé à défendre une datation précoce des Synoptiques. Je crois que Paul montre une certaine dépendance à l’égard de Matthieu et de Luc en plusieurs endroits et, en effet, il y a de bonnes raisons de penser que lorsqu’il emploie l’expression « selon mon Évangile » (Rm 16:25) dans ses écrits, il fait en réalité référence à l’Évangile de Luc. Cela situerait Matthieu et Luc avant les années 40. Marc semble avoir été un croyant de la deuxième génération, donc la date communément admise pour son Évangile, vers 70 apr. J.-C., ne pose pas vraiment problème, même si je pense qu’il faut plutôt le dater du début des années 60. Comme je l’ai expliqué dans mon étude sur l’attribution des Évangiles, je crois que notre Évangile canonique de Jean est probablement une copie postérieure, publiée après la mort de l’apôtre Jean, avec certaines clarifications éditoriales. Si cela est exact, il n’y a alors aucune difficulté à admettre que Jean soit bien l’auteur de l’Évangile, même si notre Évangile canonique de Jean est une version ultérieure du texte original qu’il avait rédigé.

Pour ceux qui souhaitent approfondir le sujet des dates et des preuves en faveur d’une datation précoce, je recommande l’ouvrage de référence de John A.T. Robinson, Redating the New Testament, l’ouvrage plus controversé Redating Matthew, Mark, and Luke de John Wenham, l’ouvrage injustement sous-estimé The Order of the Synoptics d'Orchard et Riley, et l’ouvrage récent Rethinking the Dates of the New Testament: The Evidence for Early Composition de Jonathan Bernier.

8 Conclusion

En résumé, je pense que l’argument principal de Kevin est un argument fondé sur le silence. Son témoin principal, Justin Martyr, laisse en réalité transparaître qu’il savait qui avait écrit les Évangiles. Les autres objections qu’il soulève ne concernent pas vraiment la question de l’anonymat, mais remettent plutôt en cause l’authenticité des attributions traditionnelles. Et même sur ce point, je ne crois pas qu’elles constituent une objection sérieuse à l’attribution traditionnelle des quatre Évangiles.

 


Source : PALLMANN, David. Were the Gospels Originally Anonymous? A Response to @Nontradicath [vidéo en ligne]. YouTube, 2023. [consulté le 28 juillet 2025]. Disponible à l'adresse : https://www.youtube.com/watch?v=7GwXa9Cppvw

Références

  • 1
    NONTRADICATH, Kevin. Debate Reflection (with extended opening statement and rebuttal) - The Gospels are Anonymous [vidéo en ligne]. YouTube, 08/07/2023. Disponible à l’adresse : https://www.youtube.com/watch?v=6z6SPyF81bA&t=1173s [consulté le 22 juillet 2025]
  • 2
    GATHERCOLE, Simon. “The Alleged Anonymity of the Canonical Gospels”. Journal of Theological Studies, vol. 69, no. 2, 2018, p. 447–476
  • 3
    McGREW, Timothy J. “The Argument from Silence”. Acta Analytica, vol. 29, 2014, p. 215
  • 4
    McGREW, Timothy J. “The Argument from Silence”. Acta Analytica, vol. 29, 2014, p. 223
  • 5
    McGREW, Timothy J. “The Argument from Silence”. Acta Analytica, vol. 29, 2014, p. 227–228
  • 6
    McGREW, Lydia. “On Bart Ehrman and the authorship of the gospels” [en ligne]. Lydia McGrew’s Blog, 2015. Disponible à l’adresse : http://lydiaswebpage.blogspot.com/2015/07/on-bart-ehrman-and-authorship-of-gospels.html [consulté le 22 juillet 2025]
  • 7
    HILL, Charles E. Who Chose the Gospels? Probing the Great Gospel Conspiracy. Oxford: Oxford University Press, 2010, p. 134
  • 8
    PALLMANN, David. The Synoptic Problem. In : Faith Because of Reason. YouTube, s.d. Disponible à l’adresse : https://www.youtube.com/playlist?list=PLzjQv4A03oikLOYNUz8KuVBj8gQ7Q_0hj

    [consulté le 22 juillet 2025]