Paternité, datation et indices internes de crédibilité des Actes des Apôtres.
1 Introduction
Qu'est-ce que le livre des Actes ? S'agit-il d'une histoire fiable de l'Église primitive et de la vie de l'apôtre Paul ? Ou bien d'un récit relativement tardif, largement fictionnel, qui réécrit ces événements ? Il est établi que l’exégèse néotestamentaire moderne penche largement en faveur de cette seconde option. Mais que se passerait-il s’il existait des éléments de preuve solides en faveur de la fiabilité historique du livre des Actes ? Et si tel était le cas, quelles en seraient les implications pour la foi et l’apologétique chrétiennes ? Cette étude examinera ces questions en défendant l’idée qu’il existe d’excellentes raisons de considérer le livre des Actes comme fiable, et que cela joue un rôle crucial dans l’argumentaire en faveur de la résurrection de Jésus.
2 Paternité du livre des Actes
Qui a écrit le livre des Actes ? Il est incontestable que le troisième Évangile et le livre des Actes ont probablement le même auteur, en raison des similitudes de style et de vocabulaire existant entre les deux livres. Comme le souligne Gregory Boyd : « Il est presque indubitable que l’auteur des Actes est le même que celui du troisième Évangile. La référence initiale à son « premier livre » et le fait qu’il nomme son destinataire principal « Théophile » suffisent presque à l’établir. La grande similitude de style et d’approche entre les deux ouvrages confirme cette hypothèse. De plus, la perspective générale qui les caractérise est fondamentalement la même. Les deux ouvrages partagent notamment une portée universelle, une bienveillance envers les femmes, une préoccupation pour les païens, une approche apologétique similaire et une christologie identique. De nombreux autres éléments, plus anecdotiques, indiquent également qu’un seul et même auteur a écrit les deux travaux comme deux volumes1BOYD, Gregory A. Cynic Sage or Son of God? Recovering the Real Jesus in an Age of Revisionist Replies. Wheaton: Victor Books, 1995, p. 249. » Le troisième Évangile et les Actes sont traditionnellement attribués à Luc, compagnon de l’apôtre Paul. Si cette attribution est correcte, alors le livre des Actes devient une source d’information d’une grande valeur, puisqu’elle impliquerait que son auteur fut témoin oculaire de beaucoup des événements qu’il rapporte. Mais cette attribution traditionnelle est-elle correcte ?
Dans mon étude Qui a écrit les Évangiles ? Anonymat ou attribution traditionnelle (Matthieu, Marc, Luc et Jean), j’ai présenté un ensemble substantiel de preuves en faveur de l’attribution du troisième Évangile à Luc, fondées sur les manuscrits anciens, les indices internes et la voix unanime de l’Église primitive. Puisque le troisième Évangile et le livre des Actes ont le même auteur, les arguments que j’y exposais en faveur de l’attribution lucanienne du troisième Évangile soutiennent tout autant l’attribution lucanienne du livre des Actes. Comme Boyd le résume judicieusement : « Comme pour tous les Évangiles, l’attribution traditionnelle d’Actes est unanimement attestée dans l’Église primitive. Luc, le « médecin bien-aimé » et compagnon de Paul […] a composé les Actes comme la seconde partie de son ouvrage en deux volumes. Les premières références explicites à Luc comme auteur des Actes qui nous soient parvenues datent du IIe siècle. Irénée, Clément d’Alexandrie, Tertullien et Origène attestent tous de sa paternité, et ce, de manière incidente, montrant qu’à leur époque, cela ne nécessitait aucune argumentation. […] L’ancienneté et l’unanimité de ce témoignage sont remarquables. Il en va de même du fait qu’il n’existe aucun motif caché discernable dans la tradition pour nommer Luc, qui ne joue assurément aucun rôle d’autorité majeur dans l’Église primitive2BOYD, Gregory A. Cynic Sage or Son of God? Recovering the Real Jesus in an Age of Revisionist Replies. Wheaton: Victor Books, 1995, p. 249. »
Mais au-delà de la tradition ecclésiale, il existe également de solides raisons de penser que Luc est l'auteur des Actes, notamment sur la base du livre lui-même, et plus particulièrement des « sections en nous » (we-passages). À trois reprises dans son récit, l'auteur semble s'inclure en employant la première personne du pluriel (« nous »). Cela semble conférer un poids considérable à l'idée que l'auteur des Actes a été témoin oculaire de nombreux événements qu'il rapporte. Comme le souligne Boyd : « l’indice le plus frappant de sa relation avec Paul réside dans le passage, parfois incidemment, de la première personne du singulier à la première personne du pluriel à certains moments de son récit (Ac 16:10-17 ; 20:5-21:18 ; 27:1-28:16). Ces changements sont trop subtils et trop peu fréquents pour constituer un artifice apologétique ou une simple convention littéraire. Toute tentative d’invoquer une source écrite antérieure pour les expliquer relève de la spéculation et crée des hypothèses superflues : une démarche qui, comme nous l’avons vu dans d’autres de mes études, fragilise systématiquement la théorie en question. De plus, aucun élément littéraire ne vient étayer une telle thèse3BOYD, Gregory A. Cynic Sage or Son of God? Recovering the Real Jesus in an Age of Revisionist Replies. Wheaton: Victor Books, 1995, p. 249-250. » Harold Riley ajoute : « L’emploi du “nous” suggère clairement l’implication d’un compagnon de Paul. Parmi les compagnons possibles, certains sont exclus parce qu’ils sont explicitement mentionnés dans les Actes, d’autres parce qu’ils ont rejoint Paul trop tard. Deux candidats restent possibles : Tite et Luc. Aucun d’eux n’est mentionné par son nom dans Actes, et l’idée que ces deux noms désignent la même personne est exclue par 2 Tim 4:10. Entre ces deux compagnons possibles, rien ne permet de préférer Tite à Luc, face à la tradition unanime selon laquelle l’auteur était Luc4RILEY, Harold. Preface to Luke. Macon: Mercer University Press, 1993, p. 112. »
On peut également noter que la tradition considère Luc comme un médecin, et que l'on trouve effectivement un certain nombre de termes médicaux dans son Évangile et dans les Actes. W. K. Hobart a popularisé cet argument en 1882. Cependant, H. J. Cadbury a démontré par la suite que la plupart de ces termes apparaissent également dans des textes anciens dont les auteurs n'étaient certainement pas médecins. Le langage médical présent dans Luc-Actes ne constitue donc pas une preuve décisive pour affirmer que les Actes des Apôtres ont été écrits par un médecin, mais il reste néanmoins pertinent avec cette hypothèse. Jefferson White exprime très bien cette idée : « S'il est indéniable que Luc et les Actes des Apôtres contiennent plus de termes médicaux que tout autre livre du Nouveau Testament, cela ne prouve pas, en soi, qu'un médecin en soit l'auteur. En revanche, si un médecin avait écrit ces deux livres, il serait surprenant que ces termes n'y figurent pas5WHITE, Jefferson. Evidence and Paul’s Journeys: An Historical Reconstruction. NP: Parsagard Press, 2001, p. 126. »
Pris ensemble, les preuves en faveur de l’attribution lucanienne du troisième Évangile, l’unanimité de la tradition ecclésiale et les indices internes provenant du livre des Actes lui-même convergent de manière très convaincante vers la conclusion que Luc, compagnon de Paul, est bien l’auteur de l’ensemble Luc-Actes.
3 Datation du livre des Actes
Il existe toutefois une objection sérieuse à l'idée que Luc soit l'auteur de l'ensemble Luc-Actes : on affirme en effet que Luc-Actes serait trop tardif pour avoir été écrit par Luc. Beaucoup de chercheurs estiment que l’ouvrage en deux volumes n’aurait été rédigé qu’au milieu du IIe siècle. Or, Luc le médecin serait déjà décédé à cette époque, et ne pourrait donc en être l'auteur.
Deux arguments principaux sont avancés pour justifier une datation aussi tardive : d’une part, l’ouvrage en deux volumes témoignerait d’une dépendance à l’égard des travaux de l’historien juif Flavius Josèphe ; d’autre part, aucun Père de l’Église ne mentionne ni ne cite clairement les Actes des Apôtres avant le milieu du IIe siècle. Nous allons examiner ces deux arguments en détail pour montrer qu'aucun ne justifie réellement une datation tardive. Nous conclurons ensuite en évoquant brièvement quelques indices qui suggèrent une date plus précoce, antérieure à l'an 70.
3.1 Luc-Actes dépend-il des écrits de Flavius Josèphe ?
L’idée selon laquelle Luc-Actes dépendrait des œuvres de Flavius Josèphe était relativement populaire à la fin du XIXe et au début du XXe siècle. Elle a toutefois perdu en crédibilité tout au long du XXe siècle, au point d'être pratiquement tombée dans l'oubli il y a quelques décennies. Néanmoins, elle connaît un regain de popularité dans le milieu universitaire. Et nul n'a autant contribué à raviver cette idée que Steve Mason, spécialiste de Flavius Josèphe, à travers son ouvrage de 1992, Josephus and the New Testament.
Selon lui, il y aurait trop de points communs entre Luc-Actes et Josèphe pour qu'il s'agisse de simples coïncidences. Mason écrit : « Je ne peux pas prouver de manière absolument certaine que Luc connaissait les écrits de Josèphe. Mais s’il ne les connaissait pas, nous devons admettre une série presque incroyable de coïncidences, qui exigerait que Luc ait connu une source reproduisant d’assez près la narration de Josèphe sur plusieurs points distincts. Cette source (ou ces sources) évoque : la mort d'Agrippa après que ses vêtements eurent brillé ; les liaisons extraconjugales de Félix et d'Agrippa II ; la sévérité des sadducéens envers le christianisme ; le recensement sous Quirinius comme un événement marquant en Palestine ; Judas le Galiléen comme un rebelle notoire au moment du recensement ; Judas, Theudas et l'« Égyptien » comme trois rebelles notables de la région de Jérusalem parmi d'autres ; Theudas et Judas apparaissant dans la même séquence narrative ; le judaïsme comme système philosophique ; les pharisiens et les sadducéens comme écoles philosophiques ; et les pharisiens comme l’école la plus rigoureuse. Aucune autre œuvre connue ne se rapproche même vaguement de la présentation de Josèphe sur un ensemble aussi large de sujets. Il m’est plus facile de croire que Luc connaissait quelque chose de l’œuvre de Josèphe que de penser qu’il serait arrivé indépendamment à tous ces points d’accord. Néanmoins, des études complémentaires pourraient apporter d'autres éclairages6MASON, Steve. Josephus and the New Testament. 2nd ed. Peabody: Hendrickson, 2003, p. 293. »
La plupart des « coïncidences » relevées par Mason sont en réalité des généralités culturelles et historiques, facilement explicables par le simple fait que Luc et Josèphe étaient familiers des réalités politiques et religieuses du Ier siècle. En réalité, il n'existe que deux parallèles narratifs réels entre Luc-Actes et Josèphe : le recensement sous Quirinius et la mention de trois chefs rebelles actifs avant la guerre juive de 66-73. Le premier de ces parallèles, le recensement de Quirinius, constitue en réalité un argument contre la dépendance de Luc envers Josèphe, car leurs récits sont incompatibles. En effet, dans l'Évangile selon Luc, le recensement est daté environ dix ans plus tôt qu'il ne l'est chez Josèphe. Cette contradiction milite donc contre l'idée d'une utilisation directe. Comme l'explique Jonathan Bernier, « Il n'est pas nécessaire de déterminer lequel des deux récits est exact. Il suffit de constater que le récit de Luc est fondamentalement irréconciliable avec celui de Josèphe pour avoir de bonnes raisons de douter que l’un soit la source de l’autre7BERNIER, Jonathan. Rethinking the Dates of the New Testament: The Evidence for Early Composition. Grand Rapids: Baker Academic, 2022, p. 56. » Colin Hemer abonde dans le même sens : « La théorie de la dépendance de Luc envers Josèphe a connu son heure de gloire et a longtemps servi d'argument principal en faveur d'une datation tardive. Mais là où les deux auteurs se recoupent, ils entrent souvent en contradiction. Cela ne plaide guère en faveur de l'hypothèse d'une dépendance, à moins de supposer que Luc était singulièrement négligent ou désireux de contredire sa source sans raison. Dans d'autres contextes, les chercheurs se montrent généralement prudents avant de postuler une connaissance ou une dépendance, même en présence de ressemblances verbales8HEMER, Colin J. The Book of Acts in the Setting of Hellenistic History. Tübingen: Mohr Siebeck, 1989, p. 95. »
En ce qui concerne la mention de Judas le Galiléen, de Theudas et de « l'Égyptien » par les deux auteurs, l'argumentation de Mason repose entièrement sur le fait que Luc-Actes et Josèphe les désignent de manière similaire. Or, un tel argument est en réalité très faible. Même en admettant une explication littéraire, rien ne permet de privilégier l’idée que Luc dépend de Josèphe plutôt que l’inverse, ni qu'ils ne puisent tous deux à une source commune aujourd'hui perdue. Il est également parfaitement plausible que ces trois individus aient été connus sous ces noms dans les traditions orales auxquelles Luc et Josèphe avaient accès. D’ailleurs, on pourrait soutenir que certaines divergences notables entre les deux auteurs renforcent cette hypothèse. Comme l'explique Jonathan Bernier : « Comme pour le cas du recensement de Quirinius, l'obstacle principal à l'idée que Luc dépend de Josèphe ou que Josèphe dépend de Luc réside dans la contradiction célèbre entre leurs récits. Dans Ac 5:36-37, Gamaliel place la révolte de Theudas avant celle de Judas le Galiléen, alors que Josèphe rapporte que la révolte de Judas précède celle de Theudas d'environ quarante ans. […] Les soupçons d’indépendance ne font que s’accroître lorsqu’on pose une question empirique cruciale : pourquoi l’Égyptien ? À supposer, par hypothèse, que Josèphe soit indépendant ou ait une priorité, pourquoi a-t-il choisi l’Égyptien ? Pourquoi, parmi la multitude de figures rebelles, Josèphe a-t-il choisi un personnage dont il ignorait le nom ? L’explication la plus plausible est que les actions de l’Égyptien étaient considérées comme importantes. Ces actions ont marqué les esprits de ceux qui ont vécu cette période, même si son nom était inconnu. Josèphe a choisi ce personnage car ses sources, orales ou écrites, l'avaient déjà fait avant lui ; il se peut qu'il ait choisi Judas et Theudas pour une raison similaire. Cela laisse supposer que Luc, lui aussi, met l'accent sur ces trois figures en se basant sur ses propres sources. En effet, compte tenu de leurs similitudes et différences précises, il est probable que Luc et Josèphe aient puisé dans des sources différentes des décennies précédant la guerre juive, sources qui, toutes deux, mettaient en avant Judas, Theudas et l'Égyptien. Les différences cruciales entre Luc et Josèphe dans leur traitement de ces personnages doivent en effet nous inciter à la prudence avant de conclure à une dépendance directe. Cette prudence vaut également pour les relations entre Luc-Actes et les écrits de Josèphe en général. En somme, si l'on ne peut exclure que Luc ait connu Josèphe, rien ne permet d'aller au-delà d'une simple possibilité. Les relations entre Luc-Actes et les écrits de Josèphe ne permettent pas d'établir la date de composition du premier9BERNIER, Jonathan. Rethinking the Dates of the New Testament: The Evidence for Early Composition. Grand Rapids: Baker Academic, 2022, p. 57. »
3.2 Luc-Actes n'est-il jamais cité avant 150 après J.-C. ?
Je pense que cette dernière affirmation de Bernier est en réalité trop généreuse. Nous disposons, à mon avis, de témoignages patristiques très anciens citant explicitement l’Évangile de Luc — ce qui situe nécessairement Luc–Actes au cours du Ier siècle. On considère généralement que l'Évangile de Luc n'est cité clairement par les pères patristiques qu'à partir du milieu du IIe siècle, et que ce silence des premiers écrits patristiques à son sujet justifie une datation de cet Évangile au IIe siècle. Dès lors, le troisième Évangile et les Actes des Apôtres seraient trop tardifs pour avoir été écrits par Luc le médecin. Arthur Bellinzoni résume l'opinion actuelle des spécialistes concernant l'usage patristique de l'Évangile de Luc en ces termes : « L'examen des Pères apostoliques a révélé un usage très limité de l'Évangile de Luc. Ce n'est qu'à partir des écrits des Pères apostoliques plus tardifs, vers le milieu du IIe siècle, notamment la deuxième épître de Clément et les écrits plus tardifs de Polycarpe dans sa lettre aux Philippiens, qu'on peut parler d'une connaissance probable de Luc. […] Apparemment, l'usage de l'Évangile de Luc était faible, voire inexistant, avant 15010BELLINZONI, Arthur J. “The Gospel of Luke in the Second Century CE”. In: THOMPSON, Richard P. et PHILIPS, Thomas E., éd. Literary Studies in Luke-Acts. Macon: Mercer University Press, 1997, p. 60–61. »
Cette idée, bien qu’extrêmement répandue, ne tient plus face aux avancées récentes dans l’étude des Pères de l’Église. En effet, au moins deux Pères très anciens citent explicitement l’Évangile de Luc. Ignace d'Antioche, dans sa Lettre aux Smyrniotes (3.1-2) rapporte ces paroles de Jésus : « Prenez, touchez-moi, et voyez que je ne suis pas un démon sans corps11IGNACE D’ANTIOCHE. Lettre à l’Église de Smyrne (Smyrniotes) [en ligne]. In : LirelesPères. Disponible à l’adresse : https://lirelesperes.fr/read/ignace-smyrniotes/3 (consulté le 22 juillet 2025) ». Cette phrase correspond mot pour mot à Luc 24:39, et il s'agit de la seule source connue de cette parole du Christ, ce qui fait de Luc la source la plus probable. Puisqu’Ignace a été martyrisé en 110, Luc-Actes doit lui être antérieur. Robert MacEwan rapporte également ce fait, et ajoute en complément : « Luc est aussi cité dans 1 Timothée 5:18, où il est écrit : « L’Écriture dit […] l’ouvrier mérite son salaire. ». Ce qui laisse entendre que l’Évangile de Luc est déjà considéré comme « Écriture », puisque nous ne connaissons aucun autre texte, à cette époque, utilisant exactement les mêmes mots en dehors de celui de Luc12FAITH BECAUSE OF REASON. The Historical Reliability of Acts [vidéo en ligne]. YouTube, 13 mars 2024. Segment utilisé : 17 min 38 s – 18 min 38 s. Disponible à l’adresse : https://www.youtube.com/watch?v=mX7EwAqGaFk (consulté le 22 juillet 2025). »
Mais Ignace n’est pas le seul. Je soutiens également que Papias d’Hiérapolis connaissait l’Évangile selon Luc. Dans mon étude sur la paternité des Évangiles, j’ai soutenu que la source utilisée par Eusèbe dans Histoire ecclésiastique (3:24-5:13) pour transmettre l’attribution des quatre Évangiles, était probablement Papias, ce qui impliquerait qu’il connaissait Luc. Même si l’on juge cet argument insuffisant, une autre raison demeure. Un fragment peu connu, préservé dans le commentaire d'André de Césarée (Ve-VIe siècle) sur l'Apocalypse, cite Papias rapportant une parole de Jésus : « J’ai vu Satan tomber du ciel comme un éclair. » Cette phrase correspond exactement à Luc 10:18, le seul Évangile à la mentionner. Comme le soutient Charles Hill : « cette parole du Christ n'est rapportée que dans l'Évangile de Luc (Luc 10:18). Bien qu'il soit possible de supposer qu'une source inconnue utilisée par Luc circulait encore en Asie Mineure à cette époque, l'explication la plus simple — et celle qui requiert le moins d’hypothèses — est que Papias connaissait l’Évangile selon saint Luc. Tout cela conduit à conclure que Papias, qui a probablement écrit dans les années 120, connaissait les quatre Évangiles : Matthieu, Marc, Luc et Jean. Il s'agit de la première personne identifiable que nous connaissions à ce jour à les avoir tous connus13HILL, Charles E. Who Chose the Gospels? Probing the Great Gospel Conspiracy. Oxford: Oxford University Press, 2010, p. 214–215. »
3.3 Quand Papias a-t-il écrit ?
Hill situe Papias dans les années 120 apr. J.-C., ce qui demeure de toute façon bien trop tôt pour permettre de dater Luc–Actes au milieu du IIe siècle. Mais il existe de bonnes raisons de penser que Papias écrivait encore plus tôt, peut-être dès les années 90. Eusèbe, par exemple, mentionne Papias dans le troisième livre de son Histoire ecclésiastique. Or, ce volume semble se limiter aux événements antérieurs à la fin du règne de l’empereur Trajan, ce qui implique que les écrits de Papias doivent se situer dans cette période. Comme le souligne Robert Yarbrough : « Eusèbe classe Papias avec le jeune Polycarpe, Ignace, et même Clément – c’est-à-dire avec ceux qui ont succédé directement aux apôtres. Dans le livre 3 de son Histoire, où Papias est traité, il n’aborde nulle part les événements postérieurs au règne de Trajan (97-117). En fait, le livre IV s'ouvre sur la douzième année du règne de Trajan (vers 109). Il ne fait aucun doute que Papias est placé comme ayant prospéré avant 10914YARBROUGH, Robert W. “The Date of Papias: A Reassessment”. Journal of the Evangelical Theological Society, vol. 26, no. 2, June 1983, p. 186. »
Yarbrough souligne également qu'Eusèbe dresse une liste de chrétiens anciens, apparemment classés par ordre chronologique, et place Papias après l'apôtre Jean, mais avant Polycarpe et Ignace, ce qui suggère que Papias était moins âgé qu'eux. Comme il l'explique : « La Chronique d'Eusèbe fournit un second indice, lié au précédent, pour dater Papias. Eusèbe place le vieil apôtre Jean, Papias, Polycarpe et Ignace — dans cet ordre — dans une même entrée. À côté de cette entrée figure l’année 100 dans sa table chronologique. Par cette entrée, il achève son traitement du Ier siècle. Eusèbe lie donc clairement Papias à l’apôtre Jean, comme dirigeant d’Église à la fin du Ier siècle, contemporain d’Ignace et du jeune Polycarpe15YARBROUGH, Robert W. “The Date of Papias: A Reassessment”. Journal of the Evangelical Theological Society, vol. 26, no. 2, June 1983, p. 186. »
Un dernier point mérite d’être relevé : ni Irénée ni Eusèbe ne citent Papias dans leurs réfutations du gnosticisme, alors que tous deux avaient l’habitude de mobiliser les autorités anciennes dès que cela servait leur argumentation. Cela suggère que Papias écrivait avant l’essor du gnosticisme, c’est-à-dire à une époque où celui-ci n’était pas encore une menace doctrinale majeure — donc, là encore, au Ier siècle. Yarbrough écrit : « Un autre indice permettant de dater Papias est le fait qu’Irénée et Eusèbe ne l’invoquent pas comme témoin anti-gnostique. Or, lorsqu’Irénée peut citer des autorités anciennes (surtout bibliques) contre ses adversaires idéologiques, il le fait volontiers. Et l’attrait d’Eusèbe pour la citation généreuse des écrits anciens est bien connu. Pourtant, malgré leur opposition véhémente aux premiers gnostiques, il semble qu’aucun des deux ne se soit référé à Papias pour étayer leurs arguments. L’explication la plus naturelle est que Papias n’a rien écrit sur les gnostiques que combattaient Irénée et Eusèbe ; autrement dit, Papias a écrit bien trop tôt pour que ces gnostiques […] puissent être une préoccupation pour lui16YARBROUGH, Robert W. “The Date of Papias: A Reassessment”. Journal of the Evangelical Theological Society, vol. 26, no. 2, June 1983, p. 187. »
Tous ces éléments convergent vers l'idée que Papias a écrit dans les années 90. Et puisque Papias semble connaître l’Évangile de Luc, cela implique que Luc–Actes fut rédigé au Ier siècle — suffisamment tôt pour que Luc, le médecin et compagnon de Paul, puisse en être l’auteur. Voilà qui réfute l’idée d’une datation tardive. Mais, en plus des arguments que nous avons déjà évoqués en faveur d’une datation au Ier siècle, d’autres éléments pointent vers une date antérieure à 70.
3.4 Les Actes ont-ils été écrits avant 70 après J.-C. ?
Pourquoi le livre des Actes ne mentionne-t-il ni la mort de Paul (vers 64 apr. J.-C.), ni la destruction de Jérusalem (70 apr. J.-C.) ? Ces événements sont pourtant d'une importance capitale. Jérusalem joue un rôle crucial dans ce récit et la vie ainsi que les souffrances de Paul en constituent le fil narratif central. Si l’auteur en avait eu connaissance, il est difficile de croire qu’il les aurait passés sous silence. La conclusion la plus simple est donc qu'ils ne s'étaient pas encore produits lorsque le livre a été écrit. Comme l'explique Boyd : « un fait qui a fortement marqué nombre d'érudits est que le récit des Actes s'interrompt brusquement avec le procès de Paul à Rome. Étant donné la place centrale de Paul dans l’ouvrage, il est difficile d'expliquer cette interruption autrement qu'en supposant que Paul n'avait pas encore subi le martyre lorsque Luc a écrit son récit. On rétorque parfois qu'une telle « fin heureuse » sert les objectifs apologétiques de Luc. Mais il est difficile de croire que Théophile — ou n’importe quel lecteur — aurait été impressionné par une tentative volontaire d’ignorer la vérité évidente selon laquelle Paul, avec une « vaste multitude » de croyants, avait été impitoyablement exécuté sous Néron. Une autre réponse consiste à affirmer que, même si Luc ne termine pas son ouvrage avec le martyre de Paul, la prédiction d'Actes 20:25 montre qu'il en a néanmoins connaissance. Mais rien n’indique clairement que ce verset parle de sa mort plutôt que de sa résolution missionnaire. Et même si cette prédiction concernait sa mort, cela n’expliquerait pas pourquoi Luc n’en rapporte pas l’accomplissement. Les hypothèses moins fréquentes, selon lesquelles la fin originale aurait été perdue ou que Luc prévoyait un troisième volume, sont encore moins convaincantes. En réalité, elles ne font que démontrer à quel point une explication à cette fin abrupte des Actes est nécessaire [pour affirmer une datation tardive de ce livre]17BOYD, Gregory A. Cynic Sage or Son of God? Recovering the Real Jesus in an Age of Revisionist Replies. Wheaton: Victor Books, 1995, p. 253. »
Il convient également de souligner la manière dont l'auteur des Actes parle de certains personnages comme s'ils étaient encore vivants. Par exemple, il évoque l'empereur Néron en l'appelant « César » avec un ton étonnamment respectueux, comme s’il s’adressait à une autorité encore en place qu’il convient de traiter avec déférence. Ce respect envers Néron est d'autant plus surprenant que c'est lui qui a fait exécuter Paul. Compte tenu de l'attachement manifeste de l'auteur pour l'apôtre, il est curieux qu'il traite avec autant de respect celui qui l'a exécuté, à moins que Néron n'ait pas encore fait exécuter Paul au moment de la rédaction des Actes. Comme le souligne Martin Mosse, « Les références à Néron [dans Actes] suggèrent qu’il est encore en vie. Après sa mort, il fut universellement vilipendé et désigné simplement par son prénom, Néron, par Pline l’Ancien, Josèphe, Martial, Juvénal, Tacite, Suétone et d’autres. Pourtant, Actes le désigne constamment comme « César », avec vivacité, respect et enthousiasme. […] Cela aurait été naturel si Néron était encore en vie, mais improbable s'il était déjà mort et honni18MOSSE, Martin. The Three Gospels: New Testament History Introduced by the Synoptic Problem. Southend: Southend Press, 2007, p. 242. »
Prenons un dernier exemple : la manière dont l'auteur des Actes fait référence à Lucius Annaeus Gallio en l'appelant simplement « Gallion » dans Actes 18. Il semble présumer que son public connaît ce personnage assez obscur, ce qui serait moins surprenant si Gallio était encore vivant à l’époque de la rédaction des Actes. Il est beaucoup moins probable que l’auteur se soit permis de faire référence à Gallio de cette manière, sans précision supplémentaire, s’il avait écrit longtemps après le règne de ce dernier. Mosse note : « Gallion est mentionné (Ac 18:12-17) comme s’il était facilement identifiable par les lecteurs de Luc. Il était en réalité le frère aîné relativement peu connu de Sénèque, l’éminent stoïcien et homme d’État qui tomba en disgrâce en 62 et se suicida trois ans plus tard, apparemment suivi par Gallion lui-même. Dans la Rome du début des années 60, alors que Sénèque était encore influent, l’évocation de Gallion aurait été suffisamment évocateur. Mais il est fort improbable que Lucius Annaeus Gallio, proconsul peu scrupuleux d’une province grecque tranquille pendant un an sous Claude, ait été connu des chrétiens de villes comme Antioche ou Éphèse durant les décennies flaviennes ; et encore moins sous le nom familier de Gallion19MOSSE, Martin. The Three Gospels. Southend: Southend Press, 2007, p. 243. »
Nous avons donc de nombreuses raisons de penser que Luc, médecin et compagnon de Paul, est bien l'auteur des Actes des Apôtres. Les tentatives visant à dater l’ouvrage au milieu du IIe siècle reposent sur des arguments extrêmement fragiles, largement dépassés par les preuves solides que nous avons examinées en faveur d’une datation antérieure. En définitive, nous avons toutes les raisons de croire que l'auteur des Actes est bien placé pour savoir de quoi il parle. Comme le conclut Mosse : « À ma connaissance, les sceptiques n'ont jamais tenté de faire autre chose que de chercher à contester que les arguments avancés en faveur de la paternité lucanienne des Actes prouvent réellement ce qu'ils prétendent. Par contre, depuis 1914, rares sont ceux qui ont tenté de démontrer que saint Luc ne pouvait pas être l'auteur, et à ma connaissance, aucun n'a avancé d'argument en faveur d'un autre individu identifiable. La charge de la preuve incombe donc aux sceptiques […]20MOSSE, Martin. The Three Gospels. Southend: Southend Press, 2007, p. 203. »
4 Preuves internes de la fiabilité historique des Actes
Maintenant que nous avons défendu l’idée que Luc est bien l’auteur du livre des Actes et que celui-ci a été rédigé à une époque suffisamment ancienne pour avoir été écrit par lui, nous pouvons examiner les éléments qui prouvent que les données rapportés par Luc sont vrais. Les preuves sont si nombreuses que je ne pourrai pas toutes les aborder ici. Je présenterai seulement quelques-uns des exemples les plus intéressants et je renverrai les lecteurs intéressés voulant plus de détails vers des ouvrages que je citerai plus loin.
4.1 Noms, titres et lieux
Un exemple frappant de l’exactitude remarquable du livre des Actes concerne l’usage précis des titres officiels attribués aux personnages qui y apparaissent ou qui y sont mentionnés. Il est facile pour un lecteur moderne d'en manquer la portée. Mais à une époque où il n'existait aucun moyen de recherche instantanée, où les titres officiels changeaient régulièrement et où d'autres historiens se trompaient fréquemment, la constance et la justesse de Luc sont tout simplement stupéfiantes. Comme le souligne Boyd : « Le statut des provinces, ainsi que les titres de leurs administrateurs, changeaient assez régulièrement. On ne peut donc qu’être impressionné lorsqu’on voit Luc émailler sa narration d’un grand nombre de noms et de titres, et les employer correctement presque sans exception. […] Dans les Actes, les gouverneurs des provinces sénatoriales de Chypre (Ac 13:7), d’Achaïe (Ac 18:12) et d’Asie (Ac 19:38) sont justement appelés « proconsuls » […] tandis que ceux des provinces impériales, telles que la Syrie et la Judée, sont correctement désignés sous le terme d’« hégémon » (Lc 2:2 ; 3:1 ; Ac 23:24 ; 26:30). De même, Hérode n'est pas qualifié de « roi » de Galilée, mais de « tétrarque » (Lc 3:1 ; Ac 13:1), tandis que d'autres membres de la famille hérodienne, Agrippa Ier et II, reçoivent à juste titre le titre de « roi ». […] De même, Luc note de façon incidente que Philippes est une colonie romaine (16:12), dont les magistrats […] portent donc le titre de « préteurs » […] et dont les officiers sont appelés « licteurs » ou « sergents ». […] À Thessalonique (17:6), en revanche, les autorités principales sont appelées « politarges » […] un terme inconnu ailleurs dans la littérature conservée, mais confirmé à six reprises par les découvertes archéologiques faites dans cette ville21BOYD, Gregory A. Cynic Sage or Son of God? Recovering the Real Jesus in an Age of Revisionist Replies. Wheaton: Victor Books, 1995, p. 259–260. »
Il maîtrise également parfaitement la géographie des lieux qu’il décrit, indiquant avec précision le temps de trajet nécessaire, la direction des déplacements et la nature du terrain à traverser. Cela témoigne de sa compétence et de sa fiabilité. Boyd note également : « De nombreux chercheurs ont également été impressionnés par la manière dont Luc dépeint avec exactitude les régions, la géographie, les routes et les différents moyens de transport du milieu du Ier siècle. Les erreurs fréquentes, et tout à fait compréhensibles, que l’on trouve sur ces sujets chez d’autres historiens de la même époque, tels que Tacite, Pline l’Ancien, Strabon et même Josèphe, sont presque totalement absentes chez Luc. Par exemple, Luc identifie correctement Lystre et Derbe comme des « villes lycaoniennes » (Ac 14:6), bien qu’elles se situent en réalité en Phrygie, comme les auteurs plus tardifs (par ex. Hiérax, vers 50 apr. J.-C.) les désignent. Il ne place pas non plus Césarée en Judée (12:19), probablement en raison de son statut particulier de « cité-État » se distinguant des autres régions locales22BOYD, Gregory A. Cynic Sage or Son of God? Recovering the Real Jesus in an Age of Revisionist Replies. Wheaton: Victor Books, 1995, p. 260–261. »
Dans son ouvrage magistral The Book of Acts in the Setting of Hellenistic History, Colin Hemer passe en revue des dizaines et des dizaines de détails que l’auteur des Actes rapporte avec une précision remarquable. Il y en a tout simplement trop, dans trop de catégories différentes, pour que l'on puisse raisonnablement nier que l'auteur des Actes savait de quoi il parlait. Je ne peux pas tous les examiner dans cette étude, car cela deviendrait indigeste. Je renvoie les lecteurs intéressés au livre de Hemer, qui en fournit un catalogue complet. Mais la conclusion qu’en tire Hemer est parfaitement juste : « Il est révélateur que les chercheurs contemporains […] n’aient aucune explication convaincante à proposer pour ces détails. Ils sont contraints de supposer que Luc aurait inclus gratuitement des éléments dénués d’intérêt rédactionnel, sans motif évident, sinon le désir d’un beau style. Cela cadre mal avec le Luc « théologien » et intentionnel que l’on recherche par ailleurs. Nous soutenons que ces détails insignifiants sont difficiles à expliquer autrement que comme des expériences marquantes remémorées après une période relativement proche23HEMER, Colin J. The Book of Acts in the Setting of Hellenistic History. Tübingen: Mohr Siebeck, 1989, p. 388–389. »
Voici un extrait des détails en question :
- Le passage naturel entre des ports correctement nommés (Ac 13:4-5)
- Le port approprié (Perga) le long de la destination directe d'un navire traversant depuis Chypre (Ac 13:13)
- L'emplacement exact de la Lycaonie (Ac 14:6)
- La déclinaison inhabituelle mais correcte du nom Lystra (Ac 14:6)
- La langue correcte parlée à Lystre : le lycaonien (Ac 14:11). Selon Tim McGrew : « C’était inhabituel dans la société cosmopolite et hellénisée où évoluait Paul. Mais la préservation de la langue locale est attestée par une glose de Stéphanus de Byzance, qui explique que « Derbe » est un mot local pour « genévrier ». Hemer recense de nombreux autres noms indigènes de la région de Lystre. »
- Deux dieux connus pour être associés à Lystre : Zeus et Hermès (Ac 14:12)
- Le port approprié, Attalia, que les voyageurs de retour utiliseraient (Ac 14:25)
- L'ordre correct d'approche de Derbé et de Lystre depuis les portes ciliciennes (Ac 16:1 ; cf. Ac 15:41)
- La forme correcte du nom Troas (Ac 16:8)
- Le lieu d'un repère marin remarquable, Samothrace (Ac 16:11)
- La description correcte de Philippes comme colonie romaine (Ac 16:12)
- L'emplacement exact du fleuve (Gangites) près de Philippes (Ac 16:13)
- L'association appropriée de Thyatire comme centre de teinture (Ac 16:14)
- Désignations correctes pour les magistrats de la colonie (Ac 16:22)
- Les lieux appropriés (Amphipolis et Apollonia) où les voyageurs passeraient des nuits successives au cours de ce voyage (Ac 17:1)
- La présence d'une synagogue à Thessalonique (Ac 17:1)
- Le terme exact (« politarques ») utilisé pour désigner les magistrats qui y sont employés (Ac 17:6)
- L'implication correcte que le voyage en mer est le moyen le plus pratique d'atteindre Athènes, avec les vents d'est favorables à la navigation estivale (Ac 17:14-15)
- L'abondance des images à Athènes (Ac 17:16)
- La référence à une synagogue à Athènes (Ac 17:17)
- La description de la vie athénienne de débat philosophique dans l’agora (Ac 17:17)
- L’usage du terme d’argot athénien approprié appliqué à Paul « discoureur » (en grec : spermologos, Ac 17:18), ainsi que celui désignant le tribunal (Areios pagos, Ac 17:19)
- La caractérisation correcte du tempérament des Athéniens (Ac 17:21)
- Un autel consacré à un « dieu inconnu » (Ac 17:23). De tels autels sont mentionnés par Pausanias et Diogène Laërce.
- La réaction typique des philosophes grecs, qui niaient la résurrection corporelle (Ac 17:32). Voir les paroles d’Apollon dans Euménides 647-648 d’Eschyle.
- Le titre exact « Aréopagite » pour un membre du tribunal (Ac 17:34)
- Une synagogue à Corinthe (Ac 18:4)
- La désignation correcte de Gallion comme proconsul, résidant à Corinthe (Ac 18:12). Selon McGrew, « cette mention fixe précisément la période des événements entre l’été 51 et le printemps 52 ». C’est par cette référence que les spécialistes, même non croyants, datent la première lettre de Paul aux Corinthiens.
- Le béma (tribunal), qui domine le forum de Corinthe (Ac 18:16ss)
- Le nom Tyrannus, attesté à Éphèse dans des inscriptions du Ier siècle (Ac 19:9)
- Les sanctuaires et images bien connus d’Artémis (Ac 19:24)
- Le titre largement attesté de « grande déesse Artémis » (Ac 19:27)
- Le fait que le théâtre d’Éphèse servait de lieu de réunion de la cité (Ac 19:29)
- Le titre exact de grammateus pour le magistrat exécutif principal d’Éphèse (Ac 19:35)
- Le titre honorifique approprié neokoros, accordé par les Romains (Ac 19:35)
- Le nom exact employé pour désigner la déesse (Ac 19:37)
- Le terme correct pour désigner ceux qui tiennent les audiences (Ac 19:38)
- L’usage du pluriel anthupatoi, probablement une allusion remarquable au fait que deux hommes exerçaient conjointement les fonctions de proconsul à cette époque, leur prédécesseur Silanus ayant été assassiné. Voir Tacite, Annales1 ; Dion Cassius 61.6.4-5. (Ac 19:38)
- L’expression « assemblée légale », formule précise attestée ailleurs (Ac 19:39)
- L’emploi de la désignation ethnique exacte « beroiaios » (Ac 20:4)
- L’emploi du terme ethnique « Asianos » (Ac 20:4)
- La reconnaissance implicite de l’importance stratégique accordée à la ville de Troas (Ac 20:7ss)
- Le danger du trajet côtier à cet endroit (Ac 20:13)
- La succession correcte des lieux (Ac 20:14-15)
- Le nom exact de la ville employé au neutre pluriel « Patara » (Ac 21:1)
- L’itinéraire approprié passant en haute mer au sud de Chypre, favorisé par les vents persistants du nord-ouest (Ac 21:3)
- La distance adéquate entre ces villes (Ac 21:8)
- Un acte de piété typiquement juif (Ac 21:24)
- La loi juive concernant l’accès des Gentils à l’enceinte du Temple (Ac 21:28).
(Des découvertes archéologiques et des citations de Josèphe confirment que les Gentils pouvaient être exécutés s’ils franchissaient la balustrade. Une inscription dit : « Que nul étranger n’entre à l’intérieur de la balustrade et de l’enceinte entourant le sanctuaire. Celui qui sera surpris sera responsable de sa mort qui s’ensuivra. ») - La présence permanente d’une cohorte romaine (un chiliarque) à la tour Antonia pour réprimer les troubles durant les fêtes (Ac 21:31)
- L’existence des escaliers utilisés par les gardes (Ac 21:31, 35)
- Le moyen courant d’obtenir la citoyenneté romaine à cette époque (Ac 22:28)
- Le fait que le tribun soit davantage impressionné par la citoyenneté romaine que par l’origine tarsienne (Ac 22:29)
- Ananias étant grand prêtre à ce moment-là (Ac 23:2)
- Félix étant gouverneur à cette époque (Ac 23:34)
- L’étape naturelle sur le chemin menant à Césarée (Ac 23:31)
- La juridiction à laquelle appartenait la Cilicie à ce moment-là (Ac 23:34)
- La procédure pénale provinciale en vigueur à cette époque (Ac 24:1-9)
- Le nom « Porcius Festus », parfaitement conforme à celui donné par Josèphe (Ac 24:27)
- Le droit d’appel des citoyens romains (Ac 25:11)
- La formule juridique correcte (Ac 25:18)
- La manière caractéristique de désigner l’empereur à cette époque (Ac 25:26)
- Les routes maritimes les plus sûres à cette période (Ac 27:5)
- L’association habituelle de la Cilicie et de la Pamphylie (Ac 27:4)
- Le principal port où trouver un navire en partance pour l’Italie (Ac 27:5-6)
- La lenteur du trajet jusqu’à Cnide, face aux vents dominants du nord-ouest (Ac 27:7)
- L’itinéraire approprié à emprunter compte tenu des vents (Ac 27:7)
- Les emplacements de « Beaux Ports » (Fair Havens) et du site voisin de Lasaia (Ac 27:8)
- Le fait que « Beaux Ports » soit un mouillage mal abrité (Ac 27:12)
- La tendance bien connue, sous ces climats, d’un vent du sud à tourner brusquement en un violent vent du nord-est, le fameux gregale (Ac 27:13)
- La nature d’un navire antique à voilure carrée, n’ayant d’autre option que de se laisser pousser par la tempête (Ac 27:15)
- Le lieu exact et le nom précis de cette île (Ac 27:16)
- Les manœuvres appropriées pour sécuriser le navire dans cette situation particulière (Ac 27:16)
- La mention de la « quatorzième nuit ». Un calcul remarquable reposant sur l’accumulation d’estimations et de probabilités, confirmé par le jugement de navigateurs méditerranéens expérimentés (Ac 27:27)
- L’usage correct du terme « Adriatique » à cette époque (Ac 27:27)
- Le terme précis « bolisantes » pour désigner les sondages, ainsi que la profondeur exacte des eaux proches de Malte (Ac 27:28)
- Une position correspondant à la ligne probable d’approche d’un navire laissé courir devant un vent d’est (Ac 27:39)
- La lourde responsabilité encourue par des gardes laissant s’échapper un prisonnier (Ac 27:42)
- Les habitants locaux et leurs superstitions à cette période (Ac 28:4-6)
- Le titre correct « protos tēs nēsou » (« Premier de l’île ») (Ac 28:7)
- Rhegium servant d’abri en attendant un vent du sud permettant de franchir le détroit (Ac 28:13)
- Appii Forum et Tres Tabernae, placés correctement comme étapes le long de la Voie Appienne (Ac 28:15)
- Les moyens appropriés de garde par les soldats romains (Ac 28:16)
- Les conditions d’emprisonnement, vivant « à ses propres frais » (Ac 28:30-31)
4.2 Corrélations et coïncidences non intentionnelles avec le corpus paulinien
Il existe également des correspondances entre le livre des Actes et les épîtres de l'apôtre Paul. On pourrait objecter que ces correspondances s'expliquent par le fait que l'auteur des Actes avait accès aux lettres de Paul. Cependant, cette réponse crée une tension avec l'un des arguments les plus répandus selon lequel l'auteur des Actes ne peut pas être Luc, en raison des prétendues divergences entre les Actes et les épîtres. Il est impossible de soutenir à la fois que l’auteur des Actes a soigneusement copié les épîtres pauliniennes pour rendre son récit crédible et qu'il les a ouvertement contredites.
Cette hypothèse ne permet d'ailleurs pas d'expliquer certaines corrélations, notamment des coïncidences non intentionnelles qui, comme je l'ai montré dans mon étude sur ce sujet, sont de nature non intentionnelle et résistent donc à une explication fondée sur une rédaction délibérée. Comme le souligne Hemer, « Il peut sembler étrange d’invoquer [des coïncidences non intentionnelles] alors que les contradictions entre les Actes et les Épîtres font partie des éléments courants qui constituent la matière récurrente de la critique classique. Mais on a tendance à comparer selon des critères trop rigides, de sorte que de nombreux cas de contradictions supposées sont aussi peu concluants que les harmonisations artificielles de l'apologétique, fondées sur des arguties. Cette catégorie ne requiert ni harmonisation forcée, ni contradiction forcée, mais l'agencement naturel de pièces indépendantes24HEMER, Colin J. The Book of Acts in the Setting of Hellenistic History. Tübingen: Mohr Siebeck, 1989, p. 105. »
Dans son ouvrage Hidden in Plain View, Lydia McGrew présente de nombreux exemples de coïncidences non intentionnelles entre les Actes et les lettres de Paul. Elle conclut : « Les correspondances minutieuses que j’ai mises en évidence entre les Actes et les épîtres pauliniennes constituent un argument fort en faveur d’un auteur des Actes qui connaissait personnellement l’apôtre Paul. L’auteur semble avoir eu une connaissance intime et précise, indépendante des épîtres, de l’histoire générale de Paul, de ses déplacements détaillés, voire parfois de ses intentions. De plus, l’auteur des Actes se montre soigneux et exact, ce que nous appellerions aujourd’hui quelqu’un d’attentif aux détails25McGREW, Lydia. Hidden in Plain View: Undesigned Coincidences in the Gospels and Acts. DeWard Publishing, 2017, p. 185. »
5 Conclusion
En conclusion, il existe une abondance d’indices en faveur de la fiabilité historique des Actes. Cette étude n’en a offert qu’un survol très partiel. Nous avons vu qu’il existe de solides raisons de penser que Luc, le compagnon de Paul, est bien l’auteur des Actes, que l'ouvrage a été rédigé avant 70 apr. J.-C. et que les propos de l'auteur sont vrais. Comme nous le verrons dans une prochaine étude, ces éléments sont pertinents pour soutenir la thèse de la résurrection de Jésus. À ce titre, ils constituent des données précieuses pour l'apologète chrétien.
Source : PALLMANN, David. The Historical Reliability of Acts [vidéo en ligne]. YouTube, 2024. [consulté le 28 juillet 2025]. Disponible à l'adresse : https://www.youtube.com/watch?v=mX7EwAqGaFk

