L’un des sujets les plus débattus parmi les théologiens évangéliques, ainsi que parmi les pasteurs et laïcs intéressés par la théologie, est le destin des non évangélisés. La question centrale est simple : les personnes qui n’entendent jamais l’annonce explicite de l’Évangile de Jésus-Christ vont-elles en enfer ? Une réponse traditionnelle et populaire, surtout chez les fondamentalistes, est simplement « oui ». C’est ce qu’on appelle le restrictivisme. Cette position peut être réfutée en démontrant l'existence d'une seul personne décédée et entrée au paradis sans avoir jamais entendu le nom de Jésus-Christ durant sa vie.
Quand le restrictivisme devient-il effectif ?
Une question liée est de savoir à partir de quand cette situation est devenue effective. Tout le monde, y compris les restrictivistes, reconnaît que des personnes pouvaient être sauvées et l’ont été sous l’« ancienne alliance », en vertu de la venue du Messie promis par Dieu. Ainsi, à ma connaissance, tous les restrictivistes admettent qu’il existait des « personnes sauvées » dans le monde à l’époque de la vie, de la mort et de la résurrection de Jésus-Christ. Personne que je connaisse n'affirme que le salut a commencé vers l’an 33 avec la condition absolue qu'aucune personne n’ait été sauvée avant cette date ou à ce moment-là sans une connaissance explicite de Jésus-Christ. La plupart des théologiens évangéliques réfléchis qui sont restrictivistes soutiennent que les gens étaient sauvés sous l’ancienne alliance par la grâce de Dieu, grâce à leur « foi abrahamique » ou à leur confiance en la promesse divine, ou quelque chose de similaire. Parmi les exemples emblématiques on peut citer des personnes comme Siméon et Anne (Luc 2).
Pour tous les restrictivistes que je connais, le « point de bascule » a été la mort et la résurrection de Jésus. Depuis sa résurrection, selon eux, il n’existe plus de salut en dehors de l’audition explicite de l’Évangile de Jésus-Christ, nommé comme tel.
L'expérience de pensée décisive
Voici maintenant l’expérience de pensée qui me convainc que ce restrictivisme ne tient tout simplement pas logiquement. Au moment où Jésus est mort et ressuscité, il existait des personnes sauvées par leur foi abrahamique, comme Siméon et Anne, et peut-être Corneille, quelque part dans l’Empire romain. Après tout, plus de Juifs vivaient en dehors de la Palestine qu’en Palestine durant la vie de Jésus et au moment de sa mort. Je ne connais personne qui nie cela. Mais le restrictiviste doit impérativement répondre à la question suivante : qu’est-il arrivé à ces personnes si aucun apôtre chrétien ou autre témoin ne leur a apporté le nom de Jésus avant leur mort ?
Prenons un cas concret : Imaginons une personne spécifique ayant la foi abrahamique et née, disons, à Alexandrie en Égypte en l’an 20, où vivaient des milliers de Juifs fidèles, ayant leur propre temple, leurs synagogues, etc. Cette personne, comme Siméon et Anne ou Corneille, « était juste et pieuse, attendant la consolation d’Israël, et l’Esprit-Saint reposait sur elle » (Luc 2.25, à propos de Siméon).
Là encore, je ne connais aucun restrictiviste qui nie l’existence de telles personnes.
La question cruciale à laquelle le restrictiviste doit répondre est la suivante : que s’est-il passé pour ce croyant juif pieux et fidèle à Yahweh et au Messie à venir lorsqu’il est mort, disons en l’an 50, sans avoir jamais entendu parler de Jésus ? Ne cherchons pas à éviter la question : on ne peut pas prétendre qu'en l'an 50 il aurait nécessairement entendu parler de Jésus. Même si cela était probable, il me suffirait de rapprocher sa mort de l'an 33, par exemple en 40, et personne ne soutiendrait que tous les Juifs fidèles de l'ensemble de l'Empire romain et au-delà avaient déjà entendu parler de Jésus à cette date.
La question est donc : qu’ont fait la mort et la résurrection du Christ aux personnes déjà sauvées ? Un restrictiviste strict devrait dire qu’elles sont toutes allées en enfer et que la mort du Christ les a en réalité « dés-sauvées ». Réfléchissez à cela. Quelqu’un peut-il affirmer cela sérieusement ? Quelqu’un peut-il croire cela au sujet de la croix ? Ce serait en contradiction flagrante avec tout ce que le Nouveau Testament dit de la croix, en particulier Jean 3.17. Je ne connais personne qui affirme que la mort du Christ sur la croix a « dés-sauvé » des personnes.
Mais si le restrictiviste ne dit pas cela, alors que dit-il ? S'il affirme que notre Juif alexandrin hypothétique est mort en l'an 50 sans avoir jamais entendu parler de Jésus-Christ et qu'il est allé au paradis, alors il n'est plus restrictiviste au sens strict. Il vient d'ouvrir lui-même dans son propre système théologique la porte à une forme d’inclusivisme.
Certains proposent une solution : Dieu s'est simplement assuré que toute personne dont il savait qu'elle accepterait l'Évangile de Jésus-Christ l'entendrait avant de mourir. Mais soumettons cette idée à l'épreuve des faits : avançons la naissance et la mort de notre Juif alexandrin hypothétique de quelques décennies. Quelqu'un peut-il sérieusement prétendre que Dieu s'est assuré que tous ceux qui accepteraient l'Évangile l'entendent avant de mourir, y compris ceux qui sont morts avec une foi abrahamique une semaine, un mois, six mois, un an après la mort du Christ sur la croix ? Cela semble totalement insoutenable. Qui aurait apporté le message de Jésus aux Juifs fidèles et aux craignant-Dieu, par exemple à Rome ou en Espagne, une semaine, un mois, six mois, un an après la mort de Jésus ?
Les tentatives de réponse et leurs limites
J'ai posé cette question à un pasteur-théologien évangélique restrictiviste de premier plan et sa réponse a été : « Dieu les a intégrés par héritage. » Tout ce que j'ai pu répondre est : « Hein ? » Je suppose qu'il voulait dire que Dieu a conduit au paradis tous ceux qui étaient déjà sauvés lorsque Jésus est mort, au moment de leur propre mort. Mais cela ne fait que déplacer la question sans la résoudre, car que dire alors de leurs fils et filles ?
Poursuivons le raisonnement : supposons que notre Juif fidèle à Alexandrie soit mort et allé au ciel en l'an 50 sans jamais avoir entendu parler de Jésus-Christ. Il a été, selon ce pasteur-théologien restrictiviste particulièrement rigoureux (dont vous connaîtriez tous le nom si je le mentionnais), « intégré par héritage » par Dieu. Mais qu'en est-il de son fils ? Son fils, né en l'an 40, a grandi avec la même foi abrahamique que son père ; il a adoré au temple d'Alexandrie, a fréquenté assidûment la synagogue et a fait confiance à Yahweh pour son salut. Il s'est repenti de ses péchés, a fait de son mieux pour plaire à Dieu par sa vie, a rendu toute la gloire à Dieu pour son salut, etc. Il attendait la venue du Messie promis par Dieu, même s'il ignorait que celui-ci était déjà venu. Son père, qui avait une foi identique à la sienne, est mort et allé au paradis en l'an 50 sans jamais entendre l'Évangile de Jésus-Christ. Mais selon mon ami restrictiviste, ce fils est mort en l'an 70 et est allé en enfer. Cette conclusion est-elle acceptable ? Défendable ? Pourquoi Dieu ne l'aurait-il pas intégré lui aussi par héritage ? Et son propre fils, et ainsi de suite pour toutes les personnes à travers le monde qui sont venues à une foi abrahamique en Yahweh ? À quel moment Dieu aurait-il dit : « C'est fini. Je ne sauverai plus personne qui n'entend pas l'Évangile de Jésus-Christ » ?
Une réponse possible serait de dire que Dieu sauve tous les Juifs ayant une foi abrahamique authentique comme Siméon et Anne, même aujourd'hui, même s'ils n'entendent jamais parler de Jésus-Christ. Mais cela reviendrait à adopter un modèle de salut à « deux alliances », que la plupart des évangéliques rejettent. Et cela impliquerait que nous n'avons pas besoin d'évangéliser les Juifs. Très peu d'évangéliques croient cela. Je sais que mon ami restrictiviste ne le croit pas. Cette solution n'est donc clairement pas celle que la majorité, voire aucun, des restrictivistes ne retiennent.
J'ai tenté de soumettre cette expérience de pensée à de nombreux restrictivistes et, à ce jour, aucun n'a répondu de manière satisfaisante. Formulée clairement, la question est la suivante :
Si vous croyez qu’il n’existe aucune possibilité de salut en dehors d’une connaissance explicite de Jésus-Christ, quand cela est-il devenu vrai et qu’est-il arrivé aux personnes qui étaient sauvées au moment de Jésus et sont mortes après lui sans jamais entendre parler de lui ? Et si vous dites « Elles ont été intégrées par héritage », qu’en est-il de leurs fils et filles ?
Mon argument est que cette expérience de pensée réfute purement et simplement le restrictivisme strict. Il est impossible de maintenir de manière raisonnable le restrictivisme strict à la lumière de cette expérience de pensée et des réponses qu'elle exige. Un restrictiviste honnête et raisonnable doit reconnaître des exceptions à son restrictivisme. Et répondre « Oui, à l'époque, mais plus maintenant » ne fonctionne pas car il faut alors préciser quand le « à l'époque » s'est terminé et quand le « plus maintenant » a commencé.
Conclusion
Ma propre conclusion est que, à la lumière de cette expérience de pensée, aucune personne raisonnable et honnête ne peut continuer à adopter et promouvoir le restrictivisme strict sans introduire des nuances si importantes qu'il ne s'agit plus réellement de restrictivisme mais bien d'une forme d'inclusivisme. Le fait que certains continuent pourtant à défendre cette position me montre qu'ils sont davantage attachés à un agenda conservateur qu'à la cohérence logique, c'est-à-dire qu'ils refusent d'affronter les difficultés inhérentes à leur système.
C'est peut-être là le principal problème que j’ai avec les fondamentalistes : l’obscurantisme. D’après mon expérience, ils refusent invariablement de faire face aux problèmes que posent leurs croyances extrêmement conservatrices et continuent joyeusement à enseigner aux autres ce qu’ils croient sans reconnaître les difficultés majeures. Un autre exemple, que j’ai déjà mentionné, est l’inerrance stricte qui fait appel aux autographes originaux inexistants.
En exposant cette expérience de pensée, et le dilemme qu'elle pose au restrictivisme des fondamentalistes, je constate qu'ils refusent souvent d'y faire face et se contentent de citer des versets bibliques. La seule réponse que j'ai obtenue d'un restrictiviste est celle de « l'intégration par héritage », mais elle ne résout pas le problème, car le restrictiviste n'a même pas tenté de répondre à la question des descendants de la personne ainsi incluse.
Défendre le restrictivisme sans reconnaître ses difficultés majeures constitue, à mon sens, une forme d'obscurantisme intellectuel, particulièrement lorsqu'on a été confronté à ce genre de dilemme logique.
[N.D.L.R. : Quelques précisions importantes : Comme expliqué dans un autre article, l'inclusivisme n'est pas nécessairement impliqué par l'arminianisme. De nombreux arminiens sont d'ailleurs exclusivistes, à commencer par Arminius lui-même.
Olson a également rappelé, dans un autre article, que l'inclusivisme n'a rien à voir avec le libéralisme théologique, mais qu'il constitue une position théologique modérée. En ce sens, l’inclusivisme d’Olson demeure pleinement cohérent avec l’idée biblique selon laquelle peu d’êtres humains seront sauvés au final. Cet inclusivisme affirme simplement que, parmi ces sauvés, certains le seront sans avoir connu Jésus de manière explicite au cours de leur vie terrestre, vraisemblablement en proportion très réduite. La nouvelle naissance, réalité dont Jésus s'étonnait que Nicodème fût ignorant, demeure en tout temps l'unique condition pour entrer dans le royaume de Dieu (Jean 3:3-5, 10).]
Article original : OLSON, Roger E.. A thought experiment about restrictivism and inclusivism. In : Roger E. Olson: My Evangelical, Arminian Theological Musings [en ligne]. Patheos, 2011-08-18 [consulté le 2025-11-14]. Disponible à l’adresse : https://www.patheos.com/blogs/rogereolson/2011/01/a-thought-experiment-about-restrictivism-and-inclusivism/


