Le compatibilisme est-il un concept biblique ?

Pantin

Pour commencer, qu'est-ce que le « compatibilisme » ? Pour faire simple, il s'agit du point de vue affirmant que le libre arbitre est compatible avec le déterminisme. En d'autres mots, le compatibilisme affirme à la fois le libre arbitre et le déterminisme (la croyance que tout ce qui se passe, y compris les décisions et actions humaines sont déterminées). La position alternative est le « non-compatibilisme », appelée aussi « libre arbitre libertaire », qui définit le libre arbitre comme un « pouvoir de choix contraire »[1]N.D.T. : également connu sous le nom du principe des possibilités alternatives (PAP) ou liberté d'indifférence.. Dans cette perspective le (vrai) libre arbitre est incompatible avec le déterminisme.

Il est également possible d'adhérer au déterminisme tout en niant l'existence du libre arbitre. Les non-compatibilistes (comme moi) considèrent d'ailleurs que c'est une position cohérente. Martin Luther et Jean Calvin étaient des déterministes qui refusaient le libre arbitre (du moins parfois). Toutefois, de nombreux calvinistes contemporains affirment croire en l'existence du libre arbitre, mais en le définissant à travers le compatibilisme. À savoir : une personne est « libre » lorsqu'elle fait ce qu'elle veut faire, donc qu'elle n'est pas forcée de faire ce qu'elle ne veut pas faire. Dans cette vue du libre arbitre, « agir librement » revient à ne pas pouvoir faire autrement. Le pouvoir de choix contraire est rejeté.

Le compatibilisme repose sur la conviction que nous agissons toujours en accord avec notre désir le plus fort. En d'autres mots, les compatibilistes disent qu'il est incohérent de prétendre qu'une personne peut vouloir faire ce qu'elle ne veut pas faire et ensuite suivre cette volonté qui est opposée à son intention ou désir le plus fort. Cela semble être une réflexion philosophiquement valable. La meilleure formulation de cet argument se trouve dans l'essai de Jonathan Edwards On the Freedom of the Will. La plupart des calvinistes contemporains sont en ligne avec cette perspective et définissent donc le « libre arbitre » non comme un pouvoir de choix contraire, mais comme faire ce qu'on veut faire. Le seul cas où une personne n'agit pas librement, c'est donc quand elle est forcée de faire quelque chose qu'elle ne veut pas faire.

Est-ce que la Bible soutient le compatibilisme ? Ou alors le compatibilisme serait-il un concept philosophique conçu pour permettre l'affirmation d'un libre arbitre au sein du déterminisme ? Je crois plutôt à cette dernière hypothèse.

L'ironie dans tout cela est que beaucoup de calvinistes accusent les arminiens et autres non-calvinistes d'imposer des idées philosophiques à la théologie alors que celles-ci seraient incompatibles (jeu de mots volontaire) avec la Bible. Finalement, je crois que ce sont les calvinistes qui font cela avec le compatibilisme.

En Romains 7, l'apôtre Paul contredit catégoriquement le compatibilisme. Lisons Romains 7:14-19. Ici Paul établit sans équivoque et sans réserve dit qu'il (et le « il » désigne également les autres) fait ce qu'il ne veut pas faire et ne fait pas ce qu'il veut faire. Ceci est impossible dans le compatibilisme[2]N.D.L.R. : dans les commentaires  sur l'article original en ligne, Roger Olson justifie son usage de Romains 7.
- Aux remarques pointant le fait que Romains 7 enseigne que l'homme n'est pas libre, Olson répond : « Le compatibilisme est une idée philosophique imposée à la Bible qui, en finalité, ruine toute l'histoire de la déchéance de l'homme vis-à-vis de Dieu, en tant que chose réellement pécheresse et mauvaise. [...] Paul dit dans Romains 7 qu'il fait (ou a fait) des choses qu'il ne voulait pas faire. C'est une expression relativement claire d'un non-compatibilisme. »
- Aux questions demandant pourquoi Paul a choisi de faire ce qu'il ne voulait pas faire, Olson répond : « Ce n'est pas par une force extérieure. [Paul] dit spécifiquement que c'est le péché en lui. [...] "Le mystère de l'iniquité" [...] Certains philosophes s'accordent à dire que le pouvoir de choix contraire est un mystère, mais y croient malgré tout. Je pense que la notion de culpabilité nécessite d'y croire. »
- Enfin, Roger Olson confirme son accord avec le point suivant : « Avant une œuvre de grâce, nous sommes liés au péché, même en désirant faire autrement. »
. Apparemment, Paul n'aurait juste rien compris à la philosophie. [...]
Dans un autre registre, nous pouvons constater que le compatibilisme pose comme problème délicat le fait que la création du monde par Dieu est rendue nécessaire, ce qui nie (de fait) la souveraineté de Dieu. Dieu aurait-il pu s'abstenir de créer le monde ? Si le compatibilisme est véridique, la réponse est non. Si le libre arbitre ne peut logiquement signifier le pouvoir de choix contraire (comme les compatibilistes le soutiennent) alors même Dieu ne peut pas avoir le pouvoir de choix contraire.

Dans On the Freedom of the Will, Edwards a confronté cette question et l'a « résolue » en proclamant que Dieu fait toujours la chose la plus sage. Mais il a dû admettre que, dans un certain sens, la création du monde par Dieu était alors nécessaire. Cela empiète évidement sur la souveraineté de Dieu. Si Dieu n'a pas le pouvoir de choix contraire, alors il n'est pas souverain. Et si le monde (la création) est nécessaire, alors il fait dans un certain sens partie de Dieu. La frontière entre Dieu et la création est transgressée par le compatibilisme.

Toutefois, si Dieu a le pouvoir de choix contraire, qui est requis par la croyance en la souveraineté de Dieu et la « frontière » entre Dieu et la création, alors le pouvoir de choix contraire ne peut pas être considéré comme strictement illogique ou incohérent même s'il est mystérieux.

Je crois que le compatibilisme utilisé en théologie chrétienne est un exemple d'une idée philosophique imposée à la théologie alors qu'elle est contraire à la Bible et à certaines doctrines chrétiennes de base (comme le fait que Dieu soit souverain ou que la création ne soit pas nécessaire). Bien sûr, c'est hautement ironique, car la plupart des compatibilistes chrétiens pensent que le compatibilisme protège la souveraineté de Dieu. Ce n'est pas le cas. Cette idée sape la liberté de Dieu et la responsabilité humaine et contredit catégoriquement Romains 7.

[N.D.L.R. : En complément, voici une réflexion intéressante de William Lane Craig sur 1 Corinthiens 10:13 (Aucune tentation ne vous est survenue qui n’ait été humaine. Dieu est fidèle, et il ne permettra pas que vous soyez tentés au-delà de vos forces ; mais avec la tentation, il préparera aussi le moyen d'en sortir, afin que vous puissiez la supporter) : « Imaginez une situation dans laquelle une personne succombe à la tentation. La déclaration de Paul en 1 Corinthiens 10:13 implique que dans une telle situation, Dieu a fourni une voie d'évasion que la personne aurait pu emprunter, mais qu'elle a choisi de ne pas prendre. En d'autres termes, dans cette situation précise, la personne avait le pouvoir soit de succomber, soit de prendre la sortie, c'est-à-dire qu'elle avait une liberté libertaire. C'est précisément parce que la personne n'a pas emprunté la voie de sortie divinement prévue qu'elle est tenue responsable[3]CRAIG. William L.. A Middle-Knowledge Response to Augustinian-Calvinist View. In : Divine Foreknowledge : Four Views. Westmont : InterVarsity Press, 2001, p. 202.. »]


Article original : OLSON, Roger E. Why Compatibilism is Unbiblical. In : Roger E. Olson: My Evangelical, Arminian Theological Musings [en ligne]. Patheos, 2019-06-19 [consulté le 2021-03-22]. Disponible à l’adresse : https://www.patheos.com/blogs/rogereolson/2019/06/why-compatibilism-is-unbiblical/

Références

Références
1N.D.T. : également connu sous le nom du principe des possibilités alternatives (PAP) ou liberté d'indifférence.
2N.D.L.R. : dans les commentaires  sur l'article original en ligne, Roger Olson justifie son usage de Romains 7.
- Aux remarques pointant le fait que Romains 7 enseigne que l'homme n'est pas libre, Olson répond : « Le compatibilisme est une idée philosophique imposée à la Bible qui, en finalité, ruine toute l'histoire de la déchéance de l'homme vis-à-vis de Dieu, en tant que chose réellement pécheresse et mauvaise. [...] Paul dit dans Romains 7 qu'il fait (ou a fait) des choses qu'il ne voulait pas faire. C'est une expression relativement claire d'un non-compatibilisme. »
- Aux questions demandant pourquoi Paul a choisi de faire ce qu'il ne voulait pas faire, Olson répond : « Ce n'est pas par une force extérieure. [Paul] dit spécifiquement que c'est le péché en lui. [...] "Le mystère de l'iniquité" [...] Certains philosophes s'accordent à dire que le pouvoir de choix contraire est un mystère, mais y croient malgré tout. Je pense que la notion de culpabilité nécessite d'y croire. »
- Enfin, Roger Olson confirme son accord avec le point suivant : « Avant une œuvre de grâce, nous sommes liés au péché, même en désirant faire autrement. »
3CRAIG. William L.. A Middle-Knowledge Response to Augustinian-Calvinist View. In : Divine Foreknowledge : Four Views. Westmont : InterVarsity Press, 2001, p. 202.
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