L’émergence de l’arminianisme dans son contexte historique

Port de Dordrecht

Le dogme de la prédestination absolue

Avant de retracer l’histoire des controverses relatives à la prédestination, rappelons comment Calvin, le principal prédicateur de ce dogme, y avait été conduit.

Après avoir établi que le salut offert à l’homme consistait essentiellement dans le pardon, que ce pardon ne pouvait lui être octroyé que par la miséricorde de Dieu en considération du sacrifice expiatoire de son Fils, que pour avoir part à cette miséricorde, il n’avait, en vertu de la corruption héritée d’Adam, aucun mérite personnel à faire valoir, Calvin avait été amené à conclure que, s’il y avait quelques hommes sauvés au milieu de générations entièrement perdues et qui se perdent tous les jours, ce ne pouvait être que par un décret de Dieu qui, de toute éternité, aurait résolu de sauver les uns et de perdre les autres. Cette conclusion que d’instinct, en dépit de la logique, d’autres eussent repoussée, ou qui leur eût fait nier les principes dont elle était la conséquence directe, Calvin, logicien rigoureux et juriste rigide, l’admit sans hésiter, d’autant plus que, dans les pays dont il avait fait son principal champ d’action, il y vit le moyen le plus direct de rompre en visière au catholicisme.

En France, dans les Pays-Bas, en Écosse, en Angleterre, où ses livres pénétraient, et où ses disciples allaient fonder des églises, répandre ses doctrines, aucune ne lui parut plus propre à détruire l’empire de l’Église et du prêtre, que celle qui proclamait Dieu seul dispensateur du salut. Et dans ces pays où la réforme, incessamment combattue par la force des armes et la terreur des supplices, ne pouvait frayer son chemin que par la valeur de ses guerriers et le dévouement de ses martyrs, aucune, mieux que l’assurance de leur salut, ne pouvait exalter le courage de ces héros, lorsque, du bûcher qui allait les consumer, ils voyaient le ciel ouvert pour les recevoir, ou lorsque, sur les champs de bataille, eux seuls, élus du Seigneur et armés pour défendre sa cause, n’avaient en face d’eux que des réprouvés, voués d’avance aux flammes éternelles, et auxquels ils pouvaient en sûreté de conscience ne faire aucun quartier. Aussi, tant que durèrent les guerres de religion, le dogme de la prédestination à la sainteté ou au péché, au salut ou à la perdition, demeura le point capital des symboles calvinistes, et les huguenots de France, les gueux de Hollande, les puritains de la Grande-Bretagne s’en inspirèrent à l’envi.

Mais dans les temps plus calmes où il n’y avait pas de combats à livrer, de martyres à affronter, et où la seule affaire des docteurs de la réforme était la direction des consciences, ce dogme se présentait sous d’autres aspects et soulevait de sérieuses objections. Ne craignons pas, en effet, de le répéter, sa tendance évidente, lorsqu’on le prenait à la rigueur, était d’affaiblir, si ce n’est d’anéantir en l’homme le sentiment de la responsabilité morale. Calvin avait beau distinguer la nécessité de la contrainte, et soutenir que, quoique ne pouvant ne pas pécher, l’homme péchait volontairement[1]Cadit homo, divinâ providentia sic ordinante, sed suo vitio cadit., il ne pouvait se considérer comme vraiment responsable en cédant à une volonté suprême et irrésistible.

La tendance de ce dogme était encore, chez celui qui se croyait au nombre des élus, d’étouffer en lui le repentir de ses fautes. Dès qu’un homme se croyait en état de grâce, comme la grâce ne pouvait être perdue, quels que fussent sa conduite et ses penchants, il savait qu’aucune de ses fautes ne lui serait imputée, et qu’au sortir de cette vie Dieu prendrait soin lui-même de purifier son coeur. C’est avec cette doctrine que Cromwell se tranquillisait au lit de mort contre le souvenir de ses cruautés et de son régicide : « Peut-on perdre la grâce quand on l’a une fois possédée ? » demanda-t-il à son chapelain. « Non, mylord. » « Eh bien! je suis assuré d’avoir été une fois en état de grâce. » Et depuis ce moment, il n’exprima plus aucun repentir[2]Guizot, Hist. de la Rép. d’Anglet., II.. « En vérité, dit M. de Sacy en rapportant ce trait[3]Journal des Débats, 10 mars 1854., je ne vois pas ce que les admirateurs de cette mort ont à reprocher aux acheteurs d’indulgences. »

La doctrine de la prédestination tendait enfin, comme Luther l’avait bien reconnu, à ruiner l’édifice de l’économie ecclésiastique et même évangélique. Si le décret absolu de Dieu détermine seul le sort éternel de chaque homme, si chaque homme naît voué d’une manière irrévocable à la sainteté et au salut, ou au péché et à la damnation, et si sa volonté n’y peut rien, à quoi servent tous ces moyens de sanctification et de salut destinés dans l’Évangile à incliner au bien la volonté de l’homme, à fléchir l’endurcissement du pécheur ? En vain Calvin observait-il que ce sont des moyens dont Dieu a jugé à propos de se servir, et auxquels il faut recourir, puisqu’il les a prescrits, tous ces moyens n’en perdaient pas moins leur caractère de nécessité. Ce seul dogme une fois admis, tous ceux que Dieu veut sauver sont infailliblement sauvés, tous ceux qu’il veut perdre sont infailliblement perdus ; toute théologie est inutile. Calvin pouvait réduire à cette seule maxime son Institution chrétienne, et l’homme, sûr que si Dieu voulait le sauver, il saurait le trouver, n’avait plus à se mettre en peine de son salut.

Toutes ces conséquences que Calvin assurément n’admettait pas, et qui lui auraient sans doute fait désavouer le dogme lui-même, s’il eût cru qu’elles en découlaient nécessairement, furent en effet mises en pratique par plusieurs. De même que saint Augustin avait eu à combattre des moines prédestinatiens qui ne voulaient plus entendre parler de la discipline de leur couvent, ni des remontrances de leur abbé, Calvin eut aussi à combattre ceux qui, faisant profession d’admettre son dogme favori, « le souillaient, disait-il, par leurs blasphèmes.» De là, les précautions extrêmes avec lesquelles il voulait qu’il fût prêché, et sa défense expresse d’en sonder trop curieusement les profondeurs. « C’est se jeter, disait-il, dans un abîme de misère, que de vouloir scruter ce mystère sans la parole de Dieu. »

Mais toutes ces précautions ne pouvaient empêcher ses lecteurs d’être frappés de ces dangereuses conséquences, et de s’effrayer de l’aspect sous lequel elles leur faisaient considérer Dieu. Ainsi, ce Dieu aurait créé, et créerait tous les jours des millions d’êtres sensibles pour les rendre pécheurs et éternellement malheureux; et quant à ceux qu’il sauverait, ce ne serait point par un sentiment d’amour pour eux, mais pour faire éclater en eux l’une de ses perfections, sa miséricorde, comme il aurait fait éclater chez les autres sa justice et sa sainteté ! Toutes ses dispensations relativement au salut des hommes auraient sa propre gloire pour unique objet[4]Calvin (De ætern. præd.): Adeòque totum mundum hunc condidisse ut gloriæ suæ theatrum foret.; les deux mots par lesquels Jésus nous fait commencer notre prière de chaque jour seraient un mensonge. Dieu ne serait plus le père d’aucun des individus de la race humaine, mais le bourreau du plus grand nombre, l’égoïste et partial sauveur de quelques-uns !

Quelques-unes des premières réactions au dogme calviniste

Calvin trouva dans Genève de nombreux contradicteurs[5]Calvin, t. XXI, passim., dont l’un des plus sérieux fut Sébastien Castellion (Chatillon). Ce théologien, né dans la Bresse, chargé d’accompagner à l’académie de Lyon des jeunes gens de bonne famille, y avait acquis lui-même une instruction classique assez étendue, et quand la réforme y fut prêchée, l’avait accueillie un des premiers. A Strasbourg, en 1540, il avait rencontré Calvin, qui, charmé de son savoir et reconnaissant des soins qu’il avait donnés à deux de ses amis atteints de la peste, l’avait, dès son retour à Genève, appelé à l’enseignement des langues anciennes, puis aux fonctions pastorales, mais bientôt mécontent, comme on l’a vu, de quelques libertés assez innocentes qu’il avait prises dans l’interprétation de la Bible, l’avait fait suspendre de ces fonctions et écarter du saint ministère. Castellion s’était alors retiré à Bâle, où il fut chargé d’enseigner le grec, et se livra à des travaux bibliques considérables. C’est alors que dans quatre de ses « dialogues sacrés » il combattit les ouvrages de Calvin sur la prédestination, et que s’engagea entre eux une controverse à la suite de laquelle Bèze et Calvin, après de violentes répliques, lui firent interdire par le conseil de Bâle, en 1563, de s’occuper désormais de théologie. Castellion mourut la même année, laissant sa femme et ses enfants dans une extrême misère, mais accompagné de l’estime et des regrets de ses contemporains. A Genève, il s’était offert avec Calvin à desservir l’hospice des pestiférés, fonction que les autres ministres avaient déclinée.

Un adversaire, moins intéressant, du dogme de la prédestination fut, à Genève, un ancien carme italien nommé Jérôme Bolsec, qui y exerçait la médecine[6]Calvin, Opp., t. VI, 18 ss. Henri Bordier, France protestante, 2e édit., article Bolsec.. L’an 1551, assistant un jour à l’un de ces sermons didactiques dont la censure se faisait publiquement dans le temple, il entendit prêcher sur le décret absolu d’élection; prenant alors la parole, il déclara qu’enseigner une telle doctrine, c’était donner aux méchants occasion d’accuser Dieu de leurs péchés et de leur damnation, de prétendre que leur méchanceté était l’effet de la volonté divine. Calvin, qui était présent, mais qui ne s’était point encore montré, se leva tout à coup et réfuta Bolsec, pendant l’espace d’une heure. Farel parla ensuite dans le même sens, et comme si ce n’eût pas été assez de ces deux censures, l’auditeur de service arrêta Bolsec et le conduisit en prison. Là, retenu par l’ordre du Conseil, il eut de la part des ministres des assauts réitérés à soutenir. Enfin le Conseil, après avoir pris l’avis des cantons alliés et fait disputer devant eux les deux parties, fit prolonger l’incarcération de Bolsec, et ne le libéra que sur la demande de M. de Fallais, appuyée par les Bernois sur le territoire desquels tous deux résidaient[7]Calvin, Opp., XIV.. Mélanchthon, apprenant cet arrêt, écrivait à son ami Camerarius : « Vois les fureurs du siècle. Les débats allobrogiques sur le fatum [destin] stoïcien sont arrivés à une telle violence, que l’on vient de mettre en prison un homme pour avoir été d’un autre avis que Zénon. »

Chassé enfin de Genève, Bolsec se retira à Thonon, alors sur terres de Berne, où il fut reçu par la protection de M. de Fallais, dont il avait été le médecin, mais dont Calvin dirigeait la conscience… De là, Bolsec excita, soit à Berne, soit dans le pays de Vaud une vive opposition contre son antagoniste[8]Voy. Calvin, Ep. 1075, 1078 not., et profita de celle que souleva bientôt le supplice de Servet pour redoubler ses attaques. En France, où il se rendit ensuite, il fut cité, en 1563, devant le synode d’Orléans, s’y montra disposé à se réconcilier avec Calvin ; mais les persécutions le décidèrent à revenir en Suisse, où nous le retrouvons exerçant la médecine à Lausanne, puis à Montbéliard. Enfin, il retourna au catholicisme et, douze ans après la mort de Calvin, il se vengea ignoblement de son adversaire par un libelle plein de calomnies, que la presse catholique a souvent reproduit[9]J. Bonnet, Lettres de Calvin, t. I...

Vers le même temps que Bolsec, Trolliet, ancien ermite bourguignon venu à Genève et converti à la réforme, se déclara également contre les décrets absolus, et accusa Calvin de faire Dieu auteur du péché. Celui-ci alors, interpellé par le Conseil au sujet de ces nombreuses attaques dirigées contre son enseignement, présenta un mémoire justificatif d’après lequel le Conseil le déclara orthodoxe, et la compagnie des pasteurs, pour couper court à tous les débats, adopta en 1551 comme manuel d’enseignement, auquel tous ses membres furent tenus de se conformer, un traité composé par Calvin sous le titre : Consensus pastorum genevensium de æternd Dei prædestinatione[10]Baum, Th. Beza, I, 160, 171 s. Voy. cet écrit : Calvin, Opp., VIII. En 1562, Calvin publia un sermon de congrégation sur le même sujet, suivi de l’assentiment donné à sa doctrine par ses collègues (t. VIII, p. 120 ss), même par Philippe De Ecclesia, qui l’avait combattue..

Après avoir fait triompher sa doctrine à Genève, il voulut la faire triompher en Suisse, comme il y avait réussi pour l’article de la Cène. Les Bernois, excités, dit-on, par Bolsec et par son protecteur, M. de Fallais, et, plus encore, indisposés par l’ascendant que Genève calviniste exerçait sur leurs sujets du pays de Vaud, déclarèrent vouloir s’en tenir à la première confession helvétique de 1536, très peu expresse sur cet article et plutôt universaliste. Plusieurs pasteurs vaudois, leurs adhérents, se déchaînèrent du haut de la chaire contre la prédestination. Les Bernois, dès 1556, défendirent à diverses reprises de parler en public des conseils inscrutables de Dieu, et aux ministres leurs sujets, d’aller à Genève et de communier selon le mode calviniste. Calvin se récria fort contre cette espèce d’excommunication, ainsi que contre les déclamations des pasteurs vaudois[11]J. Bonnet, I, 441.. Le conseil de Genève envoya à Berne trois députés pour en demander raison; Calvin, l’un d’entre eux, se justifia devant Leurs Excellences et fut vivement soutenu par Haller. Mais les Bernois demeurèrent inébranlables.

Ce fut encore ici, comme dans l’article de la Cène, le besoin de ménager les luthériens modérés, qui fit mitiger la doctrine prédestinatienne. Calvin lui-même si absolu, si impératif sur cet article, se montra plein de condescendance envers Mélanchthon qui ne lui avait cependant laissé ignorer aucune de ses déviations semi-pélagiennes, mais qu’il désespérait d’en faire revenir, et dont l’appui lui était nécessaire pour faire prévaloir en Allemagne leur doctrine commune sur la Cène. Il fit en ce cas, dit Schweizer[12]Central-Dogmen des Protest., p. 388., des sacrifices énormes à la paix et demeura jusqu’à la fin uni d’amitié avec Mélanchthon; tant il est vrai, ajouterons-nous, que, quoique divisés d’opinion sur les articles mêmes jugés les plus essentiels, on peut vivre bien ensemble, lorsqu’on le désire véritablement.

Les doctrines calvinistes acquirent et conservèrent plus d’empire dans les églises réformées du nord-ouest de l’Europe, dans celles d’Écosse, des Pays-Bas, dans les églises presbytériennes d’Angleterre, qui toutes, en s’organisant, avaient adopté la confession de foi de l’église de Genève, et dont les ministres, pour la plupart, avaient étudié dans son académie, sous la direction de Calvin lui-même, de Théodore de Bèze et de leurs premiers successeurs.

Jacques Arminius et les remontrants

Dans les Pays-Bas[13]Brandt, Hist. de la Réf. dans les Pays-Bas., néanmoins, aussitôt qu’après leur affranchissement du joug espagnol on put y établir des académies nationales, l’influence d’Érasme, de Melanchthon et de Bullinger, dont les ouvrages y étaient accrédités, balança peu à peu celle de Calvin. Ce fut principalement le cas dans les provinces de Hollande, d’Utrecht et de Westfrise depuis la fondation de l’académie de Leyde, en 1575[14]Uytenbogaert, Ep. ordinum Holland. ad. Jacob. I (Gieseler, III, 330).. L’un de ses premiers élèves, Jacques Arminius (Harmensen), né en 1560 dans la Hollande méridionale, fils d’un coutelier et orphelin dès son bas âge, montra de bonne heure des dispositions qui engagèrent la compagnie des marchands d’Amsterdam à l’envoyer à leurs frais étudier dans diverses académies. Dans celle de Genève, sa prédilection pour la philosophie de Ramus, et l’indépendance d’esprit qu’il y avait puisée, déplurent à Théodore de Bèze, en sorte qu’il n’y fit pas un long séjour. Il voyagea en Suisse, se rendit à Rome, où il trouva, dit-il, « le mystère d’iniquité, » pire encore qu’il ne se l’était imaginé. De retour dans son pays, en 1587, il fut nommé pasteur, obtint un grand crédit par sa prédication, et fut chargé de divers travaux théologiques. Il fut appelé en particulier à prononcer dans un débat entre quelques pasteurs prédestinatiens, dont quelques-uns soutenaient comme Calvin que la chute d’Adam elle-même avait été prédéterminée de Dieu, et les autres que le décret d’élection ou de réprobation n’avait eu lieu qu’après la chute. Arminius, en pesant les arguments des deux partis, les jugea presque également mal fondés, et conçut dès lors ses premiers doutes sur la prédestination elle-même. Confirmé dans ce nouveau point de vue par son ami Uytenbogaert, pasteur à la Haye, et par Junius, professeur à Leyde, il le laissa percer dans sa prédication et dans d’autres occasions où il suscita contre lui quelques attaques.

En 1603, la mort de Junius laissa vacante à Leyde l’une des chaires de théologie et Arminius se présenta pour l’obtenir. Gomar, fougueux calviniste, s’efforça par tous les moyens de faire échouer sa candidature. N’ayant pu y parvenir, il lui déclara une guerre acharnée. Plusieurs fois, à l’occasion des thèses qui se soutenaient à l’académie, les deux théologiens se trouvèrent en opposition sur le dogme en question. Leurs discussions furent portées, non seulement devant les classes de pasteurs, mais jusque devant les états de Hollande[15]Brandt, I, 383 s.. Indépendamment des opinions mitigées d’Arminius, sur les décrets de Dieu, on lui en prêtait d’assez relâchées sur l’influence de la grâce. On ne lui reprochait pas moins son amour pour la paix, ses sentiments de tolérance, et enfin le caractère général, simplement scripturaire, de sa théologie. Ces tracasseries et ces disputes achevèrent d’altérer sa santé déjà épuisée par de grands travaux. Il mourut en 1609, à l’âge de 59 ans, et sa mémoire demeura en grand respect chez ceux qui l’avaient connu. Il avait pour devise : Bona conscientia paradisus.

Il laissa dans Leyde plusieurs adhérents, à la tête desquels se distinguaient son successeur Simon Episcopius, son ami Uytenbogaert et le célèbre Grotius. Mais le nom de Calvin était en grande autorité dans les Provinces-Unies. Les élèves de l’académie de Genève, soit wallons, soit français émigrés en 1572, y occupaient la plupart des chaires, la confession de Belgique y était encore en pleine rigueur; le calvinisme, en un mot, avait la prépondérance. Les disputes, de jour en jour plus vives, étaient constamment portées dans la chaire, agitées jusque dans les rangs du troupeau. Les arminiens qu’on accusait d’être les auteurs de tous ces troubles, craignant de se voir opprimés par leurs adversaires, présentèrent en 1610 aux états de Hollande, sous le titre de Remontrance, une représentation respectueuse où ils se plaignaient des accusations dirigées contre eux, et demandaient un nouvel examen de la confession de foi et du catéchisme, exposant en cinq articles leur doctrine sur les points contestés entre eux et les gomaristes, savoir sur la conditionnalité des décrets de salut, sur l’universalité de la grâce, sur son influence, sur le pouvoir qu’a l’homme d’y résister, enfin sur la persévérance des saints[16]Voy. Gieseler, ibid., p. 335 n. Brandt, 1. c., t. I, p. 402-405.. C’est cet acte public qui les fit qualifier de Remontrants.

En 1613, les états de Hollande, à l’instigation de Jacques Ier, espérèrent mettre fin aux disputes et satisfaire les deux partis en leur défendant de porter en chaire de telles questions, et leur ordonnant de s’en tenir dans leurs enseignements à ce qui était reçu de tous. Ni l’un ni l’autre, celui des contre-remontrants surtout, ne voulurent déférer à cet ordre; ils commencèrent à tenir des assemblées particulières; le bas peuple, échauffé par les déclamations des théologiens calvinistes, troubla les assemblées des remontrants, et poussa la fureur jusqu’à piller les maisons de quelques-uns d’entre eux et à menacer leur vie[17]Brandt, I, 461..

Maurice de Nassau, prince d’Orange, n’avait pris assez longtemps aucune part à ces dissensions[18]Real-Encycl., I, 528.. En 1616, lorsque les députés de Zélande avaient voulu l’engager à intervenir : « Messieurs, avait-il répondu, je suis soldat et ne me mêle point de théologie. » Il avait jusque-là toujours approuvé la tolérance ; il en avait même donné l’exemple, en assistant aux sermons d’Uytenbogaert, et en prenant la coupe de sa main. Bien plus, il l’avait nommé son chapelain et précepteur de son fils, et avait montré assez de répugnance pour le dogme de la prédestination. Mais tout à coup ses dispositions changèrent et la politique eut la principale part à ce changement. L’autorité dont il jouissait en Hollande, le crédit qu’il s’y était acquis par ses talents militaires et les services qu’il avait rendus à la république, surtout les menaces d’une nouvelle guerre lui firent concevoir des projets dominateurs; il aspira, sinon à s’emparer du pouvoir absolu, du moins à accroître considérablement son autorité princière. De loin, en effet, se préparait la croisade catholique qui donna lieu à la guerre de Trente ans. La tolérance ne paraissait plus de saison ; une dictature militaire semblait indispensable. Maurice, qui la convoitait, rencontra l’opposition de trois de ses anciens conseillers, maintenant partisans dévoués des franchises provinciales. C’étaient Oldenbarnevelt, avocat de Hollande, Grotius, alors syndic de Rotterdam, et Hoogerbets, pensionnaire de Leyde. Or ces amis de la liberté civile l’étaient aussi de la liberté religieuse, et s’étaient prononcés en faveur de l’arminianisme. C’en fut assez pour rendre hostiles à cette doctrine, et le prince qui les détestait, et le peuple qui poussait à la guerre. Maurice fréquenta dès lors les assemblées des calvinistes; il fit donner aux ecclésiastiques de ce parti les principales charges dans l’université et dans l’Église. « Ce sont, disait-il, les plus anciens réformés, ceux d’ailleurs dont les pères ont mis le mien à la tête des affaires. » Depuis longtemps les calvinistes demandaient que la question fût jugée dans un synode national, où, grâce à la majorité qu’ils possédaient encore dans la plupart des provinces, ils étaient sûrs de remporter l’avantage et d’écraser les remontrants. Quatre états appuyaient leur demande. Le prince y adhéra également, et malgré la protestation de Grotius et de l’avocat de Hollande, décida par son suffrage et celui des états généraux la convocation d’un synode national à Dordrecht.

Le synode de Dordrecht

Ce synode s’ouvrit en effet le 1er novembre 1618, l’année même où se déclarait la guerre de Trente ans. Il se composait de cinq professeurs, parmi lesquels Gomar, de trente-six pasteurs et seize anciens, tous députés des Provinces-Unies, plus vingt-huit députés des autres églises réformées qui avaient été invitées à y envoyer des représentants, comme à une assemblée législative souveraine. Tous ces députés, sauf un très petit nombre d’étrangers, étaient calvinistes. Quant aux remontrants, presque tous appartenant à l’état de Hollande, ils furent, non invités, mais cités devant le synode pour s’y défendre comme accusés ; le président, les assesseurs et les secrétaires furent choisis parmi les calvinistes les plus exagérés, et le coup d’État que Maurice frappa, même avant l’ouverture du synode, en faisant emprisonner comme perturbateurs religieux, Oldenbarnevelt, Grotius et Hoogerbets, fit prévoir le sort qui attendait les autres défenseurs de la même cause. En effet, la partialité la plus outrée ne cessa de régner dans les délibérations du synode[19]Sur ce point, le rapport des arminiens est confirmé par celui que des députés de la Hesse, attachés à l’opinion de la majorité, adressaient session par session à leur souverain, et qui a été retrouvé et publié en 1853 (Heppe, Zeitschr. f. hist. Theol.).. Les justes représentations des arminiens, les protestations d’Episcopius contre l’autorité judiciaire que s’attribuait une assemblée toute composée de leurs adversaires, furent sévèrement réprimées. Lorsqu’ils furent invités à exposer et défendre leur doctrine, d’après les cinq articles incriminés, ils n’eurent point la liberté de le faire à leur manière, mais durent s’abstenir de toute attaque contre la doctrine de Calvin. Enfin, dans la cinquante-septième séance, ayant refusé jusqu’au bout de reconnaître la juridiction du synode, ils furent chassés de l’assemblée comme menteurs et imposteurs, avec une dureté qui révolta plusieurs des députés étrangers, entre autres celui de Brême, qui s’écriait encore à la fin de sa vie : « O Dordrecht, Dordrecht ! plût à Dieu que je ne t’eusse jamais vu! » En même temps qu’on les chassait de l’assemblée, il leur fut défendu de quitter la ville sans permission, et de fait ils y furent retenus pendant cinq mois encore, en attendant le jugement du synode. On déclara depuis ce moment la cause entendue et l’on ne s’occupa plus que de rédiger le jugement sur la question controversée, et l’arrêt contre les remontrants.

Quant au fond de la doctrine, il se manifesta des divergences assez prononcées sur plusieurs points entre les membres du synode[20]Real-Encycl., ibid., 488. Gieseler, ibid., 341.. Les uns regardaient Christ comme l’auteur du décret d’élection, d’autres ne l’en regardaient que comme l’exécuteur. Quelques-uns admettaient comme Calvin le double décret d’élection et de réprobation; d’autres n’admettaient que le premier. Quelques-uns, comme Gomar, étaient supralapsaires, c’est-à-dire croyaient à la prédétermination de la chute d’Adam, d’autres étaient infralapsaires; et ces différences, auxquelles plusieurs donnaient beaucoup d’importance, n’auraient pas manqué, en tout autre cas, d’occasionner entre eux de vives disputes. Mais il fallait rester unis pour condamner de communs adversaires ; on y regarda en conséquence de moins près, et l’on rédigea de concert une profession de foi conforme aux sentiments de la majorité. Le dogme de la prédestination absolue[21]N.D.L.R. : « Prédestination absolue » est une expression qui se rapporte au cadre d’un déterminisme théologique, elle est synonyme de « prédestination inconditionnelle ». Cette expression est utilisée typiquement dans le calvinisme et l’islam. Elle est ici à mettre en relief avec la « prédestination par prescience » de l’arminianisme. y était formulé suivant la doctrine des infralapsaires, et dans le sens d’Augustin, plutôt que dans celui de Calvin[22]Gieseler, ibid., 341..

Tous les hommes, y était-il dit, en opposition avec le premier article des remontrants, ayant péché en Adam et étant devenus par là tous passibles de la condamnation, Dieu, dans sa grande miséricorde, en a daigné sauver plusieurs par son Fils selon le décret éternel qu’il en avait formé, décret absolu et nullement conditionnel, n’ayant d’autre fondement que le bon plaisir de Dieu, qui donne à ses élus par sa grâce, la foi, en vertu de laquelle il sont sauvés.
En opposition au deuxième article des remontrants, il était décidé que Christ n’est mort que pour les seuls élus, dont les péchés sont rachetés et effacés par le mérite infini de son sacrifice.
En opposition avec le troisième et le quatrième articles qui énonçaient simplement la toute suffisance de la grâce, le synode en décidait l’irrésistibilité.
En opposition avec le cinquième article, on affirmait que la grâce, une fois obtenue, ne pouvait plus se perdre, même au milieu des chutes auxquelles les saints sont constamment exposés, mais qu’ils revenaient nécessairement à la repentance, et conservaient le don de la grâce jusqu’à la fin[23]Corpus lib. symbolic. reformat. eccl. : Canones Dordraceni, p. 198-240..

Telle était la substance des canons de Dordrecht qui furent, après 154 séances, lus le 9 mai 1619 dans la réunion solennelle de clôture tenue publiquement dans la grande église de Dordrecht. Ils furent suivis de l’arrêt contre les remontrants[24]Voy. Dupin, Catal. des auteurs hérét., II, 215, et Brandt, II, 142, la remarquable réponse d’Épiscopius.. Après que cet arrêt leur eut été notifié par les commissaires du synode, il fut enjoint à tous leurs ecclésiastiques de prendre l’engagement de renoncer au saint ministère. Ceux qui s’y refusèrent furent, à l’instant même, déposés de leurs fonctions; le nombre s’en éleva à près de deux cents, tant ministres que maitres d’école. Le libre exercice du culte fut ôté à tous les membres du parti remontrant, et partout où ils osèrent continuer à s’assembler, à Rotterdam, par exemple, ils furent dispersés par les soldats ; plusieurs même y perdirent la vie. Quant aux quinze ministres qui avaient représenté à Dordrecht le parti remontrant, il leur fut annoncé que s’ils s’engageaient à ne plus écrire, ni publier, et à n’exercer aucune fonction de leur ministère, il leur serait alloué une pension honorable[25]Brandt, ibid., 151.. Quatorze d’entre eux répondirent par un refus positif, sur quoi leur fut signifiée une sentence d’exil. Enfin les vengeances politiques eurent aussi leur tour. Grotius, Hoogerbets, Barnevelt, prévenus du double crime d’hérésie et de haute trahison, furent condamnés, les deux premiers à une prison perpétuelle, comme ayant contribué à troubler l’Église de Dieu, le troisième à la peine capitale, et cet arrêt s’exécuta sans délai à la joie de quelques théologiens calvinistes, dont l’un, député de Genève, observa agréablement que « les canons de Dordrecht avaient emporté la tête de l’avocat de Hollande. » Barnevelt, alors âgé de 71 ans, reçut son arrêt de mort avec fermeté, écrivit à sa famille une lettre admirable par le calme et la simplicité qu’elle respire, et monta le 12 mai sur l’échafaud appuyé sur son bâton. Après avoir rappelé ses services et protesté de son innocence, quant au crime de haute trahison, il reçut le coup fatal en présence de Maurice d’Orange, qui voulut contempler d’une fenêtre le supplice de ce vieux serviteur de sa maison[26]Cet illustre vieillard avait été le conseiller fidèle du père de Maurice. Après le meurtre de ce prince en 1584, il avait fait nommer Maurice stathouder de Hollande à l’âge de 18 ans; il était devenu son premier ministre et l’avait également fait choisir comme stathouder de quatre autres provinces. Mais il s’était opposé à ce qu’on lui décernât la couronne; ce fut là son crime. Toutefois, pour le perdre plus sûrement auprès du peuple, calviniste en majorité, on inséra parmi les chefs d’accusation celui d’avoir permis à Arminius de corrompre l’université de Leyde, d’avoir soutenu le professorat de l’hérétique Vorstius, de s’être opposé au synode national, etc., etc..

Un grand nombre de remontrants suivirent leurs ministres dans l’exil. Ils furent reçus hospitalièrement dans plusieurs contrées, en Angleterre en particulier, et par Frédéric II, duc de Holstein, qui les établit dans le duché de Schleswig. Là, de concert avec les mennonites, également exilés de Hollande, ils fondèrent la ville de Friederichstadt que leur activité ne tarda pas à rendre industrieuse, commerçante et prospère. Cependant, la mort de Maurice, en 1625, leur permit de revenir dans leur patrie et leur y prépara un sort plus heureux. Frédéric Henry, égal à son père en talents militaires, mais supérieur en sagesse politique, s’était toujours montré favorable aux remontrants, en souvenir sans doute de son précepteur; non seulement il les rappela, mais encore leur permit de tenir leurs assemblées religieuses, et en 1630 ils purent, avec son autorisation, bâtir des églises à Rotterdam, à Amsterdam, et dans cette dernière ville un gymnase d’où sortirent pendant l’espace d’un siècle plusieurs théologiens distingués. Depuis ce moment, les arminiens formèrent dans les Provinces Unies un parti séparé, mais toléré, dont les doctrines fondamentales furent exposées dans une déclaration de confession de foi non obligatoire, rédigée par Épiscopius[27]EPISCOPIUS, Simon, Confession de foi des remontrans. In : BRANDT, Gerard. Histoire Abregée De La Reformation Des Pais-Bas. Amsterdam : Ledet, 1730, vol. 3. Disponible à l’adresse : https://books.google.fr/books?id=7VpbAAAAQAAJ&pg=PA1., qui mourut en 1643. Du reste, si ce parti, en apparence, ne prit pas un très grand accroissement, c’est que chaque jour les opinions de l’église nationale se rapprochaient davantage des siennes. Dans l’origine, les provinces de Frise, de Zélande, d’Utrecht, de Gueldre et de Groningue avaient refusé d’admettre les canons de Dordrecht. Dans les deux autres provinces, le nombre des calvinistes prononcés alla sans cesse en diminuant, de sorte qu’il y eut peu à peu fusion entre l’église arminienne et l’église nationale[28]Mosheim, Hist. ecclés., trad., V, 377.. Cependant il resta une petite secte d’arminiens qui ne s’est jamais rapprochée des autres, et qu’il est bon de faire connaître en quelques mots.

Ceux des remontrants qui n’avaient pas suivi leurs ministres en exil, avaient continué à tenir en Hollande, sous le nom de « collèges, » des assemblées secrètes dans lesquelles, à défaut de prédicateurs, quelques laïques se chargeaient de faire la prière, de lire, et s’ils le pouvaient, d’expliquer la Parole de Dieu. Peu à peu, ils prirent goût à ce régime indépendant; on apprit que les frères Van der Codde, principaux chefs de la secte, éconduisaient tous les prédicateurs qui venaient lui offrir leurs services. Même après que la tolérance eut été rendue aux remontrants, cette secte en demeura détachée et s’associa de préférence aux mennonites. Chaque mois, le dimanche après la nouvelle lune, ces arminiens séparés tenaient leurs assemblées, dans lesquelles avait le droit de parler quiconque se sentait animé de l’esprit de Dieu. De même que les mennonites, ils ne reconnaissaient point de ministère sacré, défendaient à leurs adhérents la guerre et la magistrature, et baptisaient par immersion. Ils rejetaient aussi toute confession de foi obligatoire, admettaient des prosélytes de nuances d’opinions très diverses, mais tenaient ferme contre l’article de la prédestination absolue. On les désignait sous le titre de collégiants, du nom de leurs assemblées, et sous celui de Rhynsburgiens, du nom d’un village sur le Haut Rhin, qui avait été leur premier chef-lieu. Ils se répandirent surtout en Hollande et en Frise, où leurs communautés ont subsisté jusqu’à la fin du siècle dernier.

Quant aux arminiens proprement dits, fidèles aux principes qu’ils avaient confessés à Dordrecht, ils continuèrent, dans les académies et les gymnases qu’ils avaient fondés, à réviser les divers articles des anciennes confessions protestantes, et remontant du dogme de la prédestination absolue à ceux dont il était la conséquence logique, ils leur firent subir des modifications plus ou moins profondes[29]Hagenbach, Dogmengesch., II, 2, p. 108 ss.. [D’une part, Grotius introduisit la théorie gouvernementale de l’expiation. D’autre part, plusieurs remontrants tels Limborch délaissèrent l’arminianisme pour le semi-pélagianisme et le rationalisme.] […]

Influence de l’arminianisme au XVIIe siècle

Comme le synode de Dordrecht s’était arrogé le titre de synode général avec la prétention de donner des lois à l’ensemble des églises réformées, nous devons examiner quel fut, au dehors, le sort de ses décisions. Celles d’Allemagne, unies d’intérêt avec les églises luthériennes, dans la guerre de Trente ans, n’auraient pu, sans risquer de se brouiller avec elles, admettre des conclusions aussi directement agressives que celles de Dordrecht l’avaient été contre les doctrines de Luther[30]Neander, Dogmengesch., II, 261.. Aussi les canons de ce synode furent-ils repoussés par les églises réformées du Brandebourg, d’Anhalt, de Hesse et de Brême, qui cependant y avaient envoyé des députés.

Jacques Ier, roi d’Angleterre, élevé en Écosse dans les principes calvinistes, s’était d’abord montré hostile aux remontrants, et c’était dans cet esprit qu’il avait envoyé des députés à Dordrecht. Mais le rapport qu’ils lui firent à leur retour, de ce qui s’y était passé, joint à l’irritation que lui causait le caractère séditieux de certains calvinistes de ses États, le fit changer de sentiment. En 1620, il ordonna à tous les prédicateurs anglais de se taire en public sur la prédestination et l’irrésistibilité de la grâce. Cinq ans après, Laud, archevêque de Cantorbéry, anima davantage encore le roi et la nation contre la doctrine calviniste. Il n’était pas possible, assurément, de rien changer aux trente-neuf articles où elle était enseignée (art. 17me); ni la chambre des communes, ni le clergé ne l’eussent permis. Laud s’y prit autrement. Il conseilla au roi de les faire réimprimer, avec une déclaration ambiguë où Sa Majesté, sous prétexte d’empêcher toute innovation, défendait toute discussion sur ces matières, de sorte que les novateurs ne trouvaient personne pour les réfuter. Depuis ce moment l’article dix-septième de la confession anglicane a toujours été interprété par une partie du clergé dans le sens de la prédestination conditionnelle, et l’arminianisme y est devenu dominant. Bien des circonstances, il est vrai, tendaient à favoriser ce changement, l’attachement des anglicans à la tradition des quatre ou cinq premiers siècles, leur prédilection pour les anciens pères grecs dont ils font leur étude favorite; un reste d’affinité avec l’église catholique, enfin le scandale donné par certains presbytériens, Crisp, Eaton et bien d’autres, qui tiraient de la doctrine des décrets absolus des conclusions antinomiennes[31]Mosheim, Hist. eccl., V, 36. J. J. Tayler, Retrospect of the relig. life of England. London, 1868..

Les églises de France, au contraire, vivement menacées par l’État depuis la mort de Henri IV, et déjà attaquées dans le Béarn, affaiblies par la défection d’une partie de la noblesse, intéressées dès lors à élever un rempart de plus entre elles et le catholicisme par l’expression la plus rigoureuse des doctrines de Calvin, accueillirent avec joie l’invitation du synode de Dordrecht qui leur fournissait l’occasion de se lier plus étroitement avec les autres églises réformées ; elles désignèrent pour les y représenter, Du Moulin, professeur à Sedan, assisté de deux autres ecclésiastiques. Mais Louis XIII, craignant que, sous prétexte de religion, les protestants de son royaume ne contractassent des liaisons dangereuses avec l’étranger, ne permit point ce voyage. Pour atteindre le même but, Du Moulin, après avoir transmis au synode un avis très sévère contre les remontrants et les avoir réfutés dans son « Anatomie de l’arminianisme, » fit convoquer à Alais un synode national qui, en 1620, adopta les canons de Dordrecht, et fit prêter et signer à tous les pasteurs de France le serment de ne s’écarter en rien pendant toute leur vie de ce qui avait été décrété par ce synode.

Cet étrange serment qui semblait calqué sur ceux que les conciles exigeaient pour leurs propres décrets, ne tarda pas à rencontrer de l’opposition en France dans les académies rivales de celles de Genève et de Sedan. Le principal siège de cette opposition fut l’académie de Saumur, fondée par Duplessis-Mornay, et, dès l’abord, illustrée par l’écossais Cameron, puis par Cappel, Laplace et Moise Amyraut. C’est de ces deux derniers que partirent les premiers essais de résistance aux dogmes spécialement calvinistes. Laplace combattit celui de l’imputation du péché d’Adam, et fut condamné en 1644 par le synode de Charenton. Amyraut se prononça contre les décrets particuliers de salut. Le système qu’il y opposa se présente, il est vrai, comme empreint de timidité et même d’inconséquence[32]Viguié, Encycl. des Sc. relig., I, 273.. La volonté générale de Dieu de sauver tous les hommes s’y trouve laissée inefficace par suite de la corruption de l’humanité, et n’est rendue efficace chez les individus que par un décret particulier que Dieu n’accorde que sous la condition de la foi. L’universalisme enseigné par Amyraut n’était donc qu’hypothétique, ainsi qu’on la qualifié. Mais il suffisait pour le moment à inaugurer dans les églises de France une théologie plus libérale, plus satisfaisante pour le sens moral. Louis XIII ayant interdit aux étrangers l’exercice du ministère pastoral en France, l’influence de Genève s’y faisait moins sentir dans les synodes, en sorte que ceux d’Alençon en 1637 et de Charenton en 1644, devant lesquels Amyraut dut comparaître, admirent ses explications et le renvoyèrent absous[33]Gieseler, IV, 273 ss. Fr. Puaux, Les précurseurs français de la tolérance. Paris, 1881..


Source : CHASTEL, Etienne Louis. Histoire du Christianisme depuis son origine jusqu’à nos jours. Paris, G. Fischbacher, 1882, vol. 4, chap. 5, p. 358-379. Disponible à l’adresse : https://books.google.fr/books?id=sYhBAAAAYAAJ&pg=P358

Références

Références
1Cadit homo, divinâ providentia sic ordinante, sed suo vitio cadit.
2Guizot, Hist. de la Rép. d’Anglet., II.
3Journal des Débats, 10 mars 1854.
4Calvin (De ætern. præd.): Adeòque totum mundum hunc condidisse ut gloriæ suæ theatrum foret.
5Calvin, t. XXI, passim.
6Calvin, Opp., t. VI, 18 ss. Henri Bordier, France protestante, 2e édit., article Bolsec.
7Calvin, Opp., XIV.
8Voy. Calvin, Ep. 1075, 1078 not.
9J. Bonnet, Lettres de Calvin, t. I..
10Baum, Th. Beza, I, 160, 171 s. Voy. cet écrit : Calvin, Opp., VIII. En 1562, Calvin publia un sermon de congrégation sur le même sujet, suivi de l’assentiment donné à sa doctrine par ses collègues (t. VIII, p. 120 ss), même par Philippe De Ecclesia, qui l’avait combattue.
11J. Bonnet, I, 441.
12Central-Dogmen des Protest., p. 388.
13Brandt, Hist. de la Réf. dans les Pays-Bas.
14Uytenbogaert, Ep. ordinum Holland. ad. Jacob. I (Gieseler, III, 330).
15Brandt, I, 383 s.
16Voy. Gieseler, ibid., p. 335 n. Brandt, 1. c., t. I, p. 402-405.
17Brandt, I, 461.
18Real-Encycl., I, 528.
19Sur ce point, le rapport des arminiens est confirmé par celui que des députés de la Hesse, attachés à l’opinion de la majorité, adressaient session par session à leur souverain, et qui a été retrouvé et publié en 1853 (Heppe, Zeitschr. f. hist. Theol.).
20Real-Encycl., ibid., 488. Gieseler, ibid., 341.
21N.D.L.R. : « Prédestination absolue » est une expression qui se rapporte au cadre d’un déterminisme théologique, elle est synonyme de « prédestination inconditionnelle ». Cette expression est utilisée typiquement dans le calvinisme et l’islam. Elle est ici à mettre en relief avec la « prédestination par prescience » de l’arminianisme.
22Gieseler, ibid., 341.
23Corpus lib. symbolic. reformat. eccl. : Canones Dordraceni, p. 198-240.
24Voy. Dupin, Catal. des auteurs hérét., II, 215, et Brandt, II, 142, la remarquable réponse d’Épiscopius.
25Brandt, ibid., 151.
26Cet illustre vieillard avait été le conseiller fidèle du père de Maurice. Après le meurtre de ce prince en 1584, il avait fait nommer Maurice stathouder de Hollande à l’âge de 18 ans; il était devenu son premier ministre et l’avait également fait choisir comme stathouder de quatre autres provinces. Mais il s’était opposé à ce qu’on lui décernât la couronne; ce fut là son crime. Toutefois, pour le perdre plus sûrement auprès du peuple, calviniste en majorité, on inséra parmi les chefs d’accusation celui d’avoir permis à Arminius de corrompre l’université de Leyde, d’avoir soutenu le professorat de l’hérétique Vorstius, de s’être opposé au synode national, etc., etc.
27EPISCOPIUS, Simon, Confession de foi des remontrans. In : BRANDT, Gerard. Histoire Abregée De La Reformation Des Pais-Bas. Amsterdam : Ledet, 1730, vol. 3. Disponible à l’adresse : https://books.google.fr/books?id=7VpbAAAAQAAJ&pg=PA1.
28Mosheim, Hist. ecclés., trad., V, 377.
29Hagenbach, Dogmengesch., II, 2, p. 108 ss.
30Neander, Dogmengesch., II, 261.
31Mosheim, Hist. eccl., V, 36. J. J. Tayler, Retrospect of the relig. life of England. London, 1868.
32Viguié, Encycl. des Sc. relig., I, 273.
33Gieseler, IV, 273 ss. Fr. Puaux, Les précurseurs français de la tolérance. Paris, 1881.
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